LA MISION(1) DE L’INSTITUT ET LES ACTIVITÉS DES FRÈRES

DANS LES ÉCRITS DE FRÈRE GABRIEL TABORIN

 

 

La congrégation fondée par Frère Gabriel Taborin est un Institut à caractère laïc ; il se trouve parmi ceux qu´on appelle “de vie apostolique” ou “de vie active”, par contraste avec ceux de vie contemplative.

Malgré son intérêt par la vie monastique et contemplative, exprimé surtout dans la fondation de Tamié, et de l’impulsion missionnaire, manifesté dans l’envoi de Frères aux États-Unis, la congrégation de Frère Gabriel ne correspond pas à la vie religieuse contemplative et non plus aux “sociétés de vie apostolique” créées pour la mission « ad gentes ». Les activités de Frère Gabriel et des Frères correspondent à des fonctions ou “ministères laïcs” exercés par des religieux ; l´exercice de ces fonctions dans l´Eglise a comme fondement le baptême et la confirmation, avec un nouveau mandat reçu par la profession religieuse. Pour le Frère Gabriel l’identité laïque de l’Institut était, néanmoins, compatible avec la présence de quelques prêtres.

« Dès notre plus tendre jeunesse nous comprîmes combien une Société religieuse de Frères qui auraient tout à la fois le but d’instruire la jeunesse, de servir dans les églises, d’y chanter les louanges de Dieu, serait utile et pourrait rendre des services. » (HISTORIQUE, Première rédaction).

Le Frère Gabriel a présenté et expliqué en nombreuses occasions la mission de l’Institut, soit aux Frères ou aux autorités de l´Eglise ou de l’État ; il parle aussi maintes fois dans sa correspondance des activités que les Frères exercent pour accomplir leur mission et des problèmes et conflits qui parfois en découlent.

Nous savons tous que, hier comme aujourd´hui, existe une distance entre ce que les textes énoncent et la réalité de la vie. En plus, il nous faut tenir compte de la mentalité de l´époque de Frère Gabriel et de la réalité sociale et ecclésiale dans laquelle s´insérait l´activité des premiers Frères. Tenant compte de ces observations, la lecture de cette série de textes peut nous aider à saisir l’originalité et dynamisme du charisme de Frère Gabriel dans l’aspect de la mission et à entrevoir en grande partie les problèmes vécus par le Fondateur et ses premiers Frères dans leur désir de répondre à l’appel de Dieu et de se mettre au service de l’Église et de la Société dans un contexte qui était loin d´être facile.

 

Belley 2018

Frère Théodore Berzal

 

 

 

 

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(1)Le terme “mission” n’avait pas au temps du Frère Gabriel le même sens qu’aujourd’hui. On l´employait plutôt au pluriel “missions” pour parler les missions paroissiales (temps forts de la vie chrétienne animés par un groupe de prêtres missionnaires) ou pour indiquer l´activité de l’Église en pays lointains (de l’Europe). Pour se référer à ce qu’aujourd’hui nous entendons par « mission », dans la terminologie de l´Église, ou « mission de l’Institut”, on employait plutôt le mot “but” (objectif ou finalité) de l’Institut.

 

  1. Le meilleur point de départ pour parler de la mission de l’Institut et des activités des Frères de la Sacrée Famille est fixer l´attention sur l’expérience même du Fondateur pendant ses années d’adolescence et de jeunesse à Belleydoux. Pour cela rien de mieux que de faire appel à ceux qui l´ont connu à cette époque de sa vie et qui peu après sa mort ont apporté leur témoignage. Le Frère Nicolas Tardy, qui à ce moment exerçait son activité à Belleydoux, a recueilli ce que certains d´entre eux ont dit du jeune Gabriel. Comme le Frère Gabriel affirmera plus tard avec toute simplicité dans son autobiographie : “Ces mêmes fonctions je devais les continuer et les apprendre un jour aux autres, bien plus par suite de ma longue expérience que par ma capacité qui a toujours été des plus médiocres”.

 

SOUVENIRS de PERRIN François (dit Pirron) Ancien domestique de la Famille Taborin  Il avait environ 18 ans de plus que le Supérieur

 

Le Très Révérend Frère Gabriel Taborin est né à Belleydoux de parents aisés et très vertueux. Son père s’appelait Claude‑Joseph et sa mère Poncet Marie‑Josephte . Il était cadet de quatre enfants. Dans sa plus tendre enfance, le petit Gabriel montrait une assez grande vivacité .(Il fallait le voir dans son berceau comme il se démenait) dit le bon vieillard Perrin, et quand je le prenais dans mes bras, je ne pouvais parfois jouir du petit turbulent, qui tâchait de me frapper avec ses petites mains quand je le contrariais un peu; mais, ajoute-t‑il aussitôt, quand il fut plus grand et que la raison se fût un peu développée en lui, il était dans toute sa conduite un sujet de grande édification pour ses camarades et rempli de bonté pour eux et pour tous. Plein de zèle pour tout ce qui a rapport à la piété, il portait ses camarades à la prière et à la dévotion.

Dès l’âge de 8 ans environ, le petit Gabriel allait en champ aux vaches. On le voyait dès lors construire de petits autels avec des pierres et inviter les autres bergers à prier avec lui. Vers l’âge de dix ans , il commença à aller prendre quelques leçons chez Mr le Curé; (il n’y avait pas d’instituteur dans la commune). Il montrait plus de goût pour l’étude que pour les travaux de la campagne. Les autres enfants, soit les autres bergers , lui témoignaient une espèce de respect et lui étaient soumis. il fallait bien qu’ils lui obéissent, car il ne badinait pas, surtout lorsqu’il s’agissait de quelque oeuvre de piété ou de dévotion. Quelquefois, dans leurs jeux, il organisait une procession la bannière en tête (c’était ordinairement un mouchoir à l’extrémité d’un bâton) et une croix d’une confection assez grotesque. Il fallait voir comme le petit Gabriel se donnait du mouvement pour que tout marchât bien. Il y en avait de bien plus vieux que lui, de qui il exigeait la soumission. Il fallait que le domestique se mit quelquefois à la procession comme les autres, quoiqu’il eût 18 ans de plus que le petit Gabriel .

Il avait élevé dans sa chambre une espèce d’autel et il réunissait les jeunes enfants du village, devant lesquels il simulait les cérémonies de la messe. Il les convoquait au moyen d’une petite clochette qu’il agitait en se promenant par le village. Ceux parmi les jeunes gens, qui n’avaient pas de piété, tournèrent en ridicule le zèle du jeune Gabriel. Alors il organisa une petite chapelle dans une petite maison qu’avait son père à un quart d’heure environ du village. Là, le petit Gabriel réunissait les petits bergers des environs au moyen d’une petite cloche appendue au fronton de la petite maison où se trouvait le petit oratoire. Pendant une dizaine d’années, le jeune Gabriel exerça le zèle le plus ardent. Il disait la messe (il en figurait les cérémonies); il prêchait, il confessait même (c’ est‑à‑dire qu’il apprenait à se confesser, car il ne faisait pas déclarer les péchés). Le tout devait se faire avec le plus grand sérieux, et il reprenait sévèrement celui qui venait à le troubler ou à le rompre. Un jour que le petit Gabriel prêchait perché dans un petit cuvier, suspendu au moyen d’une corde, celle‑ci se cassa, et le prédicateur descendit de sa chaire plus vite qu’il n’y était monté. Cet accident ne l’empêcha pas de continuer ses prédications, mais il se servit ensuite d’une chaise haute sur laquelle il montait pour prêcher.

A l’âge de 18 ans, il ouvrit une école à Belleydoux. Ses élèves le craignaient et le respectaient .

Un jour, le jeune Gabriel avait apporté, pour régaler ses petits camarades, plusieurs têtes de cabris que sa bonne mère avait apprêtées (ses parents étaient aubergistes). Après le repas et la prière on fit du feu, et le petit Gabriel prit un sabot dans lequel il mit un peu de cendre et de braise, après quoi il encensait tous ses camarades religieusement.

 

 

  1. Le Frère Gabriel, dans le récit qu´il fait des commencements de l’Institut, selon la première version de son autobiographie, dit quelle était la finalité qu’il se proposait avec cette fondation et quelles étaient les activités des premiers Frères à Saint-Claude (Jura), prenant toujours comme point de référence celles qu´il avait exercé lui-même pendant les années de sa jeunesse à Belleydoux.

 

HISTORIQUE Première rédaction

Dès notre plus tendre jeunesse nous comprîmes combien une Société religieuse de Frères qui auraient tout à la fois le but d’instruire la jeunesse, de servir dans les églises, d’y chanter les louanges de Dieu, serait utile et pourrait rendre des services. Nous cherchâmes en vain, et nous n’en pûmes découvrir de ce genre en France. Nous décidâmes alors trouver quelqu’un à qui Dieu inspirât de former une pareille œuvre, nous nous serions volontiers associé à lui pour cet objet pour lequel nous nous sentions un attrait tout particulier; car nous avions déjà rempli nous-même ces saintes fonctions à Belleydoux, notre paroisse natale. Mais nous cherchâmes encore en vain. Résolu de quitter le monde, nous nous abandonnâmes totalement à la Providence, et nous nous mîmes à chercher une maison religieuse ; il n’était pas facile d’en trouver. La tourmente révolutionnaire avait posé sur elles son marteau destructeur et peu avaient encore pu, dans ce temps-là, se relever de leur ruine.

Nous ne savons pas comment nous fûmes conduits chez Mgr. de Chamon, Évêque de St-Claude; mais lorsque ce vénérable prélat nous eu vu, il voulut nous attacher à sa maison. Nous lui manifestâmes alors notre dessein pour la vie religieuse, et le désir que nous aurions de trouver quelqu’un qui pût former une Association, telle que nous l’avons désignée plus haut.

Alors le vénérable Prélat nous dit d’un ton inspiré : C’est vous-même qui formerez cette œuvre, Dieu vous appelle à cela ; vous la commencerez ici (c’était en 1824). Quel ne fut alors notre étonnement ! Nous nous excusâmes sur notre incapacité, sur notre peu d’expérience, disant qu’il nous était impossible de nous ingérer dans une œuvre pareille ; que nous n’étions pas apte à former les autres à la vie religieuse que nous aimons beaucoup, mais que nous n’en connaissions pas assez les obligations pour les remplir et pour les faire remplir aux autres. Commencez cette œuvre, elle vous est inspirée de Dieu et il vous donnera tout ce que vous croyez qui vous manque, nous répondit ce digne et vénérable Évêque, dont le souvenir nous sera toujours bien précieux.

Ainsi encouragé et plein de confiance en Dieu, nous mîmes la main à l’œuvre, mais, nous l’avouons, ce ne fut qu’en tremblant; parce que nous pensions à la responsabilité que nous allions prendre devant Dieu et devant les hommes. Puis tout créer sans avoir la moindre ressource pour commencer, et penser que nous ne pourrions jamais être à la hauteur de notre mission, qu’il y aurait trop de témérité de notre part d’entreprendre une chose pareille.

Mais nous nous faisions ce raisonnement : c’est par un Evêque digne et plein de foi que Dieu a semblé te manifester sa volonté; du reste ou c’est son œuvre ou c’est la tienne : si c’est la tienne, ce sera nécessairement une œuvre née morte, et si c’est celle de Dieu, tu n’as rien à craindre, il est assez riche et il pourvoira à tous tes besoins, il a assez de lumière il t’en donnera suffisamment pour t’éclairer et pour t’aider à conduire ceux qu’il associera à tes travaux.

Cependant tout fut arrêté. Le très vénéré Curé des Bouchoux, M. Chavin, d’accord avec Mgr. de Chamon, nous emmena dans sa cure, avec cinq autres jeunes gens. Là il nous prépara par une retraite de huit jours à notre prise d’habit qui eut lieu un dimanche dans son église. Cette cérémonie avait attiré aux Bouchoux de toutes les paroisses environnantes une grande multitude de pieux fidèles et d’ecclésiastiques : ce fut là un des plus beaux jours de notre vie, nous n’y pensons jamais qu’avec bonheur et un saint attendrissement.

Revêtu du costume religieux, nous retournâmes à St-Claude, avec cinq Frères qui devaient être nos collaborateurs. De suite on nous chargea des écoles primaires de la ville et du service de la cathédrale. Mais des épreuves bien grandes nous attendaient à notre début : quatre des Frères furent découragés par leurs parents et par des craintes que le pain leur manquerait ; ils nous laissèrent seul avec un frère ; mais nous ne pûmes pas suffire pour tout l’ouvrage que nous avions.

 

  1. Nous ne connaissons pas exactement le moment de la rédaction de la première règle de vie écrite par Frère Gabriel. Mais il affirme en 1838, en présentant le Guide, que “ Les règles contenues dans ce livre ont été depuis plus de vingt ans l’objet de nos plus sérieuses réflexions.” D´autre part, nous avons le texte élaboré en 1824-1825 avec l’aide du chanoine Desrumeaux à Saint-Claude (Jura) qui porte le titre de “Constitutions de l’ordre de Saint-Joseph… ” Dans cette règle de vie sont présentés les principaux aspects de la vie religieuse des Frères et de l´organisation de la Congrégation. Au début il est question de la mission de la nouvelle congrégation. Plusieurs articles par la suite parlent de différents aspects des activités des Frères.

CHAPITRE PREMIER

DU BUT DE LA CONGRÉGATION

Depuis longtemps, les pasteurs des paroisses font entendre leurs plaintes sur la conduite du grand nombre de leurs maîtres d’école; ils sont pour la plupart des gens inconnus de différents diocèses, qui, loin d’aider le pasteur dans ses pénibles fonctions, ne donnent à la jeunesse trop susceptible de funestes impressions, que des exemples d’insubordination, et souvent de corruption. L’unique objet des désirs de ces vétérans du sanctuaire, a été depuis longtemps, de voir dans leurs paroisses quelqu’un qui, détaché de tout, et qui ne soupirant comme eux que pour la gloire de Dieu, put se charger d’une portion de leur pénible fardeau. C’est pour accomplir des vœux si unanimes, que va s’élever la petite congrégation des Frères de Saint-Joseph, sous les auspices d’un prélat chéri et vénéré, qui met tout son bonheur à rendre heureux un clergé qu’il estime.

Instruire les enfants, en faire de bons chrétiens, se charger de la sacristie et de la propreté de l’église, faire les catéchismes, les conférences familières, faire exécuter les cérémonies, telles sont les fins que la société se propose.

CHAPITRE 30

DE LA CONDUITE QUE DOIVENT TENIR LES FRÈRES À L’EGARD DU PASTEUR ET DES PAROISSES

ARTICLE PREMIER

De la conduite des Frères à l’égard du pasteur

Les Frères envoyés dans les paroisses pour soulager les pasteurs dans leurs pénibles fonctions, tâcheront par leur prévenance, leur douceur et leur honnêteté, de mériter leur estime et leur affection. Ils auront soin d’aller au devant de tous ses désirs, lorsqu’ils seront pour le bien et non contre leurs constitutions. Ils auront pour eux le plus grand respect, les regardant comme leur père et celui que la providence leur a choisi pour les conduire dans les voies du salut.

Si les pasteurs éprouvaient quelques contrariétés de la part de leurs paroissiens, ils les soutiendront en tout, cacheront leurs défauts, relèveront toutes leurs bonnes qualités et feront voir l’estime qu’ils leur portent, condamnant ainsi les reproches peut-être même bien fondés des libertins ou des impies.

ARTICLE 2

De la conduite des Frères à l’égard des paroisses

Les Frères doivent se rappeler que si le bon Dieu les choisit entre mille pour les envoyer en quelque façon travailler à sa vigne, ce n’est pas pour les enfants seulement, mais aussi pour les grandes personnes. C’est à eux qu’ils doivent encore prêcher; l’honnêteté, la douceur, l’affabilité gagnent tous les cœurs, et facilement, lorsqu’une fois on s’en est rendu maître, on les porte à Dieu comme à leur centre.

Au sujet des écoles, les Frères auront soin de prévenir les parents de la conduite de leurs enfants, ils leur montreront la plus grande confiance et leur traceront avec charité la méthode de les corriger.

Lorsqu’ils rencontreront quelques personnes, les Frères auront grand soin de les saluer, de leur dire même quelques mots de consolation ou d’édification en passant. Ils chercheront par là à leur rendre la vertu aimable et à leur ôter le funeste préjugé que la vertu est austère. Ils prendront bien garde dans les conversations de scandaliser les faibles et éviteront toujours les entretiens avec les jeunes personnes.

 

  1. Les “Constitutions des Frères de la Sacrée Famille” écrites par Fr. Gabriel en 1836 présentent une vision plus élaborée de la mission de l’Institut. En elle nous trouvons l’expression caractéristique de Frère Gabriel “toute sorte de bonnes œuvres ” et à la suite une énumération échelonnée des activités des Frères. Quelques-unes apparaissent comme permanentes, d´autres on les exercera à certaines conditions et en certaines circonstances.  On peut remarquer l’appel à la disponibilité des Frères pour s’adapter aux différentes activités selon que “les supérieurs disposent. ”

 

Constitutions et rÈglements des FrÈres dits de la Sainte-Famille, formÉs à Belmont, arrondissement et diocÈse de Belley (Ain)

Art. IV.   La Société de la Sainte-Famille aura pour fin toute sorte de bonnes œuvres, le but principal sera de seconder MM. les curés de la campagne et de la ville en qualité de maîtres des écoles paroissiales, de clercs, de catéchistes, de chantres et de sacristains.

Ils devront aussi au besoin, et à la demande des autorités, se répandre dans les hôpitaux pour y donner leurs soins aux malades et aux détenus dans les prisons, dès que la Société pourra avoir des ressources, elle établira une providence où les enfants abandonnés et les orphelins pauvres seront reçus gratuitement dès l’âge de sept ans seulement et où l’on les gardera jusqu’à vingt ans et même toute leur vie s’ils le désirent. Ces enfants seront d’abord formés à la piété, à la lecture, à l’écriture et au calcul. On leur apprendra divers métiers qui pourront d’abord être utiles à la société et ensuite à eux, s’ils venaient à quitter la maison, ou s’établir dans le monde, où l’on espère qu’ils vivront en bons chrétiens se rappelant les sages principes qu’on aura inculqués dans leurs cœurs dès leur plus tendre enfance.

Les Frères s’adonneront généreusement à toutes ces œuvres si propres à procurer la gloire de Dieu, le salut des âmes et le service du prochain, le tout comme les Supérieurs le voudront; c’est-à-dire que les Supérieurs examineront ce à quoi chaque Frère sera le plus apte et aura le plus de dextérité afin de s’y appliquer d’une manière spéciale. Chacun devra tâcher par son application à l’étude et à divers autres métiers mécaniques de se rendre capable à la fin de son noviciat, d’exercer toutes les fonctions désignées ou au moins en partie, si les Supérieurs les y appellent.

Tous les associés devront être dans la sincère disposition de faire le sacrifice de leur liberté, de leurs talents, de leur santé et même de leur vie, à se rendre utiles au prochain en toutes sortes de manières, afin de les gagner tous à Jésus-Christ et de sauver eux-mêmes leur âme. Ils devront également être disposés à aller mendier pour les Frères si le besoin y était.

XXXV.

Les Frères enseignants qui seront choisis pour faire les écoles, seront le remède à un grand mal, pourvu qu’ils soient de bons maîtres. Les peuples, surtout ceux de la campagne, regarderont comme la plus belle qualité d’un bon maître d’école d’avoir une voix bruyante et sonore, mais les Frères enseignants se ressouviendront que s’il faut qu’ils sachent chanter (surtout s’ils sont chargés du chant de l’église) il faut aussi qu’ils aient d’autres qualités bien plus nécessaires. Il faut qu’ils soient dans leur emploi de maîtres d’école des hommes vertueux et irréprochable, qu’ils soient instruits, prudents et capables de former l’esprit de l’enfant et de lui apprendre ce que la religion et la bienséance du monde exigent de lui.

XXXVI.

Outre les aumôniers, les Frères en dignité dans la Société et ceux qui seront reconnus pour être des plus aptes et des plus instruits, ainsi que ceux qui par leur capacité seront trouvés dignes d’être mis à la tête d’une école, soit paroissiale soit communale, auront le droit de catéchiser, soit en public soit en particulier. Ils le feront tous les jours de classe dans la chambre d’école. Ils pourront aussi le faire à l’église toutes les fois que le curé le voudra et remplacera le curé et le vicaire dans cette fonction. Les enfants réciteront tous les jours en classe le catéchisme qu’on devra faire le lendemain à l’église.

XXXVII.

Les Frères admis à exercer les fonctions de clercs, de chantres et de sacristains se pénètrent profondément qu’ils doivent toujours avoir dans le lieu saint un profond respect pour la majesté de Dieu. Obligés de servir le pasteur ou ses vicaires dans les fonctions du saint ministère, qu’ils s’acquittent de ce devoir non par négligence ni par manière d’acquit, mais avec modestie et décence.

 

  1. Nous ne savons pas quelle est la part de Frère Gabriel dans la rédaction des Statuts du Guide de1839, puisque les correcteurs de l´évêché de Belley ont aussi mis la main. De toute façon, il a accepté la version publiée, dans laquelle nous pouvons trouver cette présentation de la mission de l’Institut et des activités des Frères.

 

  1. La petite Association des Frères de l’instruction chrétienne, connue sous le nom de Frères de la Sainte-Famille, a pour fin toutes sortes de bonnes œuvres; mais le but principal est de seconder MM. les Curés de la campagne et de la ville, en qualité de maîtres des écoles paroissiales, de catéchistes, de clercs, de chantres et de sacristains. Les Frères de la Sainte-Famille donnent l’instruction primaire, en enseignant principalement la lecture, l’écriture, les éléments de la langue française et du calcul, le système légal des poids et mesures, et les premières notions de la géographie et de l’histoire et de l’agriculture. Ils enseignent surtout le catéchisme, et forment leurs élèves aux vertus chrétiennes, aux bonnes mœurs, à la piété, et donnent des leçons de plain-chant.

 

  1. Les Frères peuvent exercer leurs fonctions en tout pays, en se conformant aux lois civiles et ecclésiastiques du Diocèse et de l’Etat qu’ils habitent. Ils se répandent dans les paroisses un à un; mais dans ce cas, il est à désirer qu’ils logent au presbytère, ou que l’établissement soit rapproché d’un ou deux autres dont les Frères se visiteraient mutuellement une fois par semaine; si le besoin de la paroisse exige plusieurs Frères, alors ils logeront dans une maison particulière qui sera uniquement destinée à cette fin: les Frères ainsi placés, exercent leurs fonctions, moyennant un traitement fixe, fait par la paroisse, ou par la fabrique, ou par des fondateurs particuliers; ou bien ils vivent des rétributions mensuelles de leur école, du petit supplément qui leur et fait, et du casuel provenant de l’église, s’ils en sont chargés.

 

III. Les Frères ne seront placés que dans les paroisses qui pourront leur fournir une maison convenable, tant pour leur école que pour leur habitation, avec un trousseau et un mobilier raisonnable, proportionné au nombre des écoles et des Frères qu’elles désirent.

 

ORDRE D’ENSEIGNEMENT ET DEVOIRS CLASSIQUES.

Art. 30 . Vous serez ou seul ou plusieurs confrères pour tenir l’école: si vous êtes seul, vous n’aurez qu’une classe dont vous serez entièrement chargé; si vous êtes plusieurs, vous aurez un certain nombre d’élèves dont les Supérieurs vous chargeront, ou à leur défaut le Frère Econome avec qui vous serez, et qui aura la surveillance immédiate sur votre école; vous lui serez tellement soumis, que vous ne pourrez rien établir, pas même faire passer un élève à une section ou classe supérieure, sans son agrément.

DEVOIRS DES FRÈRES COMME CATÉCHISTES.

  1. Votre fonction de catéchiste est des plus honorables: elle peut grandement contribuer à votre salut et à celui du prochain, si vous vous en acquittez par esprit de foi. Mais pour être bons catéchistes, vous devez être suffisamment instruits des vérités de la religion, et vous efforcer de vous en instruire de plus en plus, en lisant dans le catéchisme diocésain, celui de Collot, et si vous le pouvez celui de Bourges, de Couturier, de Constance et des peuples de la campagne, etc., dans les projets d’instruction familière de Chambéry, l’explication du catéchisme de Genève, celle à l’usage des églises de France et autres bons livres. Ne craignez pas de les relire plusieurs fois et d’ajouter; croire que vous êtes assez instruits et que vous n’avez rien à apprendre au sortir de votre noviciat, serait présomption; il y a toujours à apprendre dans les choses du salut, c’est une étude de toute la vie. Gardez-vous surtout des opinions nouvelles et singulières, et tenez-vous en aux vérités de foi proclamées par les décisions des Conciles généraux, reconnues pour telles par les souverains pontifes, et adoptées dans l’Eglise.

DEVOIRS DES FRÈRES COMME CLERCS, CHANTRES ET SACRISTAINS.

  1. Vous n’exercerez aucune de vos fonctions dans le lieu saint, sans être revêtus d’un surplis ou, ce qui est plus commode, d’un rochet. Votre qualité de sacristains vous oblige de tenir propre l’église, les autels, la sacristie, les vases et les ornements qui sont confiés à vos soins. Vous vous acquitterez donc de ces emplois en esprit de religion, puisqu’ils approchent des saints autels celui qui en est chargé; en silence, par respect pour la majesté de Dieu et la présence de Jésus-Christ dans l’adorable sacrement de l’Eucharistie; avec dextérité, laquelle en ce point n’est pas une des moindres marques de vocation à notre Institut; avec propreté enfin, pour que tout soit rangé avec goût, et pour ne rien laisser traîner dans la sacristie.

 

  1. Bien que de forme moins systématique que dans la règle de vie des Frères, le Frère Gabriel écrit bien de fois dans sa correspondance sur la mission de l’Institut et sur les activités des Frères, quelquefois pour le présenter à des personnes qui ne le connaissent pas, et d´autres pour indiquer ou interpréter l´un ou l´autre de ses aspects. Voyons la présentation faite à deux prêtres qui ne connaissent pas l’Institut.

12-10-1840  A M. le Directeur de l’Archiconfrérie de No­tre-Dame des Victoires, à Paris.

Monsieur le directeur,

J’ai lu avec le plus vif intérêt votre pieux Manuel de l’Archiconfrérie du très saint et Immaculé cœur de Marie, qui fait honneur, monsieur le directeur, au zèle dont vous êtes animé pour la gloire de Dieu, le salut des âmes et surtout des pauvres pécheurs. Les prodiges de conversion que la Mère de Dieu se plaît à opérer par le moyen de votre pieuse et utile associa­tion m’ont vivement ému, et m’ont fait concevoir un ardent désir d’y être agrégé avec tous les membres présents et à venir de ma petite communauté, dite des Frères de la Sainte-Famille, laquelle se compose aujourd’hui de 50 personnes. Monseigneur l’évêque de Belley est notre premier supérieur; c’est dans sa ville épisco­pale et sous ses auspices qu’est placée notre maison de noviciat; le but de notre institut a pour fin toute sorte de bonnes œuvres, mais surtout de tra­vailler à notre sanctifica­tion et à celle du prochain en instruisant chrétiennement la jeunesse, comme institu­teurs primaires et en secondant messieurs les curés de la campagne et de la ville en qualité de catéchis­tes, de chantres et de sacristains. Notre but est aussi de donner, dans notre maison un asile aux enfants orphelins nés de parents pauvres. J’ai la certitude qu’il sera très agréable à la divine Marie, mère de Dieu, notre patronne que ma communauté soit membre de votre sainte association et d’avoir part à tous ses biens spiri­tuels.

Dans l’espoir que vous daignerez m’accorder la faveur que je sollicite de votre bonté, je vous prie, monsieur le direc­teur, d’agréer par avance ma reconnaissance la plus sincère et l’assu­rance du profond respect et de la vénération avec les­quels j’ai l’honneur d’être, monsieur le directeur, votre très humble et très obéissant serviteur.

 

24-09-1842  A M. l’Abbé Montbrun, missionnaire diocésain de Valence.

 

Monsieur l’Abbé,

Je m’empresse de répondre à votre honorée lettre que je ne puis communiquer en ce moment à notre saint évêque vu qu’il est actuellement à Bourg pour la retraite ecclésiastique, mais à son retour j’aurai l’honneur de lui en faire part.

Quant au jeune homme dont vous êtes le protecteur je le recevrai avec grand plaisir vu les bons témoignages que vous me rendez sur sa conduite; mais nous ne pourrions pas l’admettre gratuitement dans notre Société, par conséquent il faudra qu’il apporte en venant tout ce qu’il pourra en fait d’argent et de linge; et ce qu’il ne pourra consciencieusement faire à présent il le fera plus tard, s’il lui revient quelque chose du côté de ses parents.

Nous exigeons 700 francs pour la pension et l’admission, avec un trousseau estimé 300 francs. Une fois que les sujets ont fait profession dans notre Société ils sont à sa charge pour toute la vie et les Frères n’ont plus à s’inquiéter du côté du temporel, ce qui est un bien grand avantage. Veuillez, Monsieur, nous envoyer sans délai le jeune Ferdinand Michel: comme notre retraite va commencer sous peu, ces saints exercices pourraient lui être très utiles pour commencer son noviciat.

Je vous remercie bien sincèrement, Monsieur l’Abbé, de votre zèle à nous procurer des sujets; nous en avons grandement besoin, vu que nous avons plus de huit cents demandes auxquelles nous ne pourrions encore pourvoir. La divine Providence vous ayant appelé à travailler au salut des âmes dans les missions, votre position vous met plus à même qu’un autre ecclésiastique de rencontrer des jeunes gens qui auraient du goût pour la carrière religieuse et pour les fonctions d’instituteurs, de catéchistes, de chantres, de sacristains et de Frères servants dans les séminaires; fonctions auxquelles se consacrent les membres de notre Société.

Nous vous serions grandement reconnaissants des sujets que vous pourriez nous adresser. Daignez agréer l’expression des sentiments respectueux avec lesquels je suis…

 

  1. La supplique dirigée à Gregoire XVI pour demander l’approbation de l’Institut contient, comme il est normal, une description détaillée et bien pensée de sa mission et des activités auxquelles ses membres se consacrent. On peut remarquer deux aspects en relation avec la vie de l’Église dans ces circonstances: les Frères “accompagneront les missionnaires” (c’était le grand moment d’élan missionnaire) et “intercepter le mal que nos infortunés frères veulent faire ” se rapportant à l’activité des protestants dans les alentours de Genève.

 

15-05-1841 A Sa Sainteté Grégoire XVI

 

Très Saint Père,

Nous Frère Gabriel Taborin, supérieur des Frères de la Sainte-Famille, très humblement prosterné aux pieds de Votre Sainteté, avec les sentiments d’une vive foi et dans la vue de procurer la gloire de Dieu, le salut des âmes et l’édification du prochain dans la sainte Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, à laquelle nous avons le bonheur d’appartenir et dans laquelle nous voulons vivre et mourir, exposons très humblement à V. S. que la divine Providence nous a inspiré de travailler depuis plusieurs années à la formation d’une Société dite des Frères de la Sainte-Famille.

Cet institut a pour fin toutes sortes de bonnes œuvres, surtout la propre sanctification de ses membres. Leur but principal est de seconder MM. les Curés de la campagne et de la ville, en qualité de maîtres d’école, de catéchistes, de chantres et de sacristains.

L’Institut forme aussi des Frères pour le service temporel des séminaires, et pour tout autre établissement d’utilité publique. Les Frères voués à remplir les fonctions mentionnées peuvent s’établir et faire du bien partout en se conformant aux lois civiles et ecclésiastiques du diocèse et de l’état qu’ils habitent. Ils peuvent même aider à porter la foi dans les missions étrangères, et à ces fins, ils accompagneront les missionnaires et les seconderont selon leur force.

La dite Société ouvre des asiles aux enfants orphelins nés de parents pauvres; elle instruit chrétiennement ces enfants, leur apprend des métiers, afin de les mettre à même de gagner un jour honorablement leur vie dans le monde, s’ils n’avaient pas de l’inclination pour s’attacher à la Congrégation de la Sainte-Famille, en qualité de Frères.

Les premiers établissements de l’Institut des Frères de la Sainte-Famille ont été formés dans le diocèse de Belley, par Monseigneur Alexandre Raymond Devie. C’est au zèle et à l’émi­nente piété de ce digne et vénérable Prélat que nous devons notre formation à la vie religieuse; aussi notre Institut, dont il est premier supérieur, se félicite de vivre sous sa houlette et le considère à juste titre comme son protecteur.

La Société de la Sainte-Famille est déjà répandue dans plusieurs diocèses, où les Evêques daignent l’accueillir avec bonté et faveur; surtout les Evêques de Savoie et du Piémont, qui n’ont point d’institution de ce genre, nous sollicitent de former des établissements dans leurs diocèses. Nous en avons déjà formé plusieurs qui paraissent prospérer et attirer la protection et la bienveillance des Prélats.

Le Gouvernement Sarde nous fait espérer qu’il approuvera civilement notre Institut dès qu’il aura l’approbation du Saint Siège.

Nous venons donc, Très Saint Père, humblement prosterné à vos pieds, vous supplier de prendre connaissance des Statuts et règlements de notre Société, dont nous avons l’honneur de vous adresser un exemplaire. Ils sont approuvés par Monseigneur l’Evêque de Belley, et nous vous conjurons de vouloir bien nous favoriser, en nous accordant l’autorisation et l’approbation apostolique.

Le protestantisme ne fait malheureusement que trop de progrès en France; les apôtres de Calvin se multiplient et cherchent à entraîner dans leur secte les brebis de votre troupeau: nous nous féliciterions grandement, Très Saint Père, si le Ciel voulait se servir de notre société pour arrêter le mal que nos infortunés frères veulent faire, et nous nous réjoui­rions dans le Seigneur de pouvoir affermir dans la vraie religion et de détourner par nos exemples et par nos paroles, ceux qui sont en danger de se perdre. Comptant moins sur nos forces que sur le secours du Ciel, nous osons l’assurer, Très Saint Père, nous rivaliserons de zèle avec les Frères confiés à nos soins, pour former de bonne heure la jeunesse de la classe pauvre à la piété et à l’instruction, lui donnant ainsi les habitudes d’une vie honnête, pour en faire de bons citoyens pour l’Etat et des saints pour le Ciel…

 

  1. Les curés étaient de loin ceux qui demandaient le plus souvent la fondation de communautés de Frères. Le Frère Gabriel se voyait obligé à préciser dans ses lettres quelle était la mission des Frères dans les paroisses et à résoudre quelques problèmes particuliers. Voyons deux cas.

 

01-08-1844   A M. Dupuy, Curé de Vizille (Isère).

Monsieur l’Archiprêtre,

J’apprécie grandement tout ce que vous m’avez dit relative­ment à l’inconvénient qu’il y aurait qu’un Frère mangeât habituellement à la table d’un Archiprêtre ou d’un curé de canton qui est sujet d’avoir constamment des confrères; je n’apprécie pas moins ce que vous m’avez fait remarquer concernant le travail que j’aime comme vous et que je recommande fortement à nos Frères, afin qu’ils ne tombent pas dans le désœuvrement, source ordinaire de tous les vices. Lorsque je les place j’entends qu’ils gagnent consciencieusement par les travaux assidus de leurs emplois, le modeste salaire qu’on leur donne, de manière qu’ils ne deviennent à charge à personne. Nos Frères placés dans les séminaires ne manquent pas comme vous le savez d’occupations, non plus que ceux que nous mettons à la tête des ateliers pour divers métiers. Ceux qui sont destinés à exercer tout à la fois dans les paroisses les fonctions d’instituteurs, de chantres et de sacristains ont une tâche assez pénible; pour les Frères sacristains placés dans une paroisse, où il n’y a ordinairement qu’une ou deux messes par jour, je comprends que ceux-là n’ont pas de quoi s’occuper toute la journée de leur emploi, dont le revenu est aussi insuffisant pour leur existence, mais dans ce cas nous ne les plaçons que dans les cathédrales ou grandes paroisses où ils trouvent de quoi s’occuper toute la journée. Ce n’est point notre but d’envoyer isolément des Frères sacristains dans les paroisses, où pour subvenir à leur existence ils seraient obligés de travailler à la cure.

Si j’ai dévié à la Règle pour vous, Monsieur l’Archiprêtre, c’est en considération de votre rare mérite et des instances de Mgr Depéry. Le Frère que j’aurais eu l’honneur de placer chez vous aurait donc pu, après son service de l’église, s’occuper de la culture du jardin, de la sciure du bois, de la manipulation de pain, de la fabrication de chapelets, de la vente des objets de piété, dans les moments de loisir, aux devoirs classiques que nous lui aurions assignés et qu’il nous aurait présentés en vacances comme ses autres confrères. Je ne vous dissimulerai pas qu’avec toute la bonne volonté possible de vous obliger, je craindrais que le Frère que je vous ai promis ne puisse vous contenter par son travail, et découragé par cette considération, je vous prierais, afin de n’être pas obligé de le retirer plus tard, de vous adresser à quelqu’un autre et de regarder comme non avenues les promesses que je vous ai faites…

 

11-9-1848 A M. Boquillot, Curé d’Authume (Jura).

Monsieur le Curé,

Je viens de prendre connaissance de la lettre que vous avez adressée à M. Guillemin, Vicaire Général de Belley, et dans laquelle vous exprimez le désir d’obtenir deux de nos Frères qui iraient exercer dans votre paroisse les fonctions d’instituteur primaire, de catéchiste, de chantre et de sacristain.

Je viens vous annoncer, Monsieur le Curé, que je vous donnerai avec plaisir deux de nos religieux, dont l’un sera breveté; ils se rendront dans votre paroisse vers le milieu d’octobre prochain pour y exercer les fonctions ci-dessus désignées; j’espère qu’ils feront le bien sous votre paternelle direction et qu’ils répondront ainsi à vos louables désirs, à ceux de M. votre digne Maire et de tous les braves habitants de votre commune. C’est bien dans cet espoir que j’ai l’honneur de vous les promettre, de préférence à beaucoup d’autres communes, qui depuis longtemps nous en demandent avec instance.

Je pense que les moyens d’existence qui sont spécifiés dans votre lettre pourront suffire pour deux Frères; mais il faut absolument qu’ils soient garantis ou d’une façon ou d’une autre, et assurés par convention écrite pour un certain nombre d’années; il faudra aussi procurer aux Frères un mobilier et un trousseau, le tout, autant que possible, conformément à la notice imprimée que je vous adresse aujourd’hui franco par la poste. Si votre commune ne pouvait remplir toutes ces conditions, je ne pourrais, avec toute la bonne volonté possible, vous envoyer les deux Frères que vous désirez, et alors j’en disposerais pour une autre commune. Dans tous les cas, je vous prie instamment, Monsieur le Curé, de vouloir bien me répondre d’une manière précise afin que votre réponse me serve de règle, il faut qu’elle me parvienne pour le 21 du courant, jour auquel on désigne en définitif les postes où les Frères doivent se rendre pour la rentrée des classes.

Pour que les Frères puissent enseigner légalement dans votre commune sans être inquiétés, ils n’ont point d’autre formalité à remplir que celles qu’on exige des instituteurs séculiers…

 

  1. Dans la présentation des différentes institutions qui existaient à Ars, le Frère Gabriel, dans son livre, mentionne sa Congrégation pour que les pèlerins puissent avoir une information de première main. On peut y ajouter celle sur le pensionnat créé par les Frères suivant le conseil du Saint Curé.

 

L’ANGE CONDUCTEUR DES PÈLERINS D’ARS

  1. La Congrégation des Frères de la Sainte-Famille, établie dans le diocèse de Belley par Mgr Devie a son noviciat, sa maison-mère, et son supérieur-général à Belley. N.S.P. le Pape Grégoire XVI, louant le zèle et le dévouement dont les Frères de la Sainte-Famille font preuve dans les lieux où ils exercent leurs fonctions, a, par un décret et un bref du 18 et du 28 août 1841, approuvé cette Congrégation comme étant très-utile; il l’a, en outre, enrichie de grandes indulgences. L’illustre Souverain Pontife Pie IX, qui occupe si glorieusement la chaire de saint Pierre, la recommande et l’encourage comme étant destinée à faire un grand bien parmi la jeunesse et l’enfance, qui a toujours été si chère au cœur de notre bon Sauveur. Les Frères de la Sainte-Famille sont consacrés à Dieu par les vœux de religion; ils se vouent à toutes sortes de bonnes œuvres par amour pour Dieu et pour les hommes; mais leur but principal est de travailler à l’instruction primaire et à l’éducation chrétienne et sociale de la jeunesse dans les villes et les campagnes. Ils exercent aussi les fonctions de catéchiste, de chantre, de sacristain, et assistent les prêtres dans les cérémonies du culte divin; de plus, il se chargent de la direction des maisons d’asile, de providence et de détention. Dieu s’est plu à bénir d’une manière sensible cet institut, dont les membres sont déjà répandus dans un grand nombre de diocèses, où l’on apprécie leurs services. Ils exercent leurs fonctions un à un ou plusieurs, selon le besoin. Leur enseignement a un caractère tout paternel, et est entièrement basé sur les doctrines de notre sainte religion. Ils enseignent à leurs élèves tout ce qui est prescrit par les lois relatives à l’instruction primaire. Les autorités et les personnes qui auront contribué à faire donner une telle éducation à la jeunesse, auront bien mérité devant Dieu, et leur nom ne cessera d’être en bénédiction parmi les gens de bien.

 

Prospectus-14

PENSIONNAT DES FRÈRES DE LA SAINTE-FAMILLE

À Ars (Ain) près Villefranche (Rhône)

 

Cet Établissement a été fondé en 1849 par le vénérable Curé d’Ars.

Donner à la jeunesse le bienfait d’une éducation basée sur l’alliance de l’instruction et de la Religion, tel a été le but du vénérable fondateur. Les Religieux appelés par lui pour diriger cet Établissement s’efforcent de l’atteindre, et les succès qu’ils ont obtenus justifient de leurs efforts et des soins dont ils entourent leurs Élèves.

Les Frères préviennent les fautes de leurs Élèves par une surveillance assidue du jour et de la nuit ; ils les corrigent plus spécialement par de sages représentations. L’Élève pour lequel ces moyens seraient impuissants serait renvoyé, mais avec toutes les précautions convenables pour ménager son honneur et celui de sa famille.

Tous les trois mois on envoie aux parents un bulletin pour leur faire connaître la santé de leur enfant, ainsi que sa conduite, son application, ses succès et les places qu’il a obtenues dans les compositions trimestrielles.

Les parents pourront voir leurs enfants au parloir de l’Établissement toutes les fois qu’ils le voudront, mais ce ne sera qu’aux heures des récréations, et de préférence, de midi et demi à une heure et demie…

Les Élèves ne peuvent recevoir ou envoyer ni lettres ni paquets à l’insu du Frère Directeur. Ils ne peuvent sortir, aller faire des visites ou accompagner quelqu’un hors de l’Établissement sans sa permission. Ils ne peuvent non plus vendre le moindre objet, faire des échanges ou des cadeaux sans permission…

L’enseignement est donné aux Élèves suivant leur âge et leurs facultés. Rien n’est négligé dans l’emploi des moyens propres à obtenir des progrès rapides. L’émulation est sans cesse excitée par des compositions, des concours, des examens, des récompenses et des prix à la fin de l’année scolaire.

L’enseignement comprend l’étude de la Religion, la lecture, l’écriture, la grammaire française, l’orthographe, l’analyse grammaticale et l’analyse logique, l’arithmétique, le système métrique, les notions de géométrie et d’arpentage, un cours d’histoire et de géographie, de littérature, de composition française, de style épistolaire, de tenue des livres, (le dessin, de lavis et de lever des plans, des notions de physique applicables aux usages de la vie, de musique vocale et de plain-chant. Le plan gradué des études est divisé en quatre cours…

 

  1. Voici une description des activités des Frères au temps de Frère Gabriel Taborin telle qu’elle est proposée dans la thèse de Fr. Enzo Biemmi.

 

Les fonctions auxquelles le frère se livre sont celles de maître, de clerc-chantre-sacristain et de catéchiste. Ces fonctions sont en principe et de préférence exercées par chaque frère, mais dans les paroisses qui comptent plusieurs frères, elles peuvent être réparties entre eux.

Entrons dans la classe d’un frère. Au-dessus de la porte d’entrée on peut lire, en grandes lettres, “École paroissiale (ou communale), dirigée par les Frères de la Sainte-Famille”. Tout, dans la salle de classe, tant les objets que les gestes, rappellent les caractéristiques d’un lieu sacré. A la droite de la porte est placé un bénitier. Les élèves, en entrant, se découvrent, prennent l’eau bénite, se signent en saluant l’image du Christ et le maître par une inclination de la tête, et se rendent à leur place en parfait silence.

En face, derrière l’estrade et le siège du maître, l’image du Christ domine le mur du fond, entourée à sa droite par celle de la Vierge et à sa gauche par celle de Saint-Joseph. Saint Nicolas et l’Ange gardien, en face l’un de l’autre, sont placés au mur opposé, au milieu de la classe.

Le siège du maître, sur une estrade, est entouré de chaque côté par un accotoir, et par deux banquettes sur l’estrade, à l’usage des répétiteurs. Devant l’estrade se trouve un accoudoir, en forme de prie-dieu, servant de pupitre. La classe commence par la récitation des prières du matin contenues dans le catéchisme, suivies de celle en usage dans l’institut. Les enfants sont à genoux, les bras croisés, le regard fixe sur l’image du Christ. Avant et après chaque leçon, maître et disciples se recueillent pour une brève invocation. Chaque fois que l’heure sonne, tout s’interrompt. Il s’agit d’un rendez-vous spirituel, établi entre les frères des différentes paroisses et leurs élèves: tous récitent l’Ave Maria et l’invocation aux Sacrés Coeurs de Jésus et de Marie. Le soir une heure de catéchisme est prévue, chaque jour. La classe se termine par la prière du soir, l’Angelus, le Sub tuum et quelques cantiques.

Le reste du temps est consacré à la lecture, l’écriture et le calcul, et à l’apprentissage, pour les plus avancés, des premières notions d’histoire, de géographie et d’arpentage. Mais les lectures se font toujours sur des textes à caractère religieux, des abrégés de l’histoire sainte ou de la vie des saints. La méthode suivie est celle que les frères trouvent dans la “Conduite des écoles chrétiennes de La Salle”, donc la méthode simultanée[1], mais en réalité il s’agit d’une méthode mixte, qui a déjà intégré certains dynamiques de la méthode mutuelle[2].

L’ambiance qui règne dans la classe est celle du silence et du recueillement. Le frère parle le moins possible, ainsi que les élèves. Tout est réglé par un code de signes et de gestes qui font éviter “une foule de paroles inutiles qui jettent une dissipation extrême dans les exercices de l’école, rompent l’attention des enfants, nuisent ensuite à votre santé que vous devez ménager pour faire le bien plus longtemps, et pour ne pas devenir à charge à la communauté dans un âge encore peu avancé”[3]. Deux alliés accompagnent le frère dans cette entreprise où rien n’est laissé au hasard: la cloche et le signal. Une petite clochette annonce les fréquents moments de prière et le signal de bois en usage parmi les congrégations de Frères règle les exercices de lecture, d’écriture et de calcul. Un coup, deux coups, trois coups… et toute la classe, comme une troupe bien entraînée, réagit à l’unisson. Les récompenses et les punitions viennent marquer les progrès ou les défaillances de chacun.

En fait, c’est un grand rite qui se déploie chaque jour en classe, et les enfants ne doivent pas percevoir un si grand changement dans leurs fréquents passages de l’église à la classe, de la classe à l’église. Ici et là, le silence, le recueillement, des prières et des gestes connus et répétés rappellent qu’on est en train de travailler, de deux façons différentes, à la même oeuvre du salut de son âme et pour la gloire de Dieu.

 

 

  1. (suite)

 

La deuxième grande activité du frère est celle de clerc, chantre et sacristain. Le frère remplit ces fonctions, qui le rapprochent du saint autel, en esprit de religion, en silence, avec dextérité et propreté.

Chaque fois qu’il passe devant l’autel, et c’est souvent, il fait une génuflexion profonde en disant intérieurement une prière à Dieu. Rien n’est négligé pour que l’église soit propre, les ornements bien pliés et rangés, les cloches toujours en état, les restes de la cire soigneusement recueillis dans une petite caisse à cet usage. La connaissance du plain-chant est une des caractéristiques indispensables du bon frère de la Sainte-Famille. Le frère entonne les grand’messes de la semaine, non en ton d’ostentation, “mais avec humilité et dévotion”. Il s’exerce pendant ses temps libres à cet important exercice. Dans ses fonctions de clerc, le frère est aidé par quelques enfants de sa classe particulièrement dévoués et sages, les enfants de choeur et surtout les clercs d’école, qu’il forme avec soin à ce saint office. Ils peuvent le remplacer pendant la semaine, lorsqu’il est occupé par la classe. Dans toutes ses fonctions à l’église le frère est revêtu d’un surplis ou d’un rochet.

 

La troisième fonction, celle de catéchiste, est des plus honorables. Le frère s’y prépare chaque jour par la lecture et relecture des catéchismes conseillés[4], parce que “il y a toujours à apprendre dans les choses du salut, c’est une étude de toute la vie”[5]. Avant de commencer le catéchisme, il demande les lumières de l’Esprit Saint et surtout les vertus d’humilité et de charité. Il faut distinguer le catéchisme fait en classe, tous les jours, et le catéchisme fait à l’église, le dimanche après-midi. Une séance de catéchisme se déroule toujours de la même manière, selon l’usage codifié, qui n’a pas changé depuis la période de Belleydoux. L’oeuvre où les frères excellent est la préparation de la première communion. Les enfants sont préparés soigneusement par une retraite de quelques jours. Rien n’est négligé pour que tout se fasse avec la pompe et l’appareil souhaités: ce jour doit se graver dans la mémoire des enfants et des adultes comme “un souvenir précieux et durable”[6].

 

Toutes les fonctions exercées par le frère, toutes ses actions, ses paroles et ses gestes, sont marqués, on l’a vu, d’un caractère sacré, presque sacerdotal. Il y a une étonnante unité dans la vie du frère et dans ses différentes fonctions. On ne saurait les isoler les unes des autres sans perdre de vue leur caractéristique commune. Le frère est l’homme qui dans le milieu simple d’une petite paroisse consacre sa vie à la formation chrétienne des jeunes et des adultes, au moyen d’une stratégie convergente dont les principaux moyens sont l’école paroissiale, le catéchisme et la liturgie.

On retrouve dans cette image du frère qui nous est donnée par le Guide de 1838 une étonnante conformité au type de frère interprété par Gabriel dans sa paroisse de Belleydoux d’abord et dans ses premières expériences dans les diocèses de Saint-Claude et de Belley. En revanche, on n’est pas étonné de l’insistance avec laquelle Gabriel revient sur le costume clérical que les frères doivent toujours porter: comme il le rappelle à Mgr Devie, les frères “sont tous destinés au service de l’église comme clercs” et il sont “comme les prêtres, tous consacrés à Dieu par les voeux”[7]. Ils sont entièrement consacrés à Dieu dans des fonctions qui sont, à leur manière, des fonctions “sacerdotales”. Même l’instruction scolaire, qui aux yeux du lecteur contemporain, paraîtrait la plus profane de ces fonctions, est au XIXème siècle une activité éminemment religieuse. Les trois moyens dont dispose le frère pour former ses élèves en classe sont la prière, le bon exemple et l’instruction religieuse, qui “passe avant toutes les autres connaissances”[8]. On est, à l’évidence, dans une conception d’école toute autre que celle de l’époque contemporaine.

 

  1. Parmi les démarches mises en marche à plusieurs reprises par Frère Gabriel pour obtenir l’approbation de l’Institut en France, on trouve cette lettre qui contient une ample description de l’activité de l’Institut.

 

22-08-1852 A M. Vincent De Lormay, Président du Conseil Général du Département de l’Ain.

Monsieur le Président,

L’Association religieuse et charitable dite des Frères de la Sainte-Famille de Belley (Ain) désirant ardemment obtenir une existence légale, a cru devoir s’adresser avec une haute confiance au Conseil Général de ce département pour le prier instamment de vouloir bien, dans sa session de 1852, donner un avis favorable aux Frères de la Sainte-Famille, en exprimant son désir de voir leur Association autorisée par l’Etat comme “Etablissement d’utilité publique en faveur de l’Instruction primaire”. Les Frères de la Sainte-Famille demandent avec confiance cette faveur au Conseil Général, à cause des services qu’ils rendent et de ceux qu’ils sont appelés à rendre par la suite parmi les classes pauvres et ouvrières; ils remplissent les vues du Gouvernement qui trouvera toujours en eux des auxiliaires zélés et dévoués pour l’aider à moraliser la jeunesse des villes et des campagnes…

L’Association des Frères de la Sainte-Famille a pour fin toutes sortes de bonnes œuvres, mais son but principal est l’enseignement primaire. Les Frères se répandent à petits frais, seuls ou plusieurs, selon le besoin, dans les lieux où ils sont demandés, et ils y exercent en se conformant aux lois, les modestes fonctions d’instituteur, de chantre et de sacristain. Appelés dans des maisons d’asile, d’ateliers et de détention fondées pour l’utilité publique, soit par des départements, soit par des sociétés de bienfaisance, les Frères de la Sainte-Famille donnent une sage et paternelle direction à des enfants pauvres, orphelins, ou abandonnés.

Il y a près de trente ans que j’ai formé cette Association dans ce département avec l’aide et sous le patronage de l’Evêque de Belley, Mgr Devie de glorieuse mémoire. Depuis près de trente ans, son siège est définitivement fixé à Belley même, où elle a un établissement dans un des sites les plus salubres et les plus agréables; il peut contenir maintenant près de deux cents personnes, et lorsqu’il sera achevé, il en pourra contenir environs cinq cents, ce qui offre un vrai intérêt matériel pour cette ville…

On comprend tellement aujourd’hui, Monsieur le Président, tout le bien que peuvent faire des instituteurs pieux et exemplaires, qu’on m’adresse de divers points de France une infinité de demandes pour avoir de nos Frères. Ceux-ci sont très répandus en Savoie, par le motif qu’ils y sont reconnus par le Gouvernement; et, s’ils jouissaient de ce privilège en France, ils s’y répandraient avec encore plus de rapidité; ils répondraient par là aux vues des pères et mères de famille et des autorités qui les désirent.

Indépendamment de leur Maison-Mère, ils ont dans le département de l’Ain, neuf établissements pour les écoles; ils en ont aussi pour le même objet dans les départements de l’Isère, des Hautes-Alpes, de Saône-et-Loire, de la Côte d’Or, et du Doubs; ils dirigent dans les villes de Vienne, de Beaune et d’Autun des maisons d’asile pour les enfants pauvres qu’ils forment à divers métiers, et auxquels ils donnent en outre des leçons d’agriculture et d’horticulture; ils les éloignent du vice, autant qu’il est en leur pouvoir, et les conduisent dans les sentiers de la vertu pour en faire de bons chrétiens et des sujets dévoués à la patrie.

Les Frères de la Sainte-Famille sont maintenant en instance auprès du Gouvernement pour obtenir leur existence légale. Ils aiment à reconnaître qu’à toutes les époques il les a tolérés avec bienveillance. Au commencement de cette année, le Ministre de l’Instruction Publique a bien voulu m’exprimer, au nom de l’Etat, sa reconnaissance pour les services que nos Frères rendent en France, et il m’a même fait espérer que nos désirs seraient comblés. Mais il est important, Monsieur le Président, que notre humble et instante demande soit appuyée surtout par les Autorités et le Conseil Général du département où siège notre Maison-Mère.

Voulant témoigner le vif intérêt qu’ils prennent aux Frères de la Sainte-Famille et leur rendre justice pour leur dévouement et leur zèle et pour le bien qu’ils font, NN.SS. les Evêques de Belley, de Grenoble, de Gap, d’Autun, de Dijon, et le Cardinal-Archevêque de Besançon ont adressé au commencement de cette année au Ministre de l’Instruction Publique une demande pressante à l’effet d’obtenir l’existence légale de nos Frères pour toute la France. J’ose espérer, Monsieur le Président, que le Conseil Général du Département de l’Ain ne leur montrera pas moins de bienveillance en émettant un vœu favorable pour le même objet.

D’après la loi du 15 mars 1850, cette autorisation est d’une nécessité absolue, soit pour tranquilliser les Frères de la Sainte-Famille et assurer leur avenir en assurant celui de l’Institut auquel ils ont consacré leur vie, soit pour offrir quelque garantie de stabilité aux communes qui les demandent et qui s’imposent de grands sacrifices pour fonder les maisons qu’elles les appellent à diriger…

Je suis avec le plus profond respect, Monsieur le Président, votre très humble et tout dévoué serviteur.

 

  1. Comme pour beaucoup d’autres points, si on veut connaître la pensée du Frère Gabriel dans sa pleine expression, il faut consulter le Nouveau Guide. C’est ce que nous allons faire en deux étapes: 1ère la mission de l’Institut et 2ème les activités des Frères.

 

 

ARTICLE I. La pieuse Association des Frères de la Sainte-Famille, formée en France, dans le diocèse de Belley, en 1827, par le FRÈRE GABRIEL TABORIN et par l’Illustrissime et Révérendissime Évêque de Belley, Mgr DEVIE, et approuvée par un Décret et par un Bref du Souverain-Pontife GRÉGOIRE XVI, sous les dates du 18 et du 28 août de l’année 1841, a son siège et son Supérieur-Général à Belley, et peut s’étendre, avec la protection divine, dans divers diocèses.

 

ART. II. Les Frères de la Sainte-Famille se proposent avant tout la gloire de Dieu et leur propre sanctification. Ils peuvent se livrer, sous la sainte obéissance, à toutes sortes de bonnes œuvres, par amour pour Dieu et pour le prochain; mais leur but principal et déterminé est 1º d’exercer, dans les villes et les campagnes, les modestes fonctions d’instituteurs primaires des écoles chrétiennes, de chantre et de sacristain; 2º de se vouer à la direction des pensionnats, pour l’instruction primaire, et à celle des maisons d’asile, d’ateliers et de détention.

 

ART. III. On distingue deux sortes de Frères dans l’Association: les Frères enseignants et les Frères convers. Les Frères enseignants sont ceux qui ont fait preuve qu’ils ont la capacité nécessaire pour tenir les écoles, pour catéchiser, et pour élever convenablement et chrétiennement la jeunesse. Les Frères convers sont ceux qui sont plus spécialement chargés des travaux manuels; ils peuvent aussi, comme les Frères enseignants, exercer les fonctions de chantre et de sacristain dans les églises des lieux où ils sont placés.

 

ART. IV. Les Frères enseignants apprennent à leurs élèves la doctrine chrétienne, la lecture, l’écriture, la grammaire, l’arithmétique, l’histoire, la géographie, la cosmographie, le dessin, la tenue des livres, le plain-chant, la musique, et généralement ce qui concerne l’instruction et l’éducation de la jeunesse. Leur enseignement est entièrement basé sur la doctrine de notre sainte Religion, et doit avoir un caractère tout paternel. Afin qu’il y ait une parfaite uniformité dans toutes les écoles de la Société, les Frères ne peuvent s’y servir que des livres qui sont propres à leur Association, ni suivre d’autre méthode d’enseignement que celle qui y est établie, à moins qu’ils n’en aient obtenu la permission par écrit du Frère Supérieur-Général.

 

ART. V. Les Frères enseignants et les Frères convers n’exercent leurs fonctions qu’après y voir été préalablement autorisés par le Supérieur-Général, ou par son délégué, qui leur accorde, à cet effet, une lettre d’Obédience revêtue du sceau de l’Institut, par laquelle il déclare que le Frère à qui il la délivre est membre de la Société de la Sainte-Famille, et qu’il est digne de se livrer à l’enseignement, ou aux autres emplois qui lui sont assignés.

ART. VI. Les Frère ne sont envoyés dans les lieux où ils sont demandés, qu’autant qu’on peut justifier qu’on pourvoira annuellement à leur existence, en leur fournissant un logement, un mobilier et un trousseau convenables, avec un modeste traitement d’environ six cents francs pour chaque Frère: le tout d’après des arrangements pris avec les Autorités compétentes, et conformément au Règlement tracé pour cet effet dans l’Association.

ART. VII. Les Frères ne sont placés seuls qu’autant qu’on n’y voit aucun danger pour eux, et qu’ils seront près de quelques autres Frères de l’Association, avec lesquels ils puissent se voir fréquemment et s’entr’édifier. Un Frère ne peut être ainsi placé que lorsqu’il est parvenu à un âge mûr, et que le Curé du lieu consent à ce qu’il loge et mange au presbytère. Lorsqu’un Frère est placé seul, il dépend du Frère Directeur de l’établissement le plus près.

ART. VIII. Pour faciliter la fondation des écoles, l’Association admet la rétribution scolaire; mais cette rétribution n’est pas ordinairement perçue par les Frères, non plus que le casuel provenant du service de l’église, s’ils en sont chargés. Ces rétributions sont perçues par un trésorier particulier ou par le percepteur communal, qui en tient compte à qui de droit.

 

  1. Nouveau Guide: Les activités des Frères
  2. Les fonctions publiques que les Frères de l’Association sont plus spécialement appelés à remplir, d’après l’article II des Statuts, sont celles d’INSTITUTEUR, DE CATÉCHISTE, DE CHANTRE ET DE SACRISTAIN.

 

Les activités des Frères enseignants.

  1. Le principal devoir des Frères enseignants est de donner aux enfants une bonne éducation. Donner l’éducation à un enfant, c’est en général développer, fortifier et perfectionner les organes de son corps et les facultés de son âme; c’est surtout former son cœur, sa volonté, son caractère, sa conscience et son jugement.
  2. Dans l’éducation physique, les Frères exigeront la propreté sur la personne et dans les vêtements de leurs élèves. Ils leur donneront des exercices variés, modérés; des récréations dans des moments convenables.
  3. Dans l’éducation intellectuelle, les Frères développeront dans leurs élèves le goût de l’étude, soutiendront leur attention par l’attrait de leurs leçons, développeront leur jugement par l’observation des faits. Quant à l’imagination, source des plus douces jouissances comme des écarts les plus funestes, les Frères comprendront combien il importe de régler et de modérer chez les enfants cette faculté, de laquelle dépend souvent le bonheur de l’existence.
  4. Les Frères s’attacheront par-dessus tout à l’éducation religieuse et morale de leurs élèves, en les habituant aux pratiques religieuses, en leur inspirant l’amour de la vertu, et en gravant profondément dans leur âme le sentiment de leurs devoirs envers Dieu, envers leur parents, envers les autres hommes et envers eux-mêmes. Ils travailleront à les corriger de leurs vices et de leurs défauts, à réprimer chez eux le désir de la domination, à relever les pauvres, à prévenir la jalousie de ces derniers contre les riches et l’orgueil de ceux-ci contre les pauvres; ils leur inspireront à tous la vertu de charité, qui affermit, perfectionne toutes les vertus, et établir entre tous, des rapports de bienfaisance, d’humanité et de politesse.
  5. Pour parvenir à donner cette éducation religieuse et morale, les Frères ne se borneront pas à recommander, à faire accomplir les devoirs que la Religion prescrit, ils devront montrer aux élèves qu’ils accomplissent eux-mêmes tous leurs devoirs religieux. Il faut donc qu’on ne les voie jamais manquer à une seule de leurs obligations, et qu’ils ne paraissent jamais dans aucun lieu, dans aucune société qui ne conviendrait pas à leur rang et à la dignité de leurs fonctions.
  6. Il faut que les Frères veillent avec une constante sollicitude sur tout ce qui intéresse l’esprit et le cœur, les mœurs et la santé des enfants, et surtout qu’ils leur apprennent par l’exemple la pratique de la vertu. Ils auront donc soin de ne laisser jamais paraître aucune passion dans leur manière d’agir. Ils ne leur diront aucune parole dure, aucune exagération, et ne leur témoigneront jamais du mépris; ils s’abstiendront de les tutoyer, et se garderont bien de leur donner des noms injurieux, tels que ceux de bête, de stupide, d’impie, de libertin, et autres que la colère peut enfanter. Ils seront doux et patients, et sauront toujours allier le calme et la douceur à la fermeté et à la sévérité. Ils ne les corrigeront jamais dans un moment d’humeur, et s’efforceront de n’en montrer dans aucune circonstance, se rappelant que par la patience on surmonte les plus grandes difficultés. Ils auront soin de ne pas se montrer capricieux, coléreux, méprisants, hautains. Ils témoigneront à tous les élèves une égale affection, et éviteront de se rendre familier avec eux.
  7. Les moyens les plus efficaces pour former le cœur des élèves à la piété chrétienne, sont la prière, l’instruction religieuse, et, comme on l’a déjà dit, le bon exemple. Les Frères auront donc soin de prier pour leurs élèves et de les habituer à prier fréquemment eux-mêmes. Ils s’attacheront aussi à les instruire d’abord de la Religion, comme de la science qui passe avant toutes les autres. Mais surtout ils devront mener une vie si exemplaire, que leurs élèves puissent dire d’eux: Notre maître est un saint religieux; nous l’aimons, nous l’écoutons, nous le respectons, parce qu’il est un homme de Dieu et un bon maître.

 

 

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Sacristains

 

  1. Les Frères sacristains assisteront M. le Curé et les autres Prêtres dans l’administration des sacrements et dans toutes le cérémonies du culte qui réclament leur présence. Ils le feront avec le respect, la modestie et la gravité qui conviennent aux choses saintes, et jamais par manière d’acquit. Les Prêtres sont les oints du Seigneur et ses représentants; les Frères leur montreront donc toujours un grand respect, et les assisteront dans les cérémonies avec les mêmes sentiments que s’ils assistaient N. S. Jésus-Christ, oubliant l’homme dans le Prêtre, pour ne voir en lui que le ministre du Dieu trois fois saint. Ils auront aussi la plus grande déférence pour MM. les Vicaires-Généraux, Chanoines, Curés, Vicaires et autres Prêtres attachés à la paroisse, et ils s’empresseront de les servir quand ces Prêtres se présenteront pour offrir le saint sacrifice de la messe.
  2. Dans les paroisses rurales, lorsque M. le Curé serait empêché par quelque circonstance de faire, ou le catéchisme, ou la prière à l’église, en carême et les dimanches et fêtes, les Frères pourront, dans ce cas seulement, le remplacer pour ces exercices, s’il les en prie. Ils s’acquitteront de toutes ces choses sans manquer à la surveillance de leurs élèves dans le lieu saint, s’ils sont chargés des classes en même temps que du service de l’église.
  3. Les Frères sacristains doivent être très exacts pour toutes choses, et ne point se faire attendre à l’église lorsque leurs fonctions les y réclament. A la sacristie et surtout à l’église, ils garderont le silence; ils ne parleront qu’à voix basse quand ils auront à répondre à des demandes qui leur seront adressées. Toutes conversations avec les laïques, et à plus forte raison avec les personnes du sexe, leur sont rigoureusement interdites.
  4. Lorsque les Frères sacristains s’absenteront de la sacristie, ils la tiendront toujours fermée. Le soir, avant de fermer l’église, ils auront soin de faire la tournée dans les tribunes, vers les confessionnaux, et dans les coins et recoins, afin de n’y enfermer personne.
  5. Les sacristains étant naturellement connus des paroissiens qui fréquentent l’église, il faut qu’ils leur montrent non seulement une conduite irréprochable, mais encore une grande piété, une grande modestie et beaucoup de gravité dans le lieu saint. Si on les aperçoit dans les rues, il faut qu’on voie la sainteté dans leur maintien et la sagesse dans leurs discours, qui doivent toujours être courts et honnêtes.
  6. Lorsqu’il y a plusieurs Frères sacristains dans la même église, la plus grande charité doit toujours régner entre eux. Ils doivent s’entr’édifier, s’aider mutuellement, et rivaliser d’empressement et de soins pour ce qui regarde le service de l’église. Ils doivent tenir à honneur de servir une messe chaque jour, si le règlement le leur permet.
  7. Les Frères sacristains auront soin de s’approcher aussi souvent des sacrements que le prescrit la Règle. Ils s’appliqueront à faire leurs autres exercices de piété avec autant de ferveur que de fidélité, et aux heures marquées par le règlement.

Si, dans le moment qu’ils se livrent à leurs exercices de piété, il survient quelque chose qui réclame leur présence à l’église, à la sacristie, ou s’ils sont obligés d’aller accompagner le Prêtre dans l’administration des sacrements aux malades, ils auront soin de satisfaire à ces exercices dans un autre moment, et de ne jamais les manquer.

  1. Ils ne se familiariseront jamais avec les enfants de chœur, ni avec les jeunes enfants qui sont choisis pour servir les messes. Ils s’en feront respecter par leur modestie.
  2. Les Frères sacristains se rappelleront que la Règle trace, pour diverses circonstances, des prières qu’elle les oblige à faire avec beaucoup d’exactitude et de piété, savoir: en entendant sonner ou en sonnant l’office divin; en entrant dans l’église ou en passant devant; en mettant le surplis; en passant devant un autel où repose le Saint-Sacrement; en passant devant un autel dédié à un Saint; en touchant les vases et les linges sacrés; avant de servir la messe; en assistant le Prêtre dans l’administration des sacrements; quand on porte le saint Viatique aux malades; en sonnant ou en entendant sonner pour les morts; avant de se mettre à approprier ou à orner l’église; avant de sortir du lieu où repose le Saint-Sacrement. Ces courtes prières, qui se trouvent dans la quatrième partie du Guide, serviront à leur rappeler la présence de Dieu, rendront leurs exercices plus méritoires, et attireront sur leurs travaux les bénédictions du Seigneur.

 

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Chantres

 

  1. Le chant s’associe à toutes les fêtes religieuses, et il en rehausse singulièrement l’éclat, il élève l’âme à Dieu et la détache des choses de la terre. Il est en outre un excellent moyen de faire aimer la vertu, de calmer les passions, d’adoucir les mœurs, et même de civiliser les peuples, ainsi que l’ont prouvé les succès obtenus par les Missionnaires des Indes, qui l’ont employé pour l’accomplissement de leur œuvre sainte et civilisatrice.

En effet, veut-on calmer la colère, le chant produira ce merveilleux effet. Un jeune homme est-il entraîné à un acte voluptueux et violent, il sera retenu tout à coup par le chant sacré. On aurait donc tort de ne voir dans le chant et la musique sainte qu’un vain objet de frivolité, de luxe et de plaisir. Ses mélodies agréables, ses ravissants accords ont, dans les vues de la Providence, une destination surnaturelle et céleste. A la Religion catholique appartient donc éminemment le droit d’en utiliser toutes les ressources et tous les perfectionnements, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

  1. Tous les Frères et les Novices de l’Association que la nature n’a pas frappés d’une complète incapacité pour le chant, doivent se faire un devoir de l’apprendre. A cet effet, des classes de chant auront régulièrement lieu dans les maisons de Noviciat et de Retraite de l’Association, imitant en cela le zèle que l’Église a toujours mis à établir partout des écoles pour le chant divin et la mélodie sacrée. C’est dans le jeune âge qu’on est plus susceptible d’être formé au chant, surtout à la musique, parce qu’à cette époque les organes ayant plus de souplesse, peuvent recevoir de nouvelles impressions et se plier aux exigences de l’art.
  2. Les Frères doivent mettre un grand zèle à former des chantres, et se montrer toujours disposés à s’unir avec leurs élèves aux ministres de l’Église, pour chanter les louanges du Seigneur. Ils tâcheront d’attirer dans l’enceinte de l’église, de concert avec M. le Curé, une troupe d’enfant de chœur pour exécuter les chants sacrés, dont les flots d’harmonie iront se mêler aux flots parfumés de l’encens, et s’élever vers les cieux avec les hommages de la foi et de l’adoration, le désir de l’espérance, les élans de la charité, de la prière et de la reconnaissance.

Ils se rappelleront qu’il importe que le chant soit bien exécuté, que la Règle les oblige de l’apprendre parfaitement et de l’enseigner, autant que possible, dans les paroisses où ils sont placés. Dans leur école, ils inspireront l’amour du chant divin à leurs élèves, en leur apprenant qu’il est écrit: Bienheureux le peuple qui sait chanter les louanges de Dieu; des bénédictions spirituelles et même temporelles lui sont réservées.

  1. Le chant des cantiques dans les écoles y attire les enfants. Le charme qu’il a pour eux est tel, que souvent on les voit consacrer à son étude le temps de leurs repas et de leurs jeux. De cet amour que lui porte l’enfance, il est permis d’espérer qu’un jour un plaisir qui élève l’âme, pourra remplacer, pour le peuple, ces plaisirs qui l’abrutissent et le ruinent. Les cantiques appris dans l’école seront souvent chantés par les enfants dans le cours de leur vie; ces chants égaieront leurs travaux champêtres, charmeront leurs veillées, dissiperont leurs ennuis, calmeront leurs douleurs, les arracheront souvent à l’oisiveté et au désordre, et seront un baume excellent dans l’atelier de l’ouvrier.
  2. Le chant ayant été établi dans les offices divins pour célébrer les louanges de Dieu, il faut qu’il soit exécuté d’une manière édifiante. Pour cela, chaque chantre doit prendre un ton naturel, sans affectation, et ne point forcer sa voix pour dominer le chœur et se faire remarquer, ce qui serait répréhensible de la part d’un religieux. Il faut que tous accordent si bien leurs voix qu’elles paraissent n’en faire qu’une; qu’ils gardent la même mesure et ne se devancent point les uns les autres; qu’ils prononcent ensemble et distinctement toutes les syllabes, donnant à chaque note sa juste valeur, prenant autant que possible leur respiration aux mêmes endroits, ne chantant pas plus vite les morceaux aisés ou qu’ils savent par routine, et observant avec soin les tons et demi-tons, les accents et la quantité. Ils doivent bien se garder de faire des mouvements avec le pied, le bras ou la tête à chaque note du plain-chant, ce qui prêterait au ridicule. Enfin il faut qu’ils ne négligent rien pour chanter avec goût et intelligence, de manière à ce qu’ils puissent bien être compris par les assistants, et à ce que ceux-ci soient par là excités à la piété.
  3. Il est à propos que les Frères, comme les autres chantres, prévoient d’avance ce qu’ils ont à chanter; et en général, chacun doit préparer avec soin ce qu’il chantera en public, se pénétrer du sens des paroles, prévoir la quantité des syllabes, les différentes inflexions qu’il faut donner à sa voix, le ton qu’il faut prendre, afin de n’être pas exposé à se tromper et à troubler l’office divin, précaution surtout nécessaire et même indispensable pour ceux qui ne sont pas bien habiles dans le chant.

 

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Catéchistes

 

  1. On distingue deux sortes de catéchistes dans l’Association: les catéchistes des écoles et les catéchistes paroissiaux. Les premiers sont ceux qui apprennent la doctrine chrétienne aux enfants de l’école qui leur est confiée, et qui leur font le catéchisme dans l’école même, et à l’heure portée par le règlement. Les seconds sont ceux qui, ayant une connaissance approfondie de la Religion, peuvent faire les catéchismes paroissiaux dans les églises ou les chapelles, non seulement aux enfants, mais encore aux fidèles des deux sexes.
  2. Les Frères catéchistes tiendront plus à ce titre qu’à tous ceux de dignités humaines. Ils regarderont cette fonction comme véritablement apostolique. En effet, catéchiser, c’est enseigner la science du salut, la science de la Religion, la science des Saints; c’est faire connaître ce que Jésus-Christ est venu enseigner lui-même sur la terre. Ce divin Sauveur est le modèle de tous les catéchistes, et l’on peut dire que la manière dont il a publié son saint Évangile, tient plus à la forme du catéchisme qu’à celle du sermon. Aussi, bien que la fonction de catéchiste soit moins brillante que celle de prédicateur, elle n’est pas moins élevée, puisque ce sont les mêmes mystères, les mêmes vérités qu’il fait connaître.
  3. Que les Frères enseignent donc avec zèle le catéchisme aux enfants, à la jeunesse et à tous, dès qu’ils auront reçu cette sainte mission. Le bien qu’ils opéreront s’étendra, se propagera de familles en familles, et se perpétuera de génération en génération. Oh! quel est le Frère de la Sainte-Famille qui, après ces considérations, n’envierait pas le titre de catéchiste, et ne se livrerait pas avec zèle à cette fonction sublime, par laquelle il peut faire tant de bien, mériter de grandes faveurs spirituelles et une récompense infinie pour l’autre vie!
  4. La première chose que doit faire un Frère pour remplir la fonction de catéchiste, c’est d’apprendre la manière de faire le catéchisme; car c’est une grande erreur de croire que ce soit une chose aisée et qui demande peu d’étude et de préparation, que de faire à des enfants, ou peut-être à des adultes, cet exercice d’une manière utile et profitable. Il est certain, au contraire, que bien faire le catéchisme est un talent extrêmement rare, et qu’il y a peu de bons catéchistes.

Pour mériter ce nom il faut:

1º Posséder l’art d’attacher les enfants et tout l’auditoire, de les captiver et de s’en faire écouter avec plaisir;

2º Connaître parfaitement la doctrine chrétienne, et s’en être instruit par une étude soutenue et journalière;

3º Avoir acquis, par la réflexion et l’expérience, le talent de se mettre à la portée des auditeurs, et, pour cela, leur parler avec clarté et précision;

4º Savoir présenter les choses saintes d’une manière qui intéresse, et surtout qui aille au cœur, qui y fasse naître de saints désirs, de pieux sentiments; en un mot, il faut avoir le don d’instruire, de plaire et de toucher tout à la fois.

  1. La deuxième chose nécessaire pour bien faire le catéchisme, c’est de le préparer avec soin. Il y a deux sortes de préparation: la préparation éloignée et la préparation prochaine. La préparation éloignée consiste à faire une étude approfondie de la Religion, de ses dogmes, de sa morale, de son culte et de son histoire. Cette étude n’a pas de bornes; elle doit être journalière et de toute la vie, parce que la Religion est, par son objet, la plus vaste de toutes les connaissances, et que plus on la connaît, plus on est capable de la faire connaître et de la faire aimer.

La préparation prochaine consiste:

1º A apprendre par cœur, autant que possible, la lettre même du chapitre qu’on veut expliquer;

2º A préparer les sous-demandes propres à développer les demandes et les réponses du texte;

3º A diviser l’instruction, c’est-à-dire ce que l’on a à développer sur le sujet que l’on veut traiter, et à réduire le tout à deux ou trois questions principales, auxquelles se rattacheront toutes les sous-demandes que l’on fera;

4º A choisir les traits d’histoire et les comparaisons qui seront propres à éclaircir ou confirmer les explications;

5º A préparer les pratiques que l’on doit donner à la fin de chaque instruction;

6º A recommander à Dieu, à la sainte Vierge, aux Anges gardiens des auditeurs le succès du catéchisme.

 

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Activités manuelles

 

  1. 1208. Le Frère Infirmier donnera aux malades les soins les plus assidus, dirigé dans cet emploi par le Supérieur local et le médecin. Il appliquera avec la plus grande exactitude les remèdes prescrits, et il se conformera aux ordres du médecin, non seulement pour les remèdes, mais encore pour la nourriture à donner soit aux malades, soit aux convalescents.
  2. S’il s’agissait d’une maladie contagieuse, il prendrait des précautions particulières, et apporterait un grand soin à ne pas confondre les objets au service de ces malades avec ceux qui servent pour les autres ou pour la Communauté.
  3. Le Frère Infirmier fera son possible pour encourager les Frères malades et les exhorter à la résignation. Il observera ce qui est tracé dans les numéros 948, 949, 950 et 951 du Guide.
  4. Il servira les malades avec un grand dévouement, ne les brusquera jamais, et ne laissera paraître devant qui que ce soit la moindre impatience. Il ne se laissera pas rebuter par l’humeur incommode que pourraient avoir quelques malades.

 

  1. Le Frère Portier doit être un modèle de vertu et d’édification, par sa modestie, sa prudence et sa retenue à l’égard des gens du monde. Il évitera les longs entretiens et jusqu’aux moindres familiarités avec les personnes du dehors. Honnête envers tout le monde, il s’abstiendra de toute conversation inutile. Il fera en sorte qu’aucun étranger ne le voie et ne l’entende sans en être édifié.
  2. Il veillera à ce que la porte soit toujours fermée. Il ne fera pas sonner plusieurs fois, mais il quittera tout pour aller ouvrir dès le premier coup qu’il entendra.

 

  1. Les Frères qui seront chargés de la culture du jardin et des autres terres, devront remplir leur office en temps et lieu, avec zèle, intelligence et dévouement. Loin de regarder leur emploi comme humiliant, ils se rappelleront que nos premiers pères, dont la vie se prolongeait jusqu’à des siècles, vivaient au comble du bonheur en se livrant à la culture des champs. La terre est la mère nourricière des souverains et des peuples, et il n’y a rien de déshonorant à la cultiver. Au reste, c’est là l’occupation du plus grand nombre des hommes, et entre autres des saints religieux de la Trappe.
  2. Les Frères employés aux salutaires et paisibles travaux de l’agriculture, y trouveront un grand sujet de méditation. Ainsi, par exemple, en bêchant la terre, ils pourront penser que l’homme est sorti de la terre, et qu’il y retournera; que si elle produit des fruits, l’homme aussi doit produire des fruits de vertu et de sainteté. S’ils arrachent de la mauvaise herbe, cela leur rappellera que l’homme a des passions, qui sont autant de mauvaises herbes à arracher, pour qu’elles n’étouffent pas en lui le bon grain des vertus.
  3. Ils se conformeront ponctuellement à ce qui leur sera prescrit pour les travaux, et feront en sorte de ne rien laisser périr par leur faute, ou pour n’avoir pas fait les choses en temps convenable. Ils s’estimeront heureux de pouvoir, par suite de leur travail, donner à leur Communauté des récoltes abondantes; mais ils les attribueront moins à leurs labeurs qu’aux bénédictions de Dieu, se rappelant que ce n’est pas celui qui plante, qui sème et qui arrose qui donne l’accroissement, mais que c’est Dieu. Le bon religieux sait voir dans les plantes, et jusque dans les plus petites fleurs, le souverain Créateur et Conservateur de toutes choses.
  4. Les Frères qui seront spécialement chargés du bétail de la Communauté, en prendront un grand soin, et s’acquitteront de leur emploi avec beaucoup de dévouement. Ils ne brutaliseront point les animaux, se rappelant que Dieu les a créés pour le service de l’homme, et non pour qu’on les maltraite.
  5. Quant aux Frères qui seront chargés de la couture, de la menuiserie, de la boulangerie, ou d’autres travaux que la Règle ne désigne pas, ils devront tous s’occuper très fidèlement et très consciencieusement de leur emploi, c’est-à-dire s’en acquitter le mieux qu’il leur sera possible, ne point perdre le temps pendant les heures destinées pour le travail, et ne rien laisser gâter par leur faute.
  6. Ils ne pourront rien donner ni rien faire pour qui que ce soit, sans en avoir obtenu la permission du Supérieur. Ils ne laisseront pas entrer dans leur atelier ceux qui n’en auront pas reçu la permission.
  7. Tous les Frères dont on vient de parler dans ce chapitre, devront travailler, chacun dans leur emploi respectif, avec crainte de Dieu, et dans la vue de lui plaire et de se sanctifier. Ils ne se plaindront pas du travail, au contraire, ils l’aimeront, parce qu’il est utile, et qu’il préserve de l’oisiveté, source de tous les vices

 

  1. Dans la Circulaire que Frère Gabriel adressait aux Frères chaque année, souvent il est question des activités de la mission. On peut y trouver des indications précises pour mieux vivre cette mission.

 

Circulaire N°9 (15-8-1853)

Le but que nous nous sommes proposé en embrassant la vie religieuse, a bien été, avant tout, de travailler à notre propre sanctification; mais, N.T.C.F., ce n’est pas seulement pour nous-mêmes que nous nous sommes faits religieux; nous sommes entrés dans une Corporation qui se voue à toutes sortes de bonnes œuvres, notamment au service de l’instruction publique. Nous nous sommes donc faits religieux pour les enfants du peuple, que nous sommes appelés à instruire dans les écoles chrétiennes. Nous nous sommes aussi consacrés à Dieu pour seconder le Prêtre, soit en catéchisant, soit en l’assistant dans les cérémonies du culte divin, en qualité de catéchistes, de chantres et de sacristains. Voilà notre mission parmi les hommes.

On peut donc, bien-aimés Frères, nous regarder avec raison comme les véritables amis des pères et mères de famille, puisque nous leur rendons le service important d’élever chrétiennement leurs enfants. On peut nous considérer comme les amis des enfants, puisque, tout en les instruisant des sciences humaines, nous les dirigeons dans les sentiers de la vertu, seule capable de les rendre heureux.

Le Prêtre nous est supérieur et par sa science, et par son caractère sublime, et par le ministère divin qu’il remplit; cependant nous lui sommes unis et nous avons l’honneur d’être ses collaborateurs, en instruisant la jeunesse par un enseignement qui est tout paternel et basé sur les doctrines de notre sainte Religion, sans laquelle l’homme ne marche dans la vie qu’en chancelant, et pour tomber dans l’abîme. Le Prêtre trouvera toujours en nous tous des amis respectueux et dévoués: tel est l’esprit de notre Règle.

On doit aussi nous regarder comme les amis des Souverains des divers États où il a plu à la Providence de nous appeler, puisque nous inspirons à la jeunesse le respect, l’obéissance et l’attachement qui leur sont dus. Nous sommes enfin les amis de la société entière, parce que nous lui formons des sujets qui doivent l’honorer par leur bonne conduite, au lieu de la déshonorer, comme cela n’arrive malheureusement que trop de nos jours, de la part de ceux qui n’ont pas reçu de bons principes dans leur jeunesse.

Par notre profession, N.T.C.F., nous sommes aussi devenus de vrais soldat de l’État et de Jésus-Christ. De l’État, en ce que nous recommandons chaque jour à Dieu ses intérêts et que nous travaillons à lui former des sujets probes, sans que nous lui causions aucun frais, pas même en cas d’infirmités, de maladie et de vieillesse, puisque notre Institut pourvoit à tous nos besoins. Comme soldats de Jésus-Christ, nous avons pour chefs les Pasteurs légitimes de l’Église, auxquels nous sommes inviolablement soumis. Comme eux, nous faisons continuellement la guerre aux vices et aux passions, qui sont les plus dangereux ennemis de l’Église et de la société. Ainsi nous rendons des services qui sont incontestables, et qui prouvent que les religieux ne sont pas des hommes inutiles.

Nous savons que les militaires sont grandement utiles à la patrie: nous en avons vu des preuves bien convaincantes dans ces dernières années, et notamment en France. Leurs bras puissants terrassent les ennemis de l’État, maintiennent l’ordre et la paix, font respecter les lois et la propriété. Mais souvent le soldat combat d’une manière servile ou dans l’espoir de parvenir à quelque grade, d’obtenir une pension ou une décoration.

Pour nous, comme soldats du divin Sauveur et surtout comme religieux, notre sainte profession s’oppose, N.T.C.F., à ce que nous désirions et recherchions des grades: notre unique ambition est d’exceller en vertus, et surtout en humilité, en charité, en obéissance et en zèle pour faire le bien et pour gagner le paradis. Toute la pension que nous désirons, c’est la liberté de travailler à la gloire de Dieu, à notre salut, au bien du prochain, et de continuer à manger tranquillement le pain quotidien qu’il plaît au Seigneur de nous donner. Notre décoration, c’est la croix bénite qui a été placée sur notre poitrine le jour que nous nous sommes consacrés à Dieu dans le saint état religieux. Cette croix est aussi l’arme avec laquelle nous nous défendrons, car c’est par la croix que Jésus-Christ a vaincu le monde…

Le soldat est quelquefois exposé dans le combat, il peut y perdre la vie; eh bien! rappelons-nous, N.T.C.F., que notre vie est un combat continuel, où nous pouvons à chaque instant perdre la vie de la grâce. N’oublions pas que non seulement nous avons à combattre pour les intérêts de la Religion, pour ceux de la patrie, pour former la jeunesse, la moraliser et la détourner du vice, mais que nous avons surtout à lutter contre les maximes du monde et nos propres passions; car, comme le dit S. Paul: Que nous servirait d’avoir prêché aux autres et travaillé pour eux, si nous venions à perdre notre âme? Alors, n’aurions-nous pas travaillé en vain et perdu le mérite de nos peines, de nos sacrifices et de nos bonnes œuvres?

 

  1. Le Frère Gabriel prêtait une attention spéciale à l’activité des Frères enseignants, tenant compte du nombre dédié à cette activité et la complexité d’organisation des écoles, dans le système éducatif des écoles municipales et privées. Dans les circulaires le Frère Gabriel insiste sur l’importance de la préparation et de la formation continue ainsi que sur la motivation des enseignants. La distinction et complémentarité entre enseignement et éducation est un point important.

 

Circulaire N°12 (30-7-1856)

Les sciences profanes, N.T.C.F., ne servent qu’à orner l’esprit, sans régler le coeur; ne vous attachez donc pas à leur étude pour devenir savants, mais seulement afin d’acquérir les connaissances qui vous sont nécessaires pour vous livrer à l’enseignement de la jeunesse. Occupez-vous principalement et avec une sainte avidité de la science des Saints, que vous puiserez dans les Écritures et dans les livres ascétiques recommandés par notre sainte Règle: cette étude est bien nécessaire. Souvenez-vous qu’on lit toujours les vies des Saints avec fruit pour l’âme, car il n’est guère possible de le faire sans qu’il vienne quelque pensée de travailler à les imiter. De plus, en nous racontant ce que les Saints ont fait, leur vie nous apprend ce que nous devons faire nous-mêmes. Mais, N.T.C.F., lisez surtout fréquemment dans le livre de votre conscience: la connaissance de tous les autres livres est inutile si vous n’êtes savants en celui-ci.

L’une des principales fins de notre cher Institut étant l’instruction de la jeunesse dans les écoles, primaires, cultivions avec une grande intelligence et une grande sollicitude cette glorieuse portion qui nous a été assignée dans le champ du Père de famille, car elle intéresse à un haut degré l’avenir de l’Église et de la société.

L’instruction et l’éducation sont deux choses que l’on confond très souvent, c’est pourquoi nous croyons devoir vous recommander ici d’en expliquer la différence aux enfants qui fréquentent vos écoles; par là, vous les disposerez à apprécier vos sages et utiles leçons sur l’éducation. L’instruction seule ne saurait suffire pour former l’honnête homme, le bon citoyen, le chrétien véritable, il faut y joindre l’éducation, c’est-à-dire qu’il faut lui apprendre a régler sa conscience et ses mœurs, et lui donner à la fois les lumières et la force qui l’aideront puissamment à remplir ses devoirs envers Dieu, envers lui-même et envers ses semblables.

Que le Dieu créateur, qui a commandé que la lumière sortît des ténèbres, vous envoie à tous, bien-aimés Frères, quelques étincelles de ses lumières, pour vous éclairer dans votre enseignement, et en tout et partout, afin que vous marchiez avec sûreté dans les sentiers de la vertu. Nous avons la douce espérance que vous n’y marcherez pas seuls, mais qu’un jour nous apprendrons avec une sainte allégresse que vos leçons et vos exemples y auront aussi conduit bien des enfants, qui se seraient égarés sans votre sollicitude. Cette pensée nous console et adoucit les peines qui sont inséparables de note charge.

Vous ne devez pas oublier, N.T.C.F., de prier chaque jour pour les besoins de l’Église. Priez aussi pour nous, et pour la prospérité et les besoins de notre chère Congrégation. Votre charité ne doit pas se borner là, vous devez encore prier pour la France et pour la Savoie, où, grâces à Dieu, notre Société étend ses rameaux avec édification. Priez pour les Souverains qui gouvernent ces deux pays, qui nous sont chers; priez pour les élèves qui vous sont confiés, et enfin priez pour attirer les bénédictions du Seigneur sur tous les fidèles.

Vivez sans projet pour l’avenir, vous élevant au-dessus de tout ce qui est terrestre et sensible; ne soupirez qu’après l’éternité, à laquelle votre vie doit être une continuelle préparation, par l’accomplissement de tous vos devoirs. Si vous entrez dans les pieuses dispositions que nous venons de vous suggérer, ce sera pour vous, N.T.C.F., une excellente préparation aux saints exercices de la retraite.

Les classes de l’Association se termineront à la fin du mois d’août. Les Frères enseignants prendront toutes leurs précautions pour ne pas les fermer avant ou après cette époque; ils ne pourront contrevenir à cette disposition que dans le cas où ils y seraient absolument forcés par l’Autorité préposée à l’instruction publique.

 

  1. Voici deux lettres de Frère Gabriel sur les activités de l’Institut en deux situations différentes. Dans la première, il cherche un appui politique dans le Sénat de Turin et pour ce motif il se dirige à un personnage important qui avait favorisé l’implantation des Frères en quelques localités de Savoie. La deuxième lettre est intéressante parce qu’elle montre la vision large que le Frère Gabriel avait de la mission de son Institut dans l’Église.

 

10-06-1848 A M. le Baron Despine, Directeur des Eaux Thermales. Aix-les-Bains.

Monsieur le Baron,

Je m’empresse de vous donner les renseignements que vous désirez touchant notre Société; cette demande fait de plus en plus honneur au zèle infatigable que vous mettez, Monsieur le Baron, non seulement à soulager par vos soins l’humanité souffrante, mais encore à travailler à procurer aux enfants du peuple le bienfait de l’éducation par des religieux qui sont appelés à cette mission par une vocation toute spéciale, et dont les leçons doivent contribuer à nous donner une génération meilleure qui, on l’espère, sera toute dévouée à servir Dieu, son roi et sa patrie avec fidélité. Qu’il est consolant de voir aussi Monsieur votre digne et honorable frère, partager vos sentiments et travailler comme vous à tout ce qui tend au bien de l’éducation chrétienne et sociale de la jeunesse de votre chère Savoie, si digne d’intérêt! Aussi, Monsieur le Baron, l’excellent peuple de votre province a su rendre un juste hommage au mérite de Monsieur votre frère en le choisissant pour son représentant à la Chambre des Députés.

D’après les rapports qui m’ont été faits par les Frères Inspecteurs de notre Société, nous avons des établissements dans trente communes du Duché de Savoie, où près de soixante-dix de nos Frères se consacrent, avec le plus religieux dévouement, à instruire et à former à la vertu près de cinq mille enfants.

Je crois devoir ajouter qu’un grand nombre d’autres communes du Duché de Savoie désirent ardemment se procurer de préférence des Frères de la Sainte-Famille, attendu: 1º que notre enseignement est reconnu être des meilleurs et qu’il est entièrement basé sur les doctrines de notre sainte religion; 2º que nos Frères peuvent, tout en faisant la classe, exercer les fonctions de chantre et de sacristain, dans les paroisses où ils sont placés, ce qui fait plaisir aux Curés et au peuple, et leur est en même temps moins dispendieux; 3º qu’ils peuvent se répandre un à un ou plusieurs, selon le besoin: ce qui est plus commode et plus économique pour les communes; 4º qu’ils offrent plus de garantie pour les progrès des élèves, en ce qu’étant consacrés par état à l’instruction primaire, ils donnent tout leur temps à la jeunesse, vu qu’ils ne sont pas occupés à un autre ministère, ni aux soins d’une famille, comme peuvent l’être les instituteurs séculiers mariés; 5º que nos Frères se soumettent en tout aux lois du pays concernant l’instruction primaire et qu’ils enseignent d’après les meilleures méthodes.

Je souhaite, Monsieur le Baron, que ces renseignements que je vous donne avec plaisir dans la vue du bien, puissent servir à l’honorable Député, Monsieur votre digne frère, pour la cause si juste qu’il entreprend de plaider. Assurément, tous les amis de la Religion lui seront, comme nous, très reconnaissants de sa louable et sainte entreprise, quel qu’en soit le succès et sur laquelle j’appelle de tous mes vœux les bénédictions célestes.

Daignez agréer l’hommage de mon profond respect et l’assurance de la vénération toute particulière avec laquelle je ne cesserai d’être, Monsieur le Baron, votre très humble et tout dévoué serviteur. Le Supérieur Général.

 

24-03-1853 A M. Colletta, Curé d’Oyonnax (Ain).

Mon vénérable Monsieur le Curé,

Je voudrais de tout mon cœur que vous pussiez obtenir les ressources nécessaires pour avoir les Frères que vous désirez depuis si longtemps, que vous méritez si bien, et qui ne pourraient être sous une meilleure direction que la vôtre, mon vénéré Monsieur le Curé; mais malgré le plaisir que j’aurais de vous en donner des nôtres, je ne serais pas du tout fâché qu’on donnât la préférence aux bons Frères des Ecoles Chrétiennes, parce qu’ils sont plus anciens et qu’ils ont plus d’expérience que les nôtres. Pourvu que le bien se fasse, c’est tout ce que nous devons désirer. Du reste, le champ du Père de Famille est assez vaste pour occuper tous les ouvriers qu’il appelle à y travailler. Ainsi, vous appelleriez les bons Frères de la Doctrine, que je m’en réjouirais sincèrement devant le Seigneur.

Je suis tellement accablé de demandes pour avoir de nos Frères, que cela absorbe tous mes moments; ce qui fait que la plupart les préfèrent à ceux des autres Congrégations, c’est qu’ils peuvent se répandre un à un, et qu’ils peuvent servir de chantres et de sacristains, en même temps qu’ils exercent les onctions d’instituteur. D’un autre côté, nous sommes peut‑être plus accommodants, et MM. les Curés peuvent mieux faire et trouvent plus de docilité avec nos Frères, que chez les Frères des Ecoles Chrétiennes qui gardent une grande indépendance.

 

  1. Le Frère Gabriel élabora différentes versions des Statuts (synthèse de la situation juridique de la Congrégation) en vue d´obtenir l’approbation ecclésiale ou civile de l’Institut. Dans les premiers articles des Statuts il y a toujours une définition de la nature et de la mission de l’Institut, ainsi que de ses activités. Une lecture attentive des Statuts permet de distinguer une différence d’accent des activités, ecclésiales ou sociales, selon le destinataire.

 

STATUTS du 15-08-1847

ARTICLE I. Cet Institut a pour fin spéciale la propre sanctification de ses membres, qui se vouent à toute sorte de bonnes œuvres, pour procurer la gloire de Dieu., le service et l’édification du prochain, dans des établissements d’utilité publique, tel que Maisons d’Asile, d’Atelier, de Détention et de Séminaire, où l’Institut place des Frères à la demande des autorités compétentes; il donne aussi lins et un asile aux enfants orphelins mâles, nés de parents pauvres.

Le but principal desdits Frères est de seconder MM. les Curés de la ville, et surtout ceux de la campagne, en qualité d’Instituteurs primaires, de Catéchistes, de Chantres et de Sacristains.

  1. Les Frères de la Sainte-Famille peuvent exercer leurs fonctions en tout pays, avec l’obédience de leur Supérieur respectif et avec l’agrément de l’Ordinaire du lieu. En se rendant dans le poste qui leur est assigné, ils ne portent absolument que les linges et habits dont ils sont revêtus. On doit s’engager leur fournir: 1° un logement convenable, tant pour leur habitation que pouf leur école; 2° un mobilier et un modeste trousseau dont ils n’ont que l’usage; 3° ils sont logés, nourris, chauffés, éclairés et blanchis aux frais des communes ou des chefs des Établissements qui les ont de mandés. Ils doivent en outre leur faire un petit traitement, dont le minimum est de deux cents francs, qui sont annuelle ment réversibles à la maison de Noviciat dont les Frères dépendent; une partie de cette somme est employée pour leur habillement et pour les petits objets que les Supérieurs leur permettraient de se procurer…

 

2, – Statuts adressés au Gouvernement des États Sardes

 

1) STATUTS du 10-11-1842

ARTICLE I. – L’Association des Frères de la Sainte-Famille a pour fin toutes sortes de bonnes œuvres; son but principal est de former des Frères qui exercent en tout lieu, mais particulièrement en France et en Savoie, les fonctions d’Instituteurs primaires, de Catéchistes, de Chantres et de Sacristains.

Le but secondaire des Frères de la Sainte-Famille est de s’occuper de travaux agricoles, de se vouer au service temporel des Établissements d’utilité publique, tels que Séminaire, Maisons d’asile et de détention; ils ouvrent aussi, dans leurs Maisons de Noviciat, un Asile aux Enfants orphelins mâles, nés de parents pauvres. Pour exercer les fonctions ci-désignées, les Frères se conforment aux présents Statuts, aux lois civiles et ecclésiastiques de 1’État qu’ils habitent.

ART. II. – Les Frères, voués à remplir les fonctions ci-dessus mentionnées, se répandent un à un ou plusieurs, selon le besoin. Les dépenses pour leur entretien et leur logement, sont entièrement à la charge des Communes ou des Établissements qui les demandent; elles sont réglées par le Supérieur Général de l’Association, ou par son Délégué, qui traite à cet égard avec les Autorités compétentes, ou avec les Fondateurs parti culiers par qui les Frères sont demandés. Les Frères se rendent dans les localités que leur assigne le Supérieur Général, ou son Délégué, et en sortent dès qu’ils sont rappelés par lui.

 

  1. Voici deux lettres dirigées à deux personnages importants: le comte de Montalembert (1810-1870) et Mgr. Parissis (1795-1866). Le premier fut membre de l’assemblée législative et partisan de la monarchie constitutionnelle à partir de positions libérales et catholiques; il fut un grand défenseur des libertés de presse, d’association et d’enseignement. Le deuxième fut évêque de Langres et d’Arras. En plus de son activité pastorale comme évêque, il fut membre de l’assemblée nationale. Nous pouvons voir l’importance que Frère Gabriel donnait au fait de pouvoir créer les conditions pour exercer la mission de l’Institut en toute légalité.

 

03-06-1851 A M. le Comte de Montalembert, Représentant du Peuple à l’Assemblée Législative. Paris.

Monsieur le Comte,

L’année dernière, je pris la respectueuse liberté de vous exposer le bien que les Frères de la Sainte-Famille sont appelés à faire parmi les enfants des classes pauvres et ouvrières, et que le Gouvernement trouverait en eux des auxiliaires dévoués et zélés pour lui aider à moraliser la jeunesse; je vous priai en même temps, Monsieur le Comte, de vouloir bien employer votre haute influence auprès du Gouvernement pour aire accorder une existence légale à cette Société. Vous me fîtes l’honneur de me répondre que dès que j’aurai adressé ma demande au Ministre, je vous en donnasse connaissance, et que vous l’appuieriez.

Mgr l’Evêque de Langres a eu la bonté de m’écrire pour me dire que le temps paraît être propice maintenant pour former cette demande; je me suis donc hâté de me rendre à Paris pour entrer tout de suite en instance pendant cette session du Conseil Supérieur, afin d’obtenir l’existence légale de notre Société, qui est déjà formée depuis plus de vingt ans. J’ai déposé la semaine dernière, au Ministère de l’Instruction Publique le dossier concernant cette affaire. Un mot de votre part, Monsieur le Comte, à M. le Ministre, pour l’engager à donner suite à ma demande le plus promptement possible, nous serait d’une grande utilité. Veuillez bien, Monsieur le Comte, nous rendre, ainsi qu’à la religion, cet immense service…

L’avantage que nos Frères offrent sur ceux des autres corporations, c’est qu’ils exercent avec les fonctions d’instituteur, celles de catéchiste, de chantre et de sacristain, et qu’ils se répandent un à un dans les communes rurales, où ne pourraient aller les Frères des autres corporations, et  où ne pourraient vivre les instituteurs séculiers mariés. Ils sont déjà répandus dans une huitaine de diocèses, où l’on apprécie leurs services, et nous avons même encore dans ce moment près de douze cents demandes faites par des communes pour en obtenir. J’ose espérer, Monsieur le Comte, que toutes ces considérations vous inspireront de l’intérêt pour cette œuvre, qui est recommandable par son but et par l’approbation que lui ont déjà accordée deux souverains: Notre Saint-Père le Pape Grégoire XVI, et le roi Charles-Albert…

Je suis, avec le plus profond respect, Monsieur le Comte, votre très humble et très obéissant serviteur.

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30-03-1851 A Mgr. Parisis, Evêque de Langres, Représentant du Peuple, Rue Lascases nº 1. Paris.

Monseigneur,

J’ose prendre la respectueuse liberté d’exposer à Votre Grandeur qu’ayant senti tout le bien que peuvent faire dans les paroisses des instituteurs pieux et craignant Dieu, j’ai formé depuis plus de vingt ans, dans ce diocèse, avec l’aide et sous le patronage de notre vénérable Evêque, Monseigneur Devie, une association dite des Frères de la Sainte-Famille, sur laquelle Dieu s’est plu à répandre ses bénédictions d’une manière visible. Le prospectus ci-joint pourra, Monseigneur, vous donner de plus amples détails sur cette œuvre utile que deux Souverains, Grégoire XVI et le roi Charles-Albert, ont déjà déclarée être très recommandable et qu’ils ont approuvée avec un bienveillant empressement. Le Souverain Pontife IX lui porte aussi beaucoup d’intérêt.

J’ajourai, Monseigneur, que nos Frères sont très recherchés, surtout parce qu’ils peuvent se répandre isolément, et qu’ils servent de chantres et de sacristains à MM. les Curés, tout en exerçant, sous leur direction, les fonctions d’instituteur primaire. Chaque jour, on nous fait de nouvelles demandes pour en obtenir, surtout depuis la nouvelle Loi sur l’Instruction Publique, laquelle paraît très favorable aux Congrégations religieuses qui ont l’avantage d’être reconnues par le Gouvernement. Le bien que les Frères peuvent faire est immense; j’en ai des preuves aussi convaincantes que satisfaisantes.

D’après ces considérations, et désirant consolider notre Association de Frères, et pouvoir les faire jouir des privilèges que la dite loi accorde aux corporations religieuses, je viens humblement Monseigneur, supplier Votre Grandeur de nous prendre sous sa haute protection, et user de toute son influence soit auprès du Ministre, soit auprès du Conseil Supérieur et de l’Assemblée Législative, pour faire reconnaître notre Congrégation sous le titre d’Association Charitable des Frères de la Sainte-Famille. Votre Grandeur nous rendrait un service éminent, dont nous lui serions éternellement reconnaissants.

 

  1. Dans ces paragraphes d’une des Circulaires dirigées aux Frères on peut se voir l’importance que Frère Gabriel donnait à la relation entre formation et mission; ainsi que la nécessité d’une formation permanente dans les différents aspects que comportent comprennent les activités propres á l’Institut.

 

Circulaire N°15 (24-6-1859)

Nécessité de s’appliquer à l’étude pour l’enseignement.

Appelés par vocation à enseigner, vous devez, N.T.C.F., pour bien remplir une fonction si belle, si méritoire pour vous et si utile à la jeunesse, avoir une capacité qui ne soit point inférieur à celle des instituteurs séculiers. Le temps consacré aux études pendant le Noviciat n’est pas toujours suffisant, du moins à certains, pour obtenir toutes les connaissances nécessaires à un instituteur. Les eussiez-vous toutes acquises, il est utile de vous perfectionner encore, et nous vous le recommandons.

Pour nos jeunes Frères, qui sont l’espoir de notre Institut, nous leur ordonnons d’une manière toute spéciale de s’appliquer à l’étude. Il y a double nécessité pour ceux qui ne sont pas encore pourvus du brevet de capacité. Il faut qu’ils se mettent en mesure de l’obtenir très prochainement, car, dans les États-Sardes, on exige maintenant cette pièce, même de ceux qui font les petites classes. si nos jeunes Frères se montraient indifférentes sur ce point, ils seraient très blâmables. Nous savons qu’ils ont la capacité nécessaire pour tenir les classes que nous leur avons confiées; mais les autorités préposées à l’enseignement ne se contentent pas de cela. Plus de cinquante de nos Frères subissaient leur examen ensemble, il y a quelque temps; tous, un seul excepté, obtinrent le brevet de capacité. Nous sommes certains qu’avec de la bonne volonté, jointe à un travail assidu et consciencieux, nos jeunes Frères non brevetés ne tarderont pas à nous donner la satisfaction de les voir obtenir le même succès.

 

Chant et cérémonies du culte divin; décoration du lieu saint.

L’enseignement de la jeunesse, N.T.C.F., n’est pas le seul but de notre Institut; nous devons assister les prêtres dans les cérémonies du culte divin. Ceux d’entre vous qui ont cet insigne honneur, doivent s’appliquer à remplir leurs fonctions avec beaucoup de zèle, de piété et de dextérité. Ils doivent surtout le faire avec un grand esprit de foi, qui les pénètre d’un souverain respect pour Notre Seigneur Jésus-Christ, pour la maison de Dieu, ainsi que pour les choses saintes qu’elle renferme et pour tout ce qui est destiné à sa décoration ou aux cérémonies religieuses. Nous leur recommandons de lire souvent dans nos Règles, dans le cérémonial diocésain et dans le coutumier de la paroisse où ils sont placés, ce qui a rapport aux fonctions de chantre et de sacristain, afin qu’ils fassent bien toutes choses, pour la gloire de Dieu et l’édification des fidèles. L’intention de l’Église est que les fonctions secondaires du culte ne soient confiées qu’à des hommes éprouvés et recommandables par leur zèle et leur vertu. C’est à eux que s’adressent ces paroles du prophète: “Soyez purs, vous qui portez les vases du Seigneur”.

Si nous étions de purs esprits, N.T.C.F., notre religion serait toute intérieure; mais, comme nous avons des corps, il faut quelque chose d’extérieur, qui frappe nos sens pour les contenir et les porter à s’unir aux sentiments de notre âme. C’est pour cela que l’Église a établi les belles cérémonies du culte, qui sont si pleines de signification et si propres à nous donner une juste idée des mystères qu’elle célèbre, et à nous porter à la pratique des vertus qu’elle désire voir en nous.

Nous aimons à vous dire, N.T.C.F., que dès notre plus tendre jeunesse, Dieu nous a fait la grâce d’aimer, d’une manière toute particulière, le chant divin et les cérémonies de l’Église. Le chant sacré a souvent produit sur nous la même impression que sur saint Augustin: lorsqu’il l’entendait dans l’église de Milan, ses larmes coulaient et son âme s’élevait à Dieu. Nous avons toujours aimé le chant divin, parce qu’en même temps qu’il charme et frappe l’oreille de l’homme de foi, il élève son âme à Dieu. Nous vous exhortons donc, N.T.C.F., à vous perfectionner de plus en plus dans le chant. Enseignez-le à la jeunesse, afin qu’elle puisse chanter au lutrin les louanges de Dieu, édifier les fidèles et les attirer aux saints offices dans les paroisses où vous êtes placés.

Les cérémonies du culte, bien exécutées, nous ont toujours aussi charmé. Dès que nous avons pu y contribuer en quelque manière, nous n’avons rien négligé pour le faire, et, nous le disons en toute simplicité, Dieu semble avoir voulu récompenser notre zèle, en permettant que nous ayons une Congrégation dont les membres paient un double tribut au Seigneur dans son saint temple. Ils doivent s’y occuper avec piété du chant, des cérémonies, de la décoration des saints autels, et assister les oints du Seigneur, dans leurs augustes fonctions. Cela plut tellement au Souverain-Pontife qu’il approuva notre Congrégation avec une grande joie.

 

  1. Cette circulaire souligne l’importance du témoignage de vie pour exercer la mission

 

Circulaire N°18 (6-8-1861)

Zèle, moyen de faire le bien, difficultés pour l’opérer.

Nous vous avons souvent dit que votre vocation est une sorte d’apostolat, et qu’on doit trouver en vous le zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. C’est ce même zèle qui doit vous animer tous, N.T.C.F., en sorte qu’étant épris de ce feu divin, vous désiriez et vous vous efforciez de le communiquer à la jeunesse confiée à vos soins. Le zèle ne peut demeurer oisif; c’est un feu qui n’est jamais en repos. Appliquez-vous donc, selon la mesure de vos attributions, à la recherche des moyens d’être utiles aux âmes, et tâchez d’inspirer ce même zèle à vos confrères.

Comme le moyen le plus efficace pour produire beaucoup de fruits dans les âmes est de mener, soi-même, une vie sainte et irréprochable, vous tâcherez, N.T.C.F., d’édifier le prochain, et notamment vos élèves et vos confrères. Vous les porterez au bien et à la vertu plus encore par vos actions que par vos paroles, à l’imitation de Notre-Seigneur, dont saint Luc dit qu’il commença à faire, puis à enseigner.

Vous aurez aussi un grand désir d’avancer dans la perfection de votre état, et d’y voir avancer tous vos confrères. Vous éviterez avec soin de leur donner mauvais exemple, de peur d’en être responsables devant Dieu, ou de causer la perte de leur vocation et de celle des pieux novices qui viennent s’associer à vos travaux. L’expérience ne prouve que trop qu’il n’y a rien de plus capable d’ébranler une vocation que le mauvais exemple.

L’obéissance doit régler votre zèle; elle doit aussi toujours vous trouver disposés à changer de demeure au premier ordre, pour aller instruire ou vous livrer aux autres de charité que vos Supérieurs jugeront à propos de vous confier. Vous imiterez en cela Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, pendant qu’il était sur la terre, enseignait dans les bourgs et les villages aussi bien que dans les villes, allant pour cet effet partout où la gloire de son Père l’appelait.

Dans notre circulaire du mois de janvier dernier, nous vous avons donné, N.T.C.F., quelques enseignements pieux sur la régularité, sur les comptes trimestriels, sur le travail et l’emploi du temps, sur les examens que doivent subir les jeunes Frères aux vacances, sur les bénédictions et les récompenses réservées aux bons religieux qui procurent la gloire de Dieu, sur le zèle que tous les membres de notre Congrégation doivent mettre à lui procurer de bons postulants. Nous vous avons aussi exposé les obligations et les avantages de la prière. Nous aimons à croire, N.T.C.F., que vous avez accueilli ces enseignements avec respect, et que vous les aurez tous mis en pratique. S’il en était autrement, nous en serions profondément affligé, parce que vous auriez négligé des moyens qui doivent puissamment contribuer au bon ordre et à votre avancement spirituel.

Notre Règle, nos enseignements et vos voeux exigent de vous, N.T.C.F., que vous vous attachiez avec piété à l’accomplissement de tous vos devoirs, et que vous preniez les moyens de les remplir avec fidélité. Lorsque nous vous suggérons ces moyens, nous remplissons nous-même un devoir; vous devez aussi accomplir le vôtre, en obéissant. C’est cette soumission qui fera votre gloire et votre salut dans l’état religieux. Un arbre planté dans une terre fertile doit donner du fruit. L’état religieux, dans le sens mystique, est comme un terrain fertile, où Dieu nous a placés, et nous devons y porter de bons fruits par nos œuvres; mais, hélas! l’orgueil et la désobéissance font souvent dépérir l’arbre, et l’on n’a plus aucun fruit à attendre de lui. La propre volonté, dans le religieux, est la source de tous ses péchés; sans elle, il n’y aurait point d’enfer pour lui…

Pour faire le bien dans notre vocation, N.T.C.F., nous éprouvons souvent des difficultés incroyables: on trouvera le mal là où il n’y a que charité de notre part; on nous blâmera, on nous calomniera pour nous nuire, on nous persécutera sous de spécieux prétextes. Mais, à la vue de ces sortes d’épines, qui peuvent nous blesser et faire couler nos larmes, rappelons-nous que Jésus-Christ a versé son sang pour ses bourreaux comme pour les autres hommes, et que c’est par sa croix que ce divin Sauveur a vaincu le monde. Il veut que ses œuvres et ses vrais serviteurs soient marqués de ce signe sacré. Du reste, les disciples ne sont pas plus grands que le Maître. Conduisons-nous bien, N.T.C.F., et ne nous décourageons pas dans ces épreuves, car Dieu prend toujours soin du bon religieux dans l’adversité, et lui dit, comme autrefois à saint Paul: Ma grâce te suffit. Fortifions-nous donc par ces pieuses considérations que la foi nous suggère, et soyons à Dieu sans retour et sans partage, dans la prospérité comme dans l’adversité: tel sera le signe de notre prédestination.

 

  1. Dans cette lettre, dirigée au Préfet de la Congrégation de Religieux, le Frère Gabriel précise clairement un point important pour la mission de l’Institut. La présence des prêtres dans l’Institut est en fonction de son activité comme aumôniers, surtout dans les maisons de formation, et non en raison des activités des Frères dans la mission, qu’ils exercent en tant que religieux laïcs.

 

24-04-1854 A S. E. Mgr. le Cardinal Préfet de la Sacrée Congrégation des Evêques et Réguliers, à Rome (Italie).

 

Monseigneur,

La divine Providence ayant placé Votre Excellence comme une brillante lumière pour éclairer, et pour être chargée des affaires qui concernent les Evêques et les Réguliers, et sentant un pressant besoin, Monseigneur, de recourir à V.E., je le fais avec autant de respect que de confiance, afin de lui exposer humblement ce qui suit.

La pieuse Association dite des Frères de la Sainte-Famille, autorisé par un grand nombre d’Evêques, a surtout l’insigne privilège d’être approuvée par un Décret et par un Bref de N.T.S. Père le Pape Grégoire XVI, sous les dates du 18 et du 28 août de l’année 1841. Elle a pour fin toutes sortes de bonnes œuvres, mais son but principal et déterminé est de former des Frères qui se répandent dans les divers diocèses pour y exercer les modestes fonctions d’instituteur de la jeunesse, de chantre et de sacristain, et par là, servir d’auxiliaires pieux et zélés pour les prêtres dans les cérémonies du culte divin, et pour leur aider à instruire et à moraliser la jeunesse.

La dite Association admet des Prêtres dans son sein, mais seulement ceux qui lui sont absolument nécessaires pour y exercer les fonctions d’Aumônier, soit dans les maisons de noviciat, soit dans les pensionnats, soit dans les maisons d’ateliers et les maisons de retraite qui appartiennent à cette Association. Ces prêtes, Monseigneur, sont d’un immense avantage pour elle: formés eux-mêmes à la Règle et à l’esprit de notre saint état, auquel ils sont attachés par les vœux simples de chasteté, de pauvreté, d’obéissance et de stabilité, ils prêchent par l’exemple, et donnent aux Frères et aux Novices une impulsion et une direction toutes conformes à la vie religieuse, ce qu’on trouve difficilement dans les prêtres séculiers; l’expérience nous l’a assez montré.

Les Prêtres de notre Association suivent la Règle commune propre aux Frères de la Sainte-Famille; ils sont soumis à l’Ordinaire du lieu qui leur accorde ou leur refuse le pouvoir d’exercer le saint ministère. En considération de leur rang de prêtre, ils sont l’objet du plus grand respect et des plus grands égards soit de la part des Frères, soit de la part des Supérieurs. Les Frères Prêtres s’occupent librement de tout ce qui entre dans leurs attributions de Prêtre et d’Aumônier, ainsi que le prescrit la Règle.

L’Association peut toujours trouver dans son sein, et d’une manière très avantageuse pour elle, les Aumôniers dont elle a besoin, en faisant élever aux saints Ordres les plus pieux et les plus dignes d’entre les Frères profès qui ont fait toutes leurs études et leurs cours de théologie, et qui sont à même de faire preuve qu’ils ont la capacité requise pour les saints Ordres, par des examens subis devant l’Evêque ordinant ou devant ses délégués.

Mais, Monseigneur, je me trouve obligé de faire connaître à V.E. que quoique quelques-uns de nos Frères aient ou pourraient avoir la capacité voulue pour les saints Ordres, qu’ils soient pourvus d’un exeat de l’Evêque de leur diocèse natal et que d’ailleurs, ils n’aient aucune irrégularité canonique qui les empêche d’être ordonnés, quelques Evêques font des difficultés pour leur conférer les saints Ordres; les uns, parce qu’ils voudraient nous imposer des prêtres séculiers qui sont à leur charge, et auxquels nous serions obligés de donner un traitement exorbitant, ce qui serait trop onéreux pour nos Communautés, qui n’en recueilleraient pas même tant d’avantages sous le rapport de la régularité et de la direction religieuse, d’autres Evêques, même les mieux intentionnés pour notre Société exigent un titre qu’on ne demande pas même, maintenant en France pour les étudiants séculiers: ils veulent absolument un titre clérical ou patrimonial, que nos Frères aspirants aux saints Ordres ne peuvent avoir parce qu’ils étaient pauvres dans le monde, et que toutes leurs richesses consistent maintenant dans la pauvreté religieuse qu’ils ont embrassée, et qui les rend participants pour toujours aux biens spirituels et temporels de leur Association…

 

  1. L’esprit missionnaire de Frère Gabriel se manifesta surtout au moment de l’envoi des Frères aux États-Unis. Dans la première lettre adressée à l’évêque de Saint-Paul (Minnesota) il manifeste clairement ses motivations et intentions. En réalité les activités des Frères n’allaient pas changer beaucoup, ils seraient maîtres d´école et catéchistes, mais le contexte culturel et ecclésial serait complètement différent.

 

27-02-1854 A Mgr. Cretin, Evêque de Saint-Paul, aux Etats-Unis d’Amérique.

Monseigneur,

Dans le désir de répondre aux souhaits de Votre Grandeur, notre illustre et bien-aimé Evêque, Mgr Chalandon, s’est empressé de me faire part de la demande que vous lui avez adressée pour avoir quelques Frères de la Congrégation de la Sainte-Famille, dont la Providence a bien voulu me confier les rênes.

Je sens, Monseigneur, tout le bien qu’il y a à faire dans votre vaste diocèse et dans les Etats-Unis, combien aussi il est nécessaire qu’on envoie à Votre Grandeur des ouvriers pour partager ses sueurs, qui sont comme autant de perles qui embelliront sa couronne dans le Ciel. Chercher à ouvrir aux âmes au prix des plus grands sacrifices, et même au péril de sa vie, la vraie voie qui conduit au ciel, telle est, Monseigneur, la noble tâche que votre zèle et votre éminente charité vous ont inspirée. Oh! combien je serais heureux s’il était donné à quelques-uns de nos Frères d’aller travailler, sous la sage direction de Votre Grandeur, à la portion de terre qui vous est échue dans le champ du Père de famille, et porter ainsi la bonne odeur de Jésus-Christ au-delà des mers. Si mon âge et les liens indissolubles qui m’attachent au siège de notre Société n’y mettaient obstacle, je serais moi-même le premier à répondre à votre appel pastoral, qui du reste est si flatteur pour notre Congrégation, que Dieu se plaît à bénir. J’ambitionnerais plus le titre de catéchiste dans les missions étrangères que tous les titres de dignités humaines.

C’est assez vous dire, Monseigneur, combien je suis désireux de vous envoyer une colonie de Frères catéchistes et instituteurs, persuadé qu’avec le secours de la grâce divine et l’assistance de vos conseils paternels, ils feraient un grand bien. Je m’empresse donc, Monseigneur, de vous en promettre trois, si j’ai le bonheur d’en trouver qui aient la vocation et les qualités convenables pour le genre d’apostolat auquel vous les destinez.

Ce n’est qu’à regret que je mets une restriction à ma promesse, mais Votre Grandeur ne pourra pas en être étonnée, vu que, jusqu’à présent, ayant eu beaucoup de demandes pour la France et les Etats Sardes, nous n’avons pu nous occuper des missions d’outremer. J’ajouterai que les vocations pour cela ne se sont nullement manifestées parmi nos Frères jusqu’à ce jour, sans doute parce qu’il n’en a pas été question. Il faut donc que j’attende au mois de septembre prochain, à la retraite annuelle de nos Frères, ou que je leur adresse une circulaire pour leur faire part de la demande de Votre Grandeur, afin que ceux qui se sentiraient du goût et de l’inclination pour les Missions Etrangères, nous le fassent connaître. Si nous en trouvons, nous ferons un choix convenable, et nous vous les préparerons, Monseigneur, pour le plus tôt. Je serais charmé de pouvoir déjà les confier à Monsieur votre Grand-Vicaire quand il viendra à Belley au mois d’avril, mais je ne pense pas trop que nous en ayons de prêts pour cette époque.

Je dois vous prévenir, Monseigneur, que notre Communauté est pauvre dans toute la force du terme, et qu’elle a même des dettes; par conséquent, il lui serait impossible, avec la meilleure bonne volonté, de donner de l’argent et des effets aux trois Frères que j’espère pouvoir vous envoyer…

Les trois religieux que nous enverrions à Votre Grandeur resteraient toujours unis à notre Institut, et en suivraient la Règle. Vous les utiliseriez, Monseigneur, de la manière que vous l’entendriez, pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes, mais Votre Grandeur serait entièrement chargée de leur entretien matériel et de tous les frais pour se rendre à Saint-Paul, et de ceux qu’il y aurait à faire s’ils étaient obligés de s’en revenir pour une cause quelconque.

Nous avons, Monseigneur, des milliers de paroisses, qui persuadées du bien que nos Frères sont appelés à faire, nous en demandent avec les plus vives instances et s’engagent à remplir toutes les conditions de nos Règles. En vous en cédant de préférence, j’en prive ces paroisses qui les réclament depuis longtemps. D’un autre côté, ce sera sûrement pour moi un grand sacrifice de m’exposer, par cette séparation, à ne jamais revoir ici-bas ces enfants de la Sainte-Famille qui me sont si chers. Cependant, Monseigneur, ces considérations ne m’arrêteront pas, parce que je désire trop de coopérer en quelque chose au bien que Votre Grandeur et ses dignes Missionnaires font avec tant de zèle et de dévouement. Je tiens aussi à payer ma quote-part pour l’œuvre si sainte de la propagation de la Foi, en envoyant de nos Frères pour vous aider à faire connaître, aimer et servir Dieu aux infidèles, pour les gagner à Jésus-Christ et les incorporer à notre belle et sainte religion, hors de laquelle il n’y a point de salut.

Je suis avec le plus profond respect, Monseigneur, de Votre Grandeur, le très humble et très obéissant serviteur.     Frère Gabriel.

 

  1. Le projet de Frère Gabriel pour Tamié était assez vaste: dédoublement de la Maison de Noviciat de Belley, maison de retraite pour les Frères et d’autres personnes externes à l’Institut (prêtres ou laïcs) un pensionnat… Dans cette lettre le Frère Gabriel dévoile plutôt ses motivations personnelles que peuvent surprendre dans un homme toujours impliqué en une intense activité, si on ignore cette veine monastique et contemplative qui l’avait accompagné dès sa jeunesse.

 

08-10-1856 Au très Révérend Père Benoît, Abbé de la Trappe de la Grâce-Dieu (Doubs).

Mon très vénérable Père Abbé,

Depuis les quelques instants que j’eus le bonheur de passer à la Grâce-Dieu, j’ai conservé un bien doux souvenir de Votre Révérende et de son saint Monastère. Dès lors, mon très Révérend Père, vous m’avez toujours été présent devant Dieu, et je me suis constamment senti porté à chercher quelque moyen de pouvoir m’unir étroitement à vous. Ce moment précieux pour moi me paraît n’être pas éloigné; permettez-moi, bien vénérable Père, de vous donner quelques détails à ce sujet. Je l’aurais mieux fait de vive-voix; mais mes grandes et incessantes occupations n’ont pu me permettre le bonheur insigne d’aller voir Votre Révérence.

Bien que j’en fusse indigne, Dieu m’a fait la grâce de se servir de moi pour former une Association religieuse, dite de la Sainte-Famille: elle a pour but de fournir aux villes et aux campagnes des Frères qui vont y faire le bien, en y exerçant les fonctions d’instituteurs, de catéchistes, de chantres et de sacristains. Il y a plus de trente ans que je me consacre à cette œuvre: elle a eu un heureux succès, que je ne puis attribuer qu’à Dieu seul, car je n’ai été en cela qu’un bien faible instrument. Le Souverain-Pontife a approuvé notre Institut, et l’a enrichi d’un grand nombre d’indulgences. Nos Frères sont déjà répandus dans dix-sept diocèses, sans parler de ceux que j’ai envoyé dans les Missions étrangères. Maintenant, je sens le besoin de mener une vie retirée, pour me préparer aux années éternelles, et à aller rendre compte de nos Œuvres à Dieu. J’ai été nommé Supérieur Général à vie, et on ne veut absolument pas consentir à ma démission; néanmoins, j’ai songé à me faire trappiste, et à devenir, bien-aimé Père, un de vos enfants. Mais voyant mille obstacles insurmontable pour exécuter mon projet, je me suis alors déterminé à former une Maison de Retraite, où j’aurais le doux espoir de terminer ma carrière, loin du tracas et du tumulte du monde, avec ceux de nos Frères qui n’ont pas de goût pour la vie publique ou qui désireraient de la cesser pour garder la solitude, où ils écouleraient leurs jours entre la prière, la méditation et le travail physique et intellectuel. La Providence a semblé me venir en aide pour ce projet et voici le moment:

Depuis près de vingt ans, je désirais acquérir l’ancienne Abbaye royale de Tamié, qui appartenait jadis à votre Ordre, et qui fut fondée par Saint-Pierre, Archevêque de Tarentaise, dont vous avez le bonheur de posséder les précieux restes. Vous eûtes la bonté, Révérend Père, de m’en remettre une parcelle que je conserve très précieusement. J’ai enfin pu, au printemps dernier, faire l’acquisition de cet ancien et magnifique Monastère, qui a une si grande page dans l’histoire. Il est maintenant presque tout réparé, et nous avons déjà pu acquérir une portion des anciennes propriétés du couvent, pour pourvoir tenir un cheval et une douzaine de vaches; nous pourrons encore facilement acquérir à un prix peu élevé, les autres terres qui dépendaient du couvent, au fur et à mesure que la Providence nous enverra des ressources. Nous aurons entre autres l’étang et les moulins quand nous voudrons et pour moins de 4.000 francs.

Le couvent et la ferme que nous avons achetés valent plus de 100.000 francs, mais le tout ne nous revient qu’à 23.000 francs, parce qu’en nous le cédant à ce prix, on a voulu nous faire un don, en considération du bien qu’il résulterait pour les contrées, en rendant cet édifice à la Religion.

Je viens maintenant, très Révérend Père, faire un appel à votre zèle, à votre éminente charité, et à votre incomparable bonté, en vous demandant un ou deux de vos saints religieux prêtres, soit pour exercer les fonctions d’Aumônier dans votre ancien couvent de Tamié, soit pour imprimer, parmi nos Frères, ce caractère éminemment religieux qu’on trouve dans votre saint Monastère, soit pour mettre cet établissement sur le pied d’une trappe, mais mitigée autant que possible, car c’est ainsi que les sujets et les ressources abonderaient, d’après le sentiment de plusieurs Evêques et d’hommes éminents dans le clergé, qui appellent de tous leurs vœux cette pieuse et utile institution…

 

  1. Le Frère Gabriel considérait que les visites aux communautés pour voir sur le terrain la vie des Frères, constituaient une partie très importante de ses fonctions comme Supérieur. Parmi les aspects de la vie des Frères il y avait les activités auxquelles ils se livraient dans les paroisses et dans les écoles. La Circulaire annuelle était un bon moyen pour faire un compte-rendu de ces visites, marquer quelques orientations et motivations, et en même temps donner des indications opportunes pour tous.

 

Circulaire N°21 (2-7-1864)

De notre visite dans les établissements et de la surveillance des élèves.

Nous avons eu cette année, N.T.C.F., la satisfaction de visiter un certain nombre de nos établissements. Nous y avons généralement trouvé les choses telles que nous le désirions. Nous en avons remercié Dieu, surtout d’avoir vu tous nos chers Frères en bonne santé, s’occupant avec zèle de leurs saintes fonctions. L’accueil affectueux qu’ils nous ont fait, ainsi que MM. leurs dignes et respectables Curés, nous a vivement touché, et nous leur en exprimons ici à tous notre reconnaissance la plus sincère.

Que d’intéressants et nombreux enfants remplissent vos classes, N.T.C.F.! Nous l’avons vu avec bonheur dans notre visite. Former l’esprit de ces enfants par l’instruction, leur coeur par les vertus chrétiennes, c’est vraiment rendre service aux familles, à la société et à la religion, et c’est là, bien-aimés Frères, votre pénible mais louable fonction. Par suite de notre visite, nous aurions, N.T.C.F., quelques avis importants à vous donner sur l’enseignement et sur vos élèves; mais, ne pouvant le faire ici, nous nous contenterons de l’avis suivant:

Surveillance, en maîtres religieux, sur vos élèves, pour déraciner en eux le mal dès qu’il se montrera, écarter d’eux le danger dès qu’il menacera, et pour les appliquer à la pratique de la vertu et les empêcher de contracter les défauts de leur âge; surveillance pour la prière, l’exacte fréquentation de l’école, du catéchisme, des offices, des sacrements et la tenue respectueuse dans le lieu saint; surveillance pour éloigner d’eux les compagnies mauvaises, les discours dangereux, les manières grossières, les actions scandaleuses, les livres et les brochures capables de pervertir les moeurs ou de faire perdre la foi; s’il est possible, surveillance continuelle, qui invente mille moyens de ne pas perdre de vue les élèves. La police a ses agents et ses espions, pourquoi, N.T.C.F., n’auriez-vous pas aussi, outre les surveillants de vos écoles, qui doivent être sages et pieux, des personnes discrètes pour exercer la surveillance sur vos élèves dans le dehors et vous avertir de leur conduite? Sans doute que ce serait bien plutôt aux parents d’exercer cette surveillance; mais, hélas! la plupart des pères et des mères sont idolâtres de leurs enfants, et conviennent difficilement des torts de ceux-ci quand on les leur fait connaître. Enfin, il faut que vos élèves apprennent par expérience que votre oeil est constamment ouvert sur eux, soit que vous soyez présents, soit que vous vous trouviez éloignés, et qu’ils ignorent de qui vous viennent les renseignements que vous acquérez par le témoignage d’autrui. Des enfants qui ne sont pas surveillés ne sont, pour la plupart, ni sages ni vertueux; vous pouvez donc, N.T.C.F., vous attendre à bien des ennuis dans vos classes si vous n’exercez pas sur vos élèves cette surveillance que nous croyons devoir vous recommander pour la gloire de Dieu et pour le bien des enfants de vos écoles.

Nous avons aussi eu la satisfaction de visiter une partie de nos excellents Frères qui ont la belle et glorieuse mission d’être employés au service des églises et des maîtrises, tant à Paris que dans d’autres grandes villes. Nous avons été très satisfait des bons témoignages que nous ont rendus d’eux MM. les Curés et autres ecclésiastiques des églises où ces bons Frères travaillent avec édification. Malgré les fatigues qu’ils éprouvent dans leurs travaux, qui sont parfois bien pénibles, ils sont contents. Aussi on les admire en les voyant consacrer, avec foi, leur jeunesse et leur vie au service des saints autels. Cela nous attire de nombreuses demandes pour avoir de nos Frères sacristains. Heureux, Seigneur, dit le Prophète, ceux qui habitent dans votre maison; ils vous loueront éternellement. Il dit aussi: Seigneur, j’ai aimé la beauté de votre demeure; ne perdez pas mon âme avec celle des impies.

 

 

  1. “Faites qu’elle soit votre œuvre et non la mienne”, c’est l’expression-clé pour comprendre l’activité apostolique de Frère Gabriel et de son Institut. Les activités de la mission sont avant tout fruit de la grâce et du dynamisme du Saint-Esprit qui porte les disciples de Jésus à assumer le plan que le Père lui a confié et qui se réalise à travers les siècles. Le Frère Gabriel employait très souvent cette expression, insérée dans celle qu´il a appelée “Prière pour l’Institut” et qui est aussi dans son Testament Spirituel.

 

TESTAMENT SPIRITUEL DE GABRIEL TABORIN,

J’atteste, avec de grands sentiments de reconnaissance envers la bonté divine, que j’ai eu le bonheur d’appartenir à des parents chrétiens, qui m’ont élevé dans des principes religieux. Je les en remercie de tout mon cœur, et prie Dieu de les en récompenser dans le ciel, où j’ai la douce et consolante pensée qu’ils sont placés, et où j’espère les aller rejoindre, ainsi que nos bons Frères de la Sainte-Famille qui m’ont précédé dans la tombe et au jugement de Dieu.

Je déclare que, dès ma plus tendre jeunesse, je sentais des inclinations toutes particulières pour la vie religieuse; je n’aspirais qu’après le moment où je pourrais avoir le bonheur de me consacrer à Dieu dans ce saint état. Devenant religieux, je devais certainement être le dernier de tous dans une communauté, vu mon indignité mon peu de talent et de science; je ne me serais jamais imaginé que la Providence, en laquelle j’ai toujours eu la plus grande confiance, et qui m’a toujours assisté d’une manière visible, aurait choisi un si faible instrument pour former une Congrégation religieuse que le Souverain Pontife a daigné approuver, et pour l’amener, avec l’aide de Dieu, au point où elle est aujourd’hui. J’en rapporte toute la gloire à ce Dieu de bonté, et je le remercie très humblement d’avoir bien voulu me confier une telle mission. Il est vrai qu’il m’avait donné un aide puissant dans l’illustre et vénérable Évêque de Belley, Mgr. Devie, de glorieuse et sainte mémoire, notre digne Père en Dieu, et dont les sages conseils furent toujours pour moi comme des oracles.

Je déclare aussi que, depuis ma plus tendre jeunesse jusqu’à ce jour, le Seigneur a daigné me combler de grâces innombrables. Hélas ! je n’y ai peut-être pas toujours assez correspondu; je m’en humilie profondément devant lui, et lui en demande bien pardon, le priant d’avoir plutôt égard à ma faiblesse qu’à ma malice. S’il m’est donné de vivre encore quelque temps après avoir tracé cet écrit, je le supplie de vouloir bien me continuer jusqu’à mon dernier soupir les grâces dont il n’a cessé de me combler, tant dans l’ordre spirituel que dans l’ordre temporel; je lui promets du fond de mon cœur de m’en rendre moins indigne que je ne l’ai fait jusqu’à présent: telle est ma plus grande et plus sincère résolution.

Je remercie bien tous ceux dont je suis devenu le père et le Supérieur en religion, de la patience et de l’indulgence qu’ils ont eues de supporter mes défauts, et de me garder si longtemps pour leur chef. Je leur demande, ainsi qu’à tous ceux qui m’ont connu et avec qui j’ai vécu, qu’ils veuillent bien excuser les manquements qu’ils auront pu remarquer en moi.

Je crois avoir toujours eu des intentions droites et pures dans me entreprises et dans ma conduite; mais s’il y avait eu quelque chose de défectueux aux yeux de Dieu sur ce point, je le prie de me pardonner.

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Seigneur tout-puissant, Dieu d’Israël, écoutez encore la prière que je vous adresse, et que je désire vous adresser éternellement pour la chère Congrégation que vous m’avez confiée et que je remets entre vos mains. Faites qu’elle soit votre œuvre et non la mienne; protégez-la; prenez soin d’elle en tous temps et en tous lieux; ne l’abandonnez pas à la puissance des ennemis qu’elle pourrait avoir; pourvoyez sans cesse à ses besoins, et faites qu’elle procure votre gloire, sous votre main protectrice. Soyez favorable, ô mon Dieu, à tous les Frères et Novices de cette chère Société; répandez sur chacun d’eux vos grâces les plus abondantes; augmentez en eux la foi, l’espérance et la charité; donnez-leur une vive horreur du péché et un repentir sincère de ceux qu’ils ont commis, et dont je pourrais peut-être avoir été la cause par mes exemples ou par mon manque de vigilance; faites qu’ils aient le vice en horreur, qu’ils aiment leur vocation, qu’ils y soient fidèles, qu’ils s’y sanctifient et travaillent à sanctifier les autres; rendez-les tous contents et heureux en cette vie et en l’autre: telle est la prière, ô mon Dieu, que vous adresse, avec une vive ardeur, le plus pauvre des religieux, le plus indigne des Supérieurs; écoutez-la, Seigneur, du haut du trône de votre divine majesté, et bénissez ceux pour qui je vous l’adresse humblement, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

Belley, en notre Maison-Mère, le 25 août 1864.

Frère Gabriel  Sup-Gral des frères de la Ste-Famille.

[1]– Art. 37, p. 39.

[2]– La description du mobilier et surtout du déroulement de la petite classe, divisée en quatre sections (cf. art. 31, p. 33), montre combien la méthode mutuelle, combattue par l’Église, a été en fait intégrée par les Frères et mise au service de la méthode simultanée.

[3]– Guide 1838, art. 38, p. 40.

[4]– Il s’agit du catéchisme diocésain, celui de Collot, de Bourges, de Couturier, de Constance, des peuples et des campagnes, les projets d’instruction familière de Chambéry, l’explication du catéchisme de Genève, celle à l’usage de l’Église de France et autres bons livres (Art. 52, p. 49).

[5]– Art. 52, p. 49.

[6]– Art. 53, p. 51.

[7]– Lettre à Mgr Devie, 1 novembre 1835, Lettres, vol. I, p. 17.

[8]– Art. 51, pp. 48-49.