Un nouvel objet vient d’être placé dans la Maison Gabriel Taborin de Belley. En réalité il c’est un retour, puis qu’il s’agit de la canne de Frère Gabriel. Selon le témoignage de Fr. Enzo Biemmi, cette canne, appartenant à Frère Gabriel a été portée par Fr. Jules-Benoît Poncet en Italie, lequel l’a confiée à Fr. Domingo Castrillo, et ce dernier l’a donnée à Fr. Enzo Biemmi.
Après ce long parcours la canne a trouvé place dans la chambre de Fr. Gabriel avec les autres objets que les Frères ont toujours conservé de leur Fondateur en signe de respect et de vénération. Comme les autres objets, cette canne raconte à sa manière une partie de la vie de Fr. Gabriel.
Nous n’avons pas trouvé une référence explicite à l’acquisition de cette canne dans le Livre des Comptes de la Maison Mère ni dans la correspondance de Fr. Gabriel. L’a-t’il eu en cadeau, ou bien simplement était-elle déjà dans la Maison ? Nous ne savons pas.
Le lecteur trouvera ci-dessous quelques textes des dernières années de la vie de Frère Gabriel qui montrent ses difficultés de déambulation et donc la possibilité de l’emploi d’une canne et surtout l’usage insolite de cet instrument dans les derniers jours de la vie de Fr. Gabriel.
Il y a aussi une référence aux trois Frères à travers lesquels la canne de Frère Gabriel est arrivée jusqu’à nous.

Belley, 14 mars 2016

Frère Théodore Berzal

Canne FGT
Quelques lettres de Frère Gabriel Taborin

 Lettre de Frère Gabriel à Frère Amédée Depernex, à Tamié.
Belley, le 18 Mars 1859.
Mon cher Frère Amédée,
… Jamais je ne ferai le voyage de Tamié à Chamousset à pied, car en le faisant dernièrement j’ai manqué de perdre la vie et je suis boiteux parce que les nerfs ont été forcés ; je ne peux pour ainsi dire pas marcher sans éprouver de grandes douleurs aux jambes et aux cuisses ; je suis aux remèdes : Il arrivera ce qu’il plaira à Dieu…

Lettre de Frère Gabriel à Frère Amédée Depernex, à Tamié.
Belley, le 26 Mars 1859.
Mon cher Frère Amédée,
… Depuis le jour de mon départ j’éprouve une douleur rhumatismale à la jambe gauche qui est très aiguë ; il y a des moments où je ne puis pas du tout marcher et je ne puis pas aller pendant un quart d’heure sans être obligé de me reposer par suite de souffrances ; je ne sais ce que cela deviendra ; je me frictionne deux fois par jour avec de l’huile camphrée. Si dans quinze jours cela ne va mieux, il faudra prendre, selon l’avis du médecin, des bains de vapeur. Vos prières me sont utiles et je vous remercie sincèrement de celles que vous avez adressées à Dieu à l’occasion de ma fête.

Lettre de Frère Gabriel à Frère Amédée Depernex, à Tamié.
Belley, le 2 Avril 1859.
Mon cher Frère Amédée,
…Notre article n’a pas encore paru. Ma douleur est bien moins grande maintenant, mais je ne suis pas guéri. Je vais partir lundi matin pour aller faire le voyage à Roanne avec le Frère Athanase, …

Lettre de Frère Gabriel à Frère Abel Fournière, Directeur, à Belley.
Tamié, 20 Juin 1859.
Mon cher Frère Abel,
… Je désire que les bains que vous prenez opèrent l’effet que vous en attendez et que vos douleurs disparaissent. Celle que j’ai attrapée à la jambe me fait toujours beaucoup souffrir et je crois qu’elle ira toujours en augmentant. Dieu a bien ses vues, mon cher enfant, par les maladies qu’il nous envoie : Sachons les supporter avec résignation en nous écriant : “Frappez-moi ici-bas, ô mon Dieu, pourvu que vous m’épargniez dans l’éternité !”

Le Frère Frédéric parle souvent des nombreux voyages de Frère Gabriel et surtout des visites aux établissements des Frères.

« Le pieux Fondateur visitait toutes les années les frères placés autant que possible. Ces visites lui prenaient un temps considérable et à son retour il trouvait un travail arriéré. Mais ces visites produisaient du fruit. Chacun était content de le voir, de s’entretenir quelques instants en particulier avec lui. On ne saura jamais le bien qu’il a fait à ses religieux par ses visites. Par elles la régularité se maintenait dans les établissements. Là où la paix ne régnait [pas] entre confrères, il la faisait régner. Les classes s’en trouvaient aussi mieux. Les encouragements aux maîtres et aux élèves portaient leur fruit. » Voici au Chapitre XXXI de la Vie, un moment de sa visite aux communautés de la Haute Savoie. Il été accompagné de Fr. Raymond Joly.

« Il voyageait ordinairement à pied et ne se ménageait guère. Je l’ai vu, dit un frère qui l’accompagnait, fatigué jusqu’à devenir bien malade. Il faisait sa visite dans le Chablais et le Faucigny. … Mais quel triste souvenir pour moi que celui de cette descente des Gets à Taninges ! Le bon père Supérieur éprouvait des douleurs d’entrailles qui lui coupaient les forces et lui faisaient pousser des gémissements à fendre le cœur. Peut-être plus de trente fois il s’assit sur le bord de la route ou s’étendit sur le gazon, ne pouvant faire un pas de plus. Jamais je n’al éprouvé un plus grand embarras. Je ne pouvais apporter aucun allégement à ses souffrances ; il ne voulait pas que j’allasse chercher un cheval pour le conduire, et il n’y avait aucune maison sur la route où il pût entrer se reposer et prendre quelque chose. Enfin, après des souffrances inexprimables et des efforts héroïques, il arriva à Taninges, prit une infusion, monta en voiture et arriva à St. Jeoire sans nouvel incident. Là le saint curé Nachon, qui était doué d’un tact exquis et d’une rare intelligence voulut le soigner lui-même, et le fit avec les attentions d’une mère donnant ses soins à un enfant chéri. Après quelques heures de repos, le malade se trouva mieux, et comme il en exprimait sa reconnaissance au digne curé, en disant : “vous m’avez ressuscité” celui-ci ne pouvait contenir sa joie et s’exclamait en disant : “que je suis heureux, j’ai ressuscité un saint !”. Quoique son état se fut amélioré, il ne put continuer la visite des établissements ; il rentra donc à Belley après un jour et demi de séjour à St. Jeoire.

A la suite de cette fatigue, des humeurs se portèrent sur un œil et il en souffrit pendant quinze jours.
On pourrait dire : “comment son compagnon de voyage ne prenait-il pas plus soin de lui? Comment ne l’engageait-il pas à se modérer ? etc. On le faisait assez, mais il n’écoutait que son courage ».

Les Éphémérides de la Maison–Mère

Les Éphémérides de la Maison–Mère ont rapporté les Notes du garde-malade de Frère Gabriel, le Frère Cyrille Guimbal, dans ses derniers jours. Voici le texte qui correspond au 21 novembre 1864.
« 21     Le lundi matin, il communia à 6 heures ; ce devait être la dernière fois. Il eut une répugnance plus forte encore pour boire son lait ; il n’en prit que la moitié. Le sommeil fut plus fort et la respiration devint pénible. Il ne prit aucune nourriture de toute la journée, but 2 ou 3 fois de l’eau rougie et une fois du café noir, encore, ne put-il avaler tout le contenu de la petite tasse dans laquelle on l’avait apporté. Ses ongles étaient devenus violets ; son cerveau fatigué vit 2 fois des images qui n’existaient pas ; entre autres vers les 4 heures, il m’appela avec une force que je ne lui connaissais pas depuis 8 jours. Lorsque je fus près de lui, il me dit d’une voix tremblante : « Lisez-moi ces tableaux écrits en rouge que je vois » ; Il me montrait du doigt le fond de son alcôve.
« Mais, mon bon Père, je ne vois rien ».
« Donnez-moi ma canne ».
« La voici ».
« Venez là » et il s’était soulevé sur son lit, seul. Depuis 2 jours, il en était incapable et à coup de canne, il frappait rudement le briquetage de son alcôve. Puis, il retomba sur son lit de douleur et se rendormit d’un sommeil profond. A 7 heures, on lui apporta son lait d’ânesse ; il en but une gorgée qu’il avala puis il en prit une seconde qu’il rejeta presque immédiatement en disant :
« C’est tout, je ne puis plus en prendre, mon cœur se soulève ».
Nous fûmes très ennuyés, parce que nous nous demandions :
« Comment va-t-il se soutenir ; il ne veut plus rien ».

Nous donnons aussi quelques indications sur les Frères Jules-Benoît et Domingo Castrillo tirées des Biographies des Frères Défunts

Le Frère Jules-Benoît Poncet

Né à Belleydoux en 1851
« Il n’avait pas encore 11 ans lorsque, en septembre 1861, le R. F. Gabriel, faisant une visite à Belleydoux, entra chez la famille Poncet. S’adressant au père, pendant la conver­sation, il lui dit à brûle-pourpoint « J’emmène le Frisé ». Le Frisé, c’était le petit Jules qui avait la chevelure très frisée et crépue à cette époque. Vu l’âge du candidat, ce ne fut qu’en septembre 1863 qu’il arriva à Belley, en compagnie de celui qui devait devenir le F. Joseph-Sylvain, le fondateur de la province d’Amérique. » (Biographies des Frères défunts).
Après une vie active passée dans l’enseignement, et par suite des événements de 1903, dans les sacristies de Paris, il passa ses dernières années à Villa Brea.
« En 1924, il sembla opportun de retirer le F. Jules-Benoit à la Maison-Mère, en Italie. Il avait 73 ans, mais il conservait encore sa belle prestance extérieure, et, en dehors du temps de ses indispositions, jouissait d’une santé fort appréciable qu’il s’appliquait à ménager. L’inaction complète, si pénible en général aux vieillards qui ont été actifs toute leur vie, ne lui pesait pas : il la supportait, lui, avec tranquillité, soutenant son courage par la prière. Il passa ainsi les 14 dernières années de sa vie sans autres incidents que les différents voyages qu’il entreprit pour visiter quel­ques parents. C’est à l’occasion d’une de ces visites qu’il fut délégué par le Supérieur Général pour assister, à Belley, à l’exhumation et au transfert des restes des RR. FF. Gabriel et Amédée.
Il mourut le 21 janvier 1939, dans sa 89e année, ayant conservé jusqu’au bout le plein usage de ses membres et de ses facultés. » (Biographies des Frères défunts).

Le Frère Domingo Castrillo

« Il était né Juan Bautista Castrillo à Santo Domingo Silos, près de Burgos (Espagne). Il parlait avec enthousiasme du fameux couvent ; c’était sa gloire et son blason : simple agriculteur, né à l’ombre d’un grand couvent : c’était le 24 juin 1893.
Ayant pris contact avec les Frères qui depuis peu s’étaient établis à La Horra, il part pour Montevideo le 1-XII-1909.
Il commence son noviciat, fait le vœu d’obéissance le 4 janvier 1912, émet les vœux temporaires qui deviennent perpétuels en 1919. Il dédie les dix meilleures années de sa vie à enseigner aux touts petits en alternant sa résidence entre Montevideo (Uruguay) et Tandil (Argentine).
Il parlait avec enthousiasme de ses années de de classe ; sans préparation, sans instruction, il était parvenu à des résultats exceptionnels.
Malheureusement sa carrière de maître est interrompue en 1922 : il tombe malade, poitrinaire, et pendant cinq ans il doit se remettre aux bons soins du Dr. Morelli, qui a soigné et sauvé tant de Frères.
Remis en santé, avec un seul poumon, voilà que malgré lui, en 1927, il est appelé à Villa Brea, pour travailler à la couture ; il alternera ce travail avec celui d’infirmier, pendant que ses forces le lui permettront ; une quarantaine d’années ! » (L’Entretien Familial vol 13 (1979) page 199)
Il est décédé à Villa Brea le 9 septembre 1978

Témoignage de Frère Enzo Biemmi

A l’occasion de ma profession perpétuelle (Villa Brea, 1976) le frère Domenico Castrillo m’appela dans sa chambre et me donna une canne comme cadeau de profession. Il me dit que c’était la canne du Fondateur, le frère Gabriel Taborin, qu’il avait lui-même reçue du neveu du frère Gabriel, le frère Jules-Benoît Poncet, décédé en Italie le 23 janvier 1939. J’ai gardé cette canne jusqu’en 2016 et je l’ai donnée à la maison Gabriel Taborin afin qu’elle soit conservée parmi les objets qui ont appartenu à notre vénérable Fondateur.

Vérone, 10 mars 2016
Frère Enzo Biemmi