LE RELIGIEUX FRÈRE
Une manière de vivre la fraternité de Jésus

José María Ferre, Frère Mariste
hermanoferre@gmail.com
Publié en SAL TERRAE | 103 (2015) 805-818. Reproduction autorisée
Traduit de l’original espagnol

Résumé
L’article ci-dessous présente la réalité du religieux-frère comme une vocation complète à l’intérieur d’une Eglise qui est une communion de croyants et dans laquelle l’Esprit suscite des charismes spécifiques. L’appel à vivre la fraternité de Jésus est au cœur de cette vocation. Il s’exprime dans les dimensions mystique et prophétique de la communauté de religieux-frères. Etant donné que cette vocation n’est pas toujours comprise, l’article offre des explications, présente des défis à relever et des icônes évangéliques qui la rendent plus claire. En conclusion, on parle des richesses et des possibilités de la vocation du religieux-frère.

Paroles clés
vocation, communauté, charisme, mystique, prophétie.
Il y a quelques mois, j’ai participé à une rencontre organisée par la Conférence des Religieux d’Italie. Un des intervenants, en donnant quelques informations sur l’Année de la Vie Consacrée, a annoncé la prochaine publication d’un document sur « les religieux non prêtres », – d’après son expression. Il faisait allusion à « Identité et Mission du religieux-frère dans l’Eglise », document préparé par la Congrégation des Instituts de Vie Consacrée et des Sociétés de Vie Apostolique, dont la publication est imminente.
Ce qui m’a paru bizarre c’est qu’il définissait les Frères par ce qu’ils ne sont pas : des religieux non prêtres. C’est à coup sûr un manque de compréhension de notre identité, et c’est de la responsabilité des frères de toute l’Eglise de pouvoir l’exprimer en termes positifs.
Je voudrais, par ces lignes, présenter quelques idées sur cette vocation de Frère : la remettre dans son contexte, éclairer certains aspects et montrer toute la richesse que renferme ce don spécifique que l’Esprit suscite, parmi d’autres, au sein de l’Eglise.

Qu’est-ce qu’un religieux-frère ? Qu’est-ce qu’on dit de nous ?
En posant cette question comme ça, on peut avoir des réponses très différentes. En restant dans les limites du peuple de Dieu, la plupart pense au Frère comme une espèce d’hybride difficilement classable : ce sont des hommes d’Eglise, sans être des prêtres ; ce sont des laïcs qui ne se marient pas… Beaucoup, de manière simpliste, considèrent que dans l’Eglise il n’y a que deux types de personnes à vivre une consécration spécifique : les prêtres et les sœurs. Comme le Frère n’entre pas dans ces deux catégories, on essaie de le définir en termes plus ou moins précis : “ Un Frère, c’est comme un prêtre qui ne célèbre pas la messe” ou bien, “ un Frère, c’est comme une religieuse, mais au masculin.”
La réponse qui revient le plus souvent chez ceux qui nous connaissent et qui ont des contacts avec nous, se penche surtout sur le faire. Ils nous voient comme des personnes qui font la classe, qui sont avec les jeunes, qui soignent les malades, qui coordonnent la catéchèse, qui travaillent dans les œuvres sociales, qui s’occupent des œuvres apostoliques, qui collaborent aux mille détails matériels de la mission ou qui sont une présence discrète dans le silence d’un monastère.
C’est vrai, cela fait bien partie de ce qu’un Frère fait ; mais c’est une vision externe et superficielle. Le Frère fait des choses, c’est sûr, et beaucoup voient cela comme très positif ; on nous considère comme de bons professionnels et de grands bosseurs. Mais cela n’a rien d’extraordinaire, c’est le cas de beaucoup de gens dans tous les domaines. Pour approfondir davantage l’identité du Frère, il faudrait se demander comment et pourquoi nous agissons ainsi. Autrement dit, approfondir l’être. Le Frère est beaucoup plus qu’une main d’œuvre bon marché dans l’Eglise.
Finalement, je pense aux groupes réduits qui nous connaissent de plus près. Des personnes qui ont eu l’occasion de fréquenter les Frères, de vivre avec eux ; des personnes qui ont pu ainsi saisir des éléments essentiels de notre vie et de notre identité.
Quand les Frères vivent ensemble, partagent, collaborent avec des laïcs et des prêtres, surgit une osmose où chaque groupe découvre et consolide sa propre identité ; et nous prenons conscience que ce que nous sommes est plus important que ce que nous faisons. D’une part, on valorise ce qu’il y a dans le cœur du Frère et qui donne du sens à sa vie : sa consécration, sa spiritualité, sa vie communautaire, son sens de la mission, son charisme spécifique. D’autre part, les Frères redécouvrent et reconnaissent la vocation du laïc et du prêtre dans l’Eglise. Ce sont des relations basées sur la communion.

Pour comprendre le frère, il faut bien comprendre l’Eglise
L’importance de bien se situer.
Cela fait plus de 50 ans que le Concile Vatican II est achevé et on en est encore à assimiler tout ce que veut dire l’Eglise comme Peuple de Dieu, et à prendre conscience de ce que cela implique.
Dans l’Eglise-Peuple de Dieu, nous formons tous une grande communauté de croyants, consacrés par le même Baptême, oints par le même Esprit, appelés par le Père à suivre Jésus. C’est en communauté que nous vivons, célébrons et témoignons notre foi. Ceci est primordial, fondamental.
La conséquence logique est que nous avons tous la même dignité, qui nous a été conférée au Baptême. Nous formons tous un peuple de prophètes, de prêtres et de serviteurs. Et nous sommes frères et sœurs : voilà la vocation première de tout chrétien. Les problèmes ou les conflits surgissent quand on met l’accent sur d’autres aspects qui viennent après et qui sont la conséquence de cette vocation première.
Dans cette grande communauté de croyants, l’Esprit suscite des charismes, qui sont des dons, des cadeaux faits pour la croissance de l’Eglise. Il suffit de se souvenir de la riche théologie paulinienne en ce sens : Paul nous parle de l’Eglise comme d’un corps unique qui a beaucoup de membres et diverses fonctions, mais tout est fait pour le bien de l’ensemble. Les différentes vocations dans l’Eglise sont toutes belles et complémentaires dans leur diversité.
Il y a les laïcs, c’est-à-dire des personnes conscientes de leur vocation de baptisées, qui se sentent mus par l’Esprit pour transformer ce monde, pour le rendre plus juste et plus humain, en suivant les traces de Jésus-Christ.
Il y a les prêtres, c’est-à-dire des ministres ordonnés au service de l’Eglise. Ils convoquent, encouragent et conduisent le peuple de Dieu. Ils sont appelés à être signe de l’amour et de la miséricorde du Bon Pasteur.

Et il y a aussi les consacrés
Dans cette vision d’Eglise-communion, il y a un autre groupe d’hommes et de femmes qui, depuis les débuts du christianisme, sont appelés par l’Esprit à vivre la consécration baptismale de façon spécifique : en étant mémoire de Jésus obéissant, chaste et pauvre et en s’identifiant à Lui. On les appelle des religieux ou des consacrés.
Ce style de vie, essentiellement laïc depuis les origines, a pris forme et a évolué tout au long de l’histoire dans les Ordres, les Congrégations, les Instituts religieux où les hommes et les femmes ont répondu à l’appel à vivre leur consécration en communauté.
Ces hommes et ces femmes, consacrés pour la Mission de Jésus, essaient d’être un signe qui rappelle à tout le peuple de Dieu ce qui est essentiel dans la vie chrétienne : la primauté de Dieu et le style de vie de Jésus, unique Maître. Ils veulent être des rappels vivants de la fraternité de Jésus.
Dans ce sens, il est inutile de se demander ce qui est mieux ou pire, ou quelle vocation est la plus sainte. Combien de fois n’avons-nous pas entendu ces simples expressions de la sorte « Toi, qui es près de Dieu… », « Demande donc à Dieu, parce qu’il t’écoute, plus que nous… » Il n’y a pas de vocations meilleures ou pires. Pour comprendre la vocation du religieux-frère ou n’importe quelle autre vocation dans l’Eglise, il faut se placer dans un contexte global : l’appel à la sainteté est pour tous ; la consécration baptismale appartient à tout le monde ; la mission de Jésus est pour nous tous. Ce qui change c’est la façon de répondre et de vivre la vocation à laquelle chacun a été appelé.

Vivre la fraternité de Jésus
« Celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés sont tous issus d’un seul. C’est pourquoi il n’a pas honte de les appeler frères » (Hébr. 2,11).
La fraternité n’est pas quelque chose qui s’impose ; elle naît d’une relation. Les grandes révolutions modernes, depuis le cri de Liberté, Egalité, Fraternité, ont voulu créer une fraternité dans laquelle, malheureusement, la figure du « père » est absente.
Jésus n’a pas cherché des serviteurs ou des élèves ; il a appelé quelques-uns à être avec lui et à être des envoyés, et ainsi, sous le regard du « Abba » (Père), ils ont grandi en fraternité. Pour Jésus, le Royaume n’est pas une question de pouvoir, comme le prétendaient les rois, ni une affaire de doctrine comme le voulaient les scribes, mais le fruit de l’amour fraternel.
La fraternité de Jésus ne se base pas sur des liens de sang ni sur des intérêts communs ; Son origine ne vient pas de la même race, la même langue ou la même culture ; elle ne se base pas sur des affinités de caractère ou de type de fonction. L’unique fondement est le Père commun qui nous aime tous, qui ne fait pas de différences et qui, s’il montre une certaine préférence, c’est pour les plus pauvres et les petits.
C’est intéressant de voir comment dans l’Evangile on prend conscience, progressivement de Jésus-Frère. Les apôtres, qui se sont sentis disciples de Jésus-Maître, écoutent le Maître leur dire au dernier repas qu’il ne veut pas des serviteurs mais des amis. Et le Jésus ressuscité parle d’eux en utilisant le mot frère quand il dit à Marie-Madeleine : « Va et dis à mes frères que je vais vers mon Père et votre Père ». (Jn 20/17).
Les Actes des Apôtres nous présentent un aspect de cette première communauté qui, avec ses hauts et ses bas, vit la fraternité de Jésus.
L’appel à vivre la fraternité de Jésus est l’essence même de la vocation du religieux-frère. C’est un appel pour tout le peuple de Dieu, mais le Frère l’assume comme un objectif propre, le vit et veut être mémoire vivante de cette fraternité. C’est un cadeau reçu. Nous pouvons approfondir cela en analysant quelques dimensions de la vie du frère, complémentaires et interrelationnelles.

La dimension mystique de la communauté de frères
« Cherchez mon visage ». Et mon cœur t’a répondu :
« Ton visage, Seigneur, je le chercherai ». (Psaume 27/8).
Se sentir frère et être frère de Jésus n’est pas le fruit d’un simple raisonnement logique. C’est un don qu’on accueille dans la foi, qui se vit et se transmet. Le religieux-frère exprime l’accueil de ce don par la consécration religieuse, concrétisée dans les trois vœux : la chasteté comme fruit de l’amour personnel de Dieu, qui pousse à l’amour universel et à la vie en fraternité ; la pauvreté qui rend disponible pour le service, spécialement des pauvres ; et l’obéissance qui est discernement et recherche communautaire de la volonté du Père.
Ce style de vie requiert de la part du frère une spiritualité qui a sa source dans le Dieu-Trinité et qui partage des styles communs du Peuple de Dieu. Une spiritualité qui se cultive jour après jour dans des moments de rencontre personnelle avec Jésus, le frère aîné, pour écouter le Père et affiner l’oreille aux murmures de l’Esprit ; une spiritualité qui se partage avec la communauté, qui se nourrit de la Parole, de la liturgie et des sacrements.
Mais si quelque chose distingue la spiritualité du religieux-frère, c’est peut-être son caractère intégrateur, unificateur. Tout en étant laïc consacré, le frère essaie de dépasser dans sa propre vie la dichotomie entre le sacré et le profane et de découvrir les traces d’un Dieu dont la présence n’est pas limitée aux temps et aux espaces spécifiques.
Pour le religieux-frère, le monde est un lieu de rencontre avec Dieu, un lieu de mission et de sanctification ; il découvre et expérimente Dieu dans les réalités temporelles propres à son ministère. Voici la mystique du religieux-frère, appelée aussi spiritualité incarnée ou apostolique. Elle fait que les frères deviennent des contemplatifs dans l’action, des moines en ville, des personnes qui ne se contentent pas de lectures superficielles de la réalité mais qui la percent avec le regard de Dieu pour y trouver ses traces et écouter la voix de l’Esprit.
En écoutant et en méditant la Parole de Dieu, personnellement et en communauté, les frères s’apprêtent à interpréter les signes des temps et à discerner le sens sacramentel de la réalité.
La communauté est un élément clé dans la spiritualité du religieux-frère. La communauté est une réalité théologale, un espace où l’expérience de Dieu peut atteindre sa plénitude et se transmettre aux autres. Cela pousse le Frère à une prière ouverte à la réalité de l’histoire et qui est l’écho d’une vie solidaire ; une prière qui rassemble les peines et les joies des gens que Dieu met sur notre chemin. Pour le religieux-frère, ses frères de communauté, les personnes qu’il rencontre, surtout les pauvres, deviennent jour après jour des sacrements vivants de Dieu et des interpellations de l’Esprit.

La dimension prophétique de la communauté des Frères
«  Ah! Si le Seigneur pouvait mettre son esprit sur eux, pour faire de tout son peuple un peuple de prophètes!. » (Nombres 11/29).
Tout au long de l’histoire du salut, Dieu continue à susciter des prophètes au milieu de son peuple. Ce sont des hommes et des femmes qu’il se choisit librement et qu’il envoie avec une mission spécifique ; ce sont des hommes et des femmes qui, parfois, résistent à transmettre le message, qui sentent leur propre fragilité et leurs limites ; ce sont des hommes et des femmes qui savent qu’ils vont entrer en conflit par ce qu’ils annoncent et dénoncent ; mais, à la fin, ils se laissent séduire par le Seigneur, conscients du fait que les forces ne viennent pas d’eux mais de Dieu. C’est dans ce peuple de prophètes que s’insère la mission du religieux-frère en tant qu’individu et en tant que membre de la communauté : vivre et proclamer la prophétie de la fraternité dans la société et dans l’Eglise.
Indépendamment des tâches concrètes que le religieux-frère exerce dans le domaine professionnel, chaque communauté est appelée à être signe prophétique qui crie, par sa propre manière de vivre, et, s’il le faut, aussi par des paroles, que devant Dieu, nous sommes tous frères et sœurs, aimés personnellement par Lui.
Ouverte à l’accueil et au service des gens, au-delà du sexe, de la nationalité, de la religion ou de la culture, la communauté des Frères proclame la valeurs des personnes et dénonce les discriminations dues à leur appartenance ethnique, leurs croyances, leur genre ou leur milieu social.
En vivant près des pauvres et des marginaux, près de ceux qui sont sans voix (qui n’ont pas de voix ?), qui ne comptent pas dans la société, les religieux annoncent les valeurs évangéliques et dénoncent la manipulation, l’intolérance, l’exclusion, le manque de respect et tout ce qui s’oppose aux Droits de l’Homme et au plan de Dieu.
En renonçant à toute forme de pouvoir dominateur, source de beaucoup d’injustices et d’abus, générateur de corruption et désir démesuré de richesse, destructeur de tout ce qui est créé, la communauté de Frères proclame la simplicité de l’Evangile et dénonce toute forme de violence et d’oppression sur ceux qui sont enfants d’un même Dieu, et tout ce qui contamine et détruit notre monde, la maison de tous.
En bâtissant des communautés internationales, interculturelles, interraciales, avec d’autres Frères, nous annonçons que la fraternité est possible bien au-delà de l’âge ou de n’importe quelle sorte de différences ; et qu’il est possible, non seulement d’être frères, mais encore de construire ensemble le Royaume.
N’appartenant pas à la structure hiérarchique, mais tout en se sentant profondément membres de l’Eglise, le religieux-frère devient ce que J.B. Metz appelait mémoire dangereuse et subversive pour une Eglise toujours en recherche d’une fidélité renouvelée. Il annonce ainsi une nouvelle façon d’être Eglise, plus fraternelle, plus participative ; une Eglise-communion qui n’a pas seulement le visage de Pierre, mais aussi les traits de Marie ; et avec elle, mère et prototype de l’Eglise, il complète la prophétie inachevée du Magnificat.

Clair-obscur de la vocation du Frère
Eléments spécifiques
Il y a une série d’éléments qui caractérisent l’identité du religieux-frère :

  • En tant que personnes, nous partageons les joies et les tristesses de notre commune condition humaine et nous nous sentons immergés dans un contexte social concret, dans lequel nous pouvons développer et partager nos potentialités et les mettre au service du bien commun.
  • En tant que chrétiens, nous nous sentons en communion avec tout le peuple de Dieu, enracinés par la grâce du baptême, engagés à la suite du Christ et envoyés en mission.
  • En tant que consacrés, nous professons publiquement notre engagement d’appartenir totalement au Seigneur par la pratique des conseils évangéliques de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, vivant en communauté et nous nourrissant d’une spiritualité qui unifie et harmonise nos vies.
  • En tant qu’envoyés, même si nous exerçons des fonctions qui sont communes aux fidèles laïcs, nous les frères, nous agissons à partir de notre identité de consacrés dans une famille religieuse. Quelques-uns de ces services peuvent être considérés comme des ministères ecclésiaux.

Les religieux-frères, membres du peuple chrétien, reçoivent le témoignage et l’aide des autres vocations et apportent leur don spécifique : l’appel à vivre en Eglise la fraternité de Jésus.
Les « religieux frères » rappellent efficacement aux religieux prêtres eux-mêmes la dimension fondamentale de la fraternité dans le Christ, qu’ils ont à vivre entre eux et avec tout homme et toute femme, et ils proclament à tous la parole du Seigneur : « Tous, vous êtes des frères » (Mt 23, 8). (Vita Consecrata, n° 60).
Dans ce même document, Vita Consecrata, est donnée une belle description de ce que le frère a reçu comme un don et offre à toute l’Eglise :
« Ces religieux sont appelés à être des frères du Christ, profondément unis à Lui, “ l’aîné d’une multitude de frères” (Rm 8, 29) ; frères entre eux, dans l’amour mutuel et dans la coopération au même service pour le bien dans l’Église ; frères de chaque homme par le témoignage de la charité du Christ envers tous, spécialement envers les plus petits et les plus nécessiteux ; frères pour une plus grande fraternité dans l’Église ».  (V.C. 60)

De possibles confusions
La consécration laïcale, tant des hommes que des femmes, est une vocation complète en soi. (cf. Perfectae caritatis, 10). La consécration laïcale du frère a, par conséquent, une valeur propre, indépendamment du ministère sacré, tant pour la personne même que pour l’Eglise. C’est évident pour ce qui est des femmes consacrées, les religieuses, puisque, dans l’Eglise catholique, le sacrement de l’Ordre est limité aux hommes seulement.
Les confusions apparaissent quand, au long de l’histoire et pour divers motifs, quelques-uns de ces laïcs consacrés sont ordonnés prêtres. Il n’existe aucune opposition entre la vocation du religieux-frère et la vocation sacerdotale. Le problème se présente quand on commence à considérer le sacerdoce comme une vocation supérieure aux autres. Souvent, cette conception sacrée a créé une distance respectueuse entre le prêtre et le peuple chrétien. Et une des conséquences est que la vocation du religieux-frère a commencé à être dévaluée ou à être considérée incomplète. Quand j’étais jeune, des gens de ma famille et des amis me disaient : Quand vas-tu être ordonné ? J’entends encore dans la bouche de personnes que j’apprécie, cette plainte : Quel dommage que tu n’aies pas été ordonné ! L’idée sous-jacente est que le religieux-frère est quelqu’un qui n’a fait que la moitié du chemin.
Beaucoup d’ordres religieux sont nés en tant que groupes des religieux-frères. Le nom même de « fray » (frère) qu’on trouve encore est un dérivé de Frater (frère). François d’Assise n’a pas voulu être ordonné prêtre ; le frère universel se sentait appelé à vivre et à témoigner la fraternité de Jésus. Mais quand ces ordres optent pour ordonner quelques-uns de ses membres, alors commence à apparaître un certain élitisme interne.
Quand les congrégations appelées cléricales surgissent dans l’Eglise, et la majorité de leurs membres sont des prêtres, il continue à avoir en leur sein des religieux-frères, mais leur vocation et leur identité sont restées au second plan. Vivre la fraternité du Christ est une invitation à établir entre religieux-prêtres et religieux-frères des relations d’égalité, sans autres différences que celles qui viennent strictement de l’exercice de leurs différents ministères. Mus par cette même fraternité, les religieux-frères sont également appelés à participer pleinement aux services d’animation et de gouvernement.
Dans l’Eglise il y a aussi des congrégations de composition mixte, dans lesquelles des prêtres et des frères vivent et collaborent ensemble à la mission commune. Et dans ces derniers siècles, l’Esprit a fait surgir des Instituts formés entièrement de frères, qui veulent récupérer toute la force et le sens qui englobe cette vocation dans l’Eglise.

Les défis de la fraternité
« Nous portons ce trésor dans des vases d’argile ». (2 Cor. 4/7)
Nous les frères, nous portons la richesse de notre vocation dans de fragiles vases d’argile. Vivre et témoigner la fraternité de Jésus est un défi qui exige de nous une conversion toujours renouvelée. Nous sommes exposés à des forces internes et externes qui peuvent étouffer l’appel. J’en cite quelques-unes :

  • La tentation de la sécularisation. Notre caractère laïc et notre préparation professionnelle peuvent nous conduire à mettre au second plan notre condition de consacrés. Quand nous nous considérons comme un parmi les autres, et notre consécration se dilue, notre identité est en danger.
  • La tentation du cléricalisme. Notre vocation n’est pas toujours comprise et valorisée. Le prêtre continue à avoir un statut social… Le religieux-frère, s’il ne parvient pas à assumer sa vocation comme état de vie complet en soi, peut être tenté d’arriver à une certaine plénitude en devenant prêtre ou en exerçant des fonctions similaires.
  • La tentation du professionnalisme. Les religieux-frères, nous n’avons pas seulement une formation religieuse et théologique, mais encore une préparation professionnelle qui nous donne la capacité d’exercer diverses tâches où s’exprime notre ministère. Là nous pouvons trouver prestige et sécurité. Cependant, si nous mettons trop l’accent sur cet aspect, nous pourrions finir en nous posant des questions sur notre propre identité de consacrés.
  • La tentation de l’individualisme, un phénomène social qui essaie de nous atteindre. Étant des religieux-frères, nous formons une communauté de consacrés qui vivent une fraternité ministérielle. Quand l’individualisme étouffe cette réalité fondamentale, l’être mystique et prophétique entre en crise.

Les icônes de la fraternité
Face à ces tentations, les grandes icônes évangéliques restent vivantes ; elles donnent sens à la vie du religieux-frère :

  • Jésus, ayant mis son tablier, est prêt pour le service. (Jn 13).
  • Jésus, qui a pitié de la foule, invite : Donnez-leur vous-mêmes à manger. (Mc 6).
  • Jésus qui s’identifie aux plus petits et aux plus nécessiteux : Ce que vous faites à un de mes frères… (Mt 25).
  • Jésus, chez Marthe et Marie, invite à intégrer dans nos vies les nombreux soucis quotidiens et l’unique nécessaire. (Lc 10).
  • Jésus qui, dans la rencontre avec la Samaritaine, l’aide à trouver ce qu’il y a de mieux en elle et la transforme en messagère. (Jn 4).
  • Jésus qui se révèle lui-même dans la parabole du bon Samaritain. (Lc 10).

Et surtout, pour les religieux-frères, l’icône de Marie, l’inspiratrice : la femme laïque qui accueille la Parole, la médite et la transmet après l’avoir fait devenir Vie ; la femme qui nous offre Jésus et qui sait rester discrète en laissant en lumière son Fils ; la femme de présence attentive et efficace où le besoin se fait sentir ; la femme mystique, ouverte et disponible à Dieu et, en même temps, prophète par sa proximité aux joies et aux douleurs du peuple. Marie qui, sans appartenir à la structure hiérarchique de l’Eglise, est présente à la communauté apostolique, le jour de la Pentecôte, quand naît l’Eglise.

 Conclusion
Religieux-Frères, une vocation pleine de richesses et de possibilités
« Le Royaume des cieux est semblable à un trésor caché… à une perle précieuse que quelqu’un découvre ». (Mt 13, 44-46)
Etre Frère n’est pas qu’un simple titre ; c’est un programme de vie complet en soi, capable de donner la plénitude et du sens à ceux qui reçoivent cet appel, et d’offrir à toute l’Eglise la richesse que cette vocation enferme :

  • Etre Frère, c’est un chemin d’évangile qui veut refléter la fraternité de Jésus comme élément de base et élément constructif de l’Eglise.
  • Etre Frère, c’est allier la mystique et la prophétie ; vivre l’appartenance à Dieu par la consécration et, à partir de cette expérience, être disponible à aller vers les nouvelles frontières. C’est être ouvert pour accueillir la diversité et se sentir interpellé pour aller au-delà de nos petits mondes, en nous laissant évangéliser par l’autre, sans être limité par la nationalité, la religion ou la culture.
  • Etre Frère, c’est croître en communauté, vivre avec d’autres frères la simplicité des relations, le partage de la vie et la foi, le pardon mutuel et le discernement comme exercice quotidien de recherche de la volonté de Dieu dans le monde. À partir de la richesse de leur condition de laïc, ils s’offrent comme guides dans la recherche de Dieu, prêts à accompagner leurs contemporains dans leur itinéraire de foi.
  • Etre Frère, c’est vivre tous les jours la parabole de la simplicité, de l’égalité, de la fraternité ; c’est offrir un oasis, une référence pour un monde divisé et compétitif.
  • Etre Frère, c’est être présence accueillante et proche pour ceux qui ont besoin de quelqu’un qui les écoute et les aide à donner un sens à leur vie, surtout auprès des exclus de la société. Et transmettre un message de miséricorde, de joie et d’espérance.
  • Etre Frère, c’est construire des ponts vers le laïcat. Par notre langage simple, notre simplicité de vie, notre accueil, nos rencontres, nos projets communs avec eux, nos communautés peuvent être des plateformes de dialogue et de foi partagée où frères et laïcs nous nous enrichissons mutuellement.
  • Etre Frère, avec notre formation théologique et professionnelle dans des domaines divers, nous permet d’entrer en dialogue entre la culture et la foi. Nos communautés et nos œuvres apostoliques sont des lieux privilégiés d’évangélisation, où on peut partager la recherche et l’expérience de Dieu et les aspirations de l’être humain.
  • Enfin, en communion avec toutes les vocations que l’Esprit suscite, le Frère veut être un rappel vivant, une mémoire permanente de la dimension fondamentale de notre foi : être une communauté de croyants qui veulent vivre et témoigner la fraternité de Jésus. Et vous êtes tous frères.