Préliminaire

Quand nous nous interrogeons sur la dimension missionnaire de notre charisme, nous devons nous confronter avec la perspective du Pape François. Sa vision de mission est contenue dans son texte programme : Evangelii gaudium (EG). Dans mon intervention je me propose donc de présenter la vision de mission du Pape François à travers 3 passages :

  1. La structure du texte que le Pape lui-même indique avec l’image du cadre, du tableau
  2. Le langage missionnaire qui nous invite à assumer
  3. Le contenu que nous sommes appelés à transmettre.

 

  1. Evangelii gaudium cadre apostolique de l’Église
    Commençons donc en regardant la logique qui inspire la structure du texte. Pour en saisir la portée, il est bien de partir des mots mêmes de Pape François. Voilà ce qu’il a dit récemment lors d’une rencontre avec les Jésuites et qu’il a répété aux Supérieurs généraux le 25 novembre 2016.

« Je vous recommande Evangelii gaudium, qui est un cadre. Il n’est pas original, sur cela je veux être très clair. Il met ensemble Evangelii nuntiandi et le document de Aparecida. Étant aussi venue après le Synode sur l’évangélisation, la force de Evangelii gaudium a été de reprendre ces deux documents, de les rafraîchir et les offrir sur un nouveau plat. Evangelii gaudium est le cadre apostolique de l’Église d’aujourd’hui ».
L’expression clé est celle-ci : EG est le cadre apostolique de l’Église d’aujourd’hui. Avec une image, le Pape François explicite ses intentions : EG est un nouveau point de référence pour la vie de l’Église, pas un document comme les autres. “Je crois que Evangelii gaudium doit être approfondi, – il ajoute – on doit le travailler dans les groupes de laïcs, de prêtres, dans les séminaires, parce que c’est l’air évangélisateur qu’aujourd’hui l’Église veut avoir. Sur cela, il faut aller de l’avant. Ce n’est pas quelque chose de conclu, comme si nous dissions : ça y est, maintenant c’est le tour de Laudato si. Et ensuite : ça y est, passons à Amoris laetitia (AL)…”.
Si EG est le cadre, nous pouvons alors dire que Laudato si et Amoris laetitia sont les deux toiles que le pape a déjà peint dans ce cadre, deux déclinaisons du caractère missionnaire de EG en deux champs cruciaux pour la vie de tous : la sauvegarde de la création et le soin de la famille. Nous sommes sûrs que la troisième toile sur les jeunes, après le synode prochain, aura le même cadre. Pape François ne démentira jamais son cadre.
Un cadre a quatre côtés. Tentons de rester sur cette image et de déterminer les 4 côtés de ce cadre apostolique, c’est-à-dire les coordonnées avec lesquelles EG réécrit la vision d’évangile, de mission, d’église et en fin de compte l’image même de Dieu. Il s’agit d’un cadre qui peut nous aider à vivre l’Évangile et à le communiquer dans notre culture sans nostalgies et regrets pour les époques passées.
♦ Le premier côté du cadre, celui de gauche duquel part EG, c’est la joie. « La joie de l’Évangile remplit le cœur et la vie entière de ceux qui se rencontrent avec Jésus. Ceux qui se laissent sauver par Lui sont libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement. Avec Jésus Christ toujours naît et demeure la joie ».
Il est bien de noter que soit le cadre (EG), soit les deux toiles, Laudato si et Amoris laetitia, partent de la joie. Particulièrement claire est AL :
“LA JOIE DE L’AMOUR qui se vit dans les familles est aussi la réjouissance de l’Église. (…) L’annonce chrétienne qui concerne la famille est vraiment une bonne nouvelle ». L’évangélisation a comme source et motivation la joie de ceux et celles qui ont été atteints par la grâce de l’Evangile. Nous n’étions pas habitués à ces départs. En général, les documents ecclésiaux commencent en présentant la liste des difficultés, des limites de cette culture, cette longue liste de “ismes” dans laquelle l’Eglise a failli s’enfermer. A ce diagnostic suit la thérapie dont l’Eglise dispose. EG et ses toiles ne démarrent ni d’un diagnostic, ni soudain d’une proposition, mais d’une reconnaissance. Pape François affirme que l’annonce part de la joie d’avoir reçu le don de l’Evangile et de la foi. Le point d’appui de la mission n’est pas constitué par les conditions culturelles, plus ou moins favorables à l’Evangile, mais par la beauté de ce que les croyants ont reçu par grâce. L’annonce et le témoignage de la foi ne sont pas déterminés par la situation des terrains, comme le laisse bien entendre la naïveté apparente du semeur de la parabole évangélique (Mc 4, 3 -9). Chaque culture est apte à l’Evangile, il suffit que l’Eglise qui l’annonce manifeste une vie pénétrée par la joie, parce que celle-ci est la source de son témoignage (par attraction et non par prosélytisme). Tout de suite nous nous apercevons qu’on exclue une approche qui relancerait la mission en la fondant sur un changement de stratégies ou de modèles pastoraux. Le mal subtil de l’Eglise n’est pas le manque de stratégies pastorales, dit le texte, mais l’étiolement pour manque de foi de la communauté chrétienne.
♦ Le second côté du cadre, celui de la droite (en face de la joie comme son écho), c’est la mission. Elle se résume dans une expression que nous connaissons bien : “L’Eglise en sortie.” Le n° 21 est explicite : « La joie de l’Évangile qui remplit la vie de la communauté des disciples [cadre de gauche] c’est une joie missionnaire [cadre de droite] ».
EG clarifie soit la finalité de la mission, soit la condition à mettre en acte. La finalité est qu’à tous, vraiment à tous, parvient l’amour de Dieu, son amitié, sa miséricorde. L’Eglise en fait existe pour cela et elle ne doit pas mettre des obstacles à l’amour de Dieu.
L’église existe pour évangéliser, disait Evangelii nuntiandi de Paul VI. La condition indiquée par EG est nouvelle cependant : la “conversion” en perspective missionnaire non seulement de la pastorale, mais de toutes les dimensions de la vie de l’Église.
« Je rêve d’un choix missionnaire capable de tout transformer, parce que les coutumes, les styles, les horaires, le langage et chaque structure ecclésiale deviennent un canal adéquat pour l’évangélisation du monde actuel, plus que pour l’auto préservation. La réforme des structures qui exige la conversion pastorale, peut s’entendre seulement dans ce sens : faire de manière qu’elles deviennent toutes plus missionnaires, que la pastorale ordinaire en toutes ses instances soit plus expansive et ouverte, que l’on mette les agents pastoraux en attitude constante de “sortie” et favorise ainsi la réponse positive de tous ceux qui, pour lesquels Jésus offre son amitié ». (EG 27).
Le lien entre mission et conversion est explicite et cela constitue le pas en avant, soit par rapport à la perspective pastorale du Concile Vatican II, soit par rapport à l’EN, qui est comme nous l’avons vu, la référence directe d’EG. Ce lien utilise un mot que le synode sur la nouvelle évangélisation n’avait pas osé prononcer : réforme. La finalité est la mission, sa condition est la réforme, intérieure et des institutions.
La rénovation de l’évangélisation (la nécessité qu’elle soit vraiment “nouvelle”) demande la conversion individuelle des croyants (sainteté) et prend corps comme révision de la « forme » d’Église, pour que toutes ses expressions parlent de l’Évangile, de manière que ses paroles soient visibles dans sa forme de vie et sa manière de vivre soit explicitée dans ses paroles. Il n’est pas autre que la conséquence pour l’Église du même style de Dieu : « événements et paroles intimement liés, de manière que les œuvres, accomplie par Dieu dans l’histoire du salut, manifestent et renforcent la doctrine et les réalités signifiées par les paroles, pendant que les paroles proclament les œuvres et illustrent le mystère en elles contenus » (Dei Verbum, 2). Cela est un point fondamental de la conception de mission proposé par EG.
♦ Le troisième côté du cadre, ce qui se trouve à la base, celui sur lequel s’appuie la mission, est l’histoire. L’histoire est le champ de la mission de l’Eglise et l’endroit où non seulement elle œuvre, mais aussi écoute et discerne les signes de Dieu, du Verbe. Tout EG est pénétré par l’enracinement dans l’histoire, dans la vie des gens, dans leurs souffrances et dans leurs espoirs. Pape François reconduit la foi au cœur de ce monde, en l’arrachant d’une conception privée, typique de notre approche européenne. La racine est Aparecida et plus en arrière les conférences épiscopales latino-américaines de Medellin (1968) et Puebla (1979). « Il ne s’agit pas de fuir l’histoire, et non plus de construire une autre histoire parallèle, mais d’accueillir de manière responsable le temps présent, en nous chargeant de toute la souffrance qui se donne en lui ». Le contact avec l’histoire implique l’exigence du choix privilégié des pauvres.
Parmi les nombreux passages, nous pouvons lire les n° 269 et 270.
« Jésus lui-même est le modèle de ce choix évangélique qui nous introduit au cœur du peuple. Séduits par ce modèle, nous voulons nous intégrer profondément dans la société, partager la vie de tous et écouter leurs inquiétudes, collaborer matériellement et spirituellement avec eux dans leurs nécessités, nous réjouir avec ceux qui sont joyeux, pleurer avec ceux qui pleurent et nous engager pour la construction d’un monde nouveau, coude à coude avec les autres.
Toutefois, non pas comme une obligation, comme un poids qui nous épuise, mais comme un choix personnel qui nous remplit de joie et nous donne une identité ». (EG 269).
« Parfois, nous sommes tentés d’être des chrétiens qui se maintiennent à une prudente distance des plaies du Seigneur. Pourtant, Jésus veut que nous touchions la misère humaine, la chair souffrante des autres. Il attend que nous renoncions à chercher ces abris personnels ou communautaires qui nous permettent de nous garder distants du cœur des drames humains, afin d’accepter vraiment d’entrer en contact avec l’existence concrète des autres et de connaître la force de la tendresse. Quand nous le faisons, notre vie devient toujours merveilleuse et nous vivons l’expérience intense d’être un peuple, l’expérience d’appartenir à un peuple ». (EG 270).
EG prend ainsi les distances par rapport à toute forme d’intellectualisme et de spiritualisme de la foi, qui sont deux manières pour se protéger de la vie. Une foi qui tient compte de l’histoire l’arrache de la sphère du privé et révèle immédiatement son impact social et politique.
♦ Le quatrième côté du cadre est l’Esprit Saint. C’est le dernier chapitre d’EG. Le texte est basé ainsi sur une belle inclusion : il commence avec la joie et il termine en rappelant que la mission est une action mystérieuse de l’Esprit et que l’annonce de la part de la communauté ecclésiale est un service de médiation à son œuvre, une diaconie de l’Esprit Saint. Au début la surprise joyeuse du don, à la fin la gratuité de le partager en sachant que ce n’est pas à nous de le faire accueillir, mais c’est l’œuvre de l’Esprit Saint. Au centre de EGil y a la conversion missionnaire, qui renvoie l’Eglise hors d’elle-même (extravertie, non autoréférentielle, non engagée à se préserver).
Cette inclusion, au cœur de laquelle il y a l’appel à la conversion missionnaire, place l’agir de l’Eglise non pas dans l’espace du devoir, ni en celui de la nécessité, mais de la grâce et de la liberté.

  1. Le langage “pastoral” d’EG

Après avoir vu la structure du texte, son plan et la logique qui le soutient, un second indice pour cueillir le sens de la mission d’EG est le langage. Pratiquement, Pape François fait du point de vue linguistique ce qu’il demande à l’Eglise de faire : la conversion missionnaire. Il affirme que chaque dimension d’église est appelée à la réforme et sans le dire, il fait voir que lui-même réforme le langage. Et quelle réforme ! La réforme du langage d’EG marque un changement considérable en ce qui concerne le précédent langage du magistère, y compris celui du Concile. Ce dernier utilise un langage imprégné des Écritures et des Pères qui lui confère un élan sapiential et spirituel, en restant cependant dans les codes de la grammaire ecclésiale déchiffrable par ceux qui sont à l’intérieur de l’Eglise et qui ont une culture ecclésiastique. Le langage d’EG est fortement différent, et nous pouvons le définir “missionnaire” à juste titre au sens fort. Pourquoi ? Pour trois raisons.

  1. a) Il s’agit d’un langage auto implicatif (je), et cela ne s’était jamais vu dans un document officiel. EG parle avec le moi, jamais le rédacteur ne s’exempte de ce qu’il dit (voir le cas de la réforme de l’exercice du ministère pétrinien, n° 32 ), il ne craint pas de faire référence à son expérience, par exemple quand il était à Buenos Aires, EG 7, 49, 76 …).
  2. b) Il s’agit d’un langage hospitalier en lequel est présent constamment l’interlocuteur (tu), sa vie concrète, son histoire, ses souffrances, ses inquiétudes. C’est un langage qui regarde les choses non pas à partir du centre, mais de la périphérie, il voit les choses du point de vue de qui les vit et non de la seule objectivité de ce que l’Eglise est appelée à annoncer.
  3. c) Il s’agit d’un langage révélateur dont le message est constamment rendu dans sa dimension de “bonne nouvelle”, et ensuite reconduit à l’essentiel : cet essentiel est de montrer que chaque dimension de la foi concerne la miséricorde de Dieu pour chacun. L’évangile est une belle nouvelle pour ta vie, parole de miséricorde.

Il faut bien réfléchir sur ces trois caractéristiques du langage d’EG qui sont d’excellents indicateurs pour saisir la conception missionnaire du Pape François : auto implicatif (l’église ne reste pas en dehors de ce qu’elle dit) ; hospitalier (l’Eglise ne laisse pas de coté la vie réelle des gens dans ce qu’elle dit et elle se laisse accueillir dans cette vie) ; révélateur dans son contenu (l’Eglise ne quitte jamais la face de Dieu miséricordieux dans la formulation de ce qu’elle dit, elle ne se limite pas à transmettre une doctrine).
Nous pouvons identifier dans ce changement de langage la plus manifeste “transgression” de Pape François, non seulement en EG (où elle est plus évidente), mais en toutes ses interventions (la première apparition, les catéchèses, les homélies, les interviews …). Il s’agit du changement opéré par lui le plus surprenant et qui touche davantage à la vision d’Eglise.
L’approche ecclésiale de la foi est vraiment missionnaire quand il honore l’entrelacement des trois sujets : le témoin, le sujet destinataire, le visage de Dieu. Le langage n’est plus missionnaire si même un seul des trois sujet reste en dehors.
Que le langage ainsi compris soit une question décisive pour assumer l’invitation d’EG à la conversion missionnaire le dit explicitement le texte, dans un passage remarquable :
« En même temps, les énormes et rapides changements culturels demandent que nous prêtions une constante attention pour chercher à exprimer la vérité de toujours dans un langage qui permette de reconnaître sa permanente nouveauté. Car, dans le dépôt de la doctrine chrétienne ‘une chose est la substance […] et une autre la manière de formuler son expression’ ». Parfois, en écoutant un langage complètement orthodoxe, celui que les fidèles reçoivent, à cause du langage qu’ils utilisent et comprennent, c’est quelque chose qui ne correspond pas au véritable Évangile de Jésus Christ. Avec la sainte intention de leur communiquer la vérité sur Dieu et sur l’être humain, en certaines occasions, nous leur donnons un faux dieu ou un idéal humain qui n’est pas vraiment chrétien. De cette façon, nous sommes fidèles à une formulation mais nous ne transmettons pas la substance. C’est le risque le plus grave. Rappelons-nous que « l’expression de la vérité peut avoir des formes multiples, et la rénovation des formes d’expression devient nécessaire pour transmettre à l’homme d’aujourd’hui le message évangélique dans son sens immuable » (EG 41).

  1. Le contenu de l’annonce en perspective missionnaire

Nous parvenons ainsi au troisième indice : le contenu de l’annonce.
EG est également clair sur ce qui concerne le contenu que nous sommes appelés à annoncer dans une perspective missionnaire. Il le précise sur la base de trois critères : l’essentialité, la hiérarchie de l’importance, la gradualité.

– Avant tout le retour à l’essentiel qui est le kérygme. Pape François s’exprime ainsi :
« Nous avons redécouvert que, dans la catéchèse aussi, la première annonce ou “kérygme” a un rôle fondamental, qui doit être au centre de l’activité évangélisatrice et de tout objectif de renouveau ecclésial. … Sur la bouche du catéchiste revient toujours la première annonce : “Jésus Christ t’aime, il a donné sa vie pour te sauver, et maintenant il est vivant à tes côtés chaque jour pour t’éclairer, pour te fortifier, pour te libérer ». (Evangelii gaudium, 164).
Dans un contexte missionnaire il faut revenir au fondement de la foi qui n’est pas la doctrine, mais un événement témoigné dans le kérygme (pour utiliser une expression de Jean Paul II : il ne s’agit pas de viser à la totalité extensive mais à la totalité intensive).
« Une pastorale en terme missionnaire n’est pas obsédée par la transmission désarticulée d’une multitude de doctrines qu’on essaie d’imposer à force d’insister. Quand on assume un objectif pastoral et un style missionnaire, qui réellement arrivent à tous sans exceptions ni exclusions, l’annonce se concentre sur l’essentiel, sur ce qui est plus beau, plus grand, plus attirant et en même temps plus nécessaire. La proposition se simplifie, sans perdre pour cela profondeur et vérité, et devient ainsi plus convaincante et plus lumineuse ». Evangelii gaudium 35).
– Le second critère est celui de la “hiérarchie des vérités“. EG invite à mettre tous les “aspects secondaires”, (ou mieux, « seconds ») en lien étroit avec le cœur de l’Evangile, l’essentiel, le kérygme (EG 34 -39). Il vient indiquer un ordre de priorité : l’annonce de l’amour de Dieu précède la demande morale ; la joie du don précède l’engagement de la réponse ; l’écoute et la proximité précèdent la parole et la proposition.
« La centralité du kérygme demande certaines caractéristiques de l’annonce qui aujourd’hui sont nécessaires en tout lieu : qu’elle exprime l’amour salvifique de Dieu préalable à l’obligation morale et religieuse, qu’elle n’impose pas la vérité et qu’elle fasse appel à la liberté, qu’elle possède certaines notes de joie, d’encouragement, de vitalité, et une harmonieuse synthèse qui ne réduise pas la prédication à quelques doctrines parfois plus philosophiques qu’évangéliques. Cela exige de l’évangélisateur des dispositions qui aident à mieux accueillir l’annonce : proximité, ouverture au dialogue, patience, accueil cordial qui ne condamne pas ». (Evangelii gaudium 165).
– Le troisième critère est celui de la gradualité. Elle consiste à reconnaître les “possibles étapes de croissance des gens qui vont construisant jour pour jour” et cela “sans diminuer la valeur de l’idéal évangélique” (EG 44). Il correspond à un des 4 principes d’EG : le temps est supérieur à l’espace.
« Donner la priorité au temps, c’est s’occuper d’initier des processus plutôt que de posséder des espaces. (…) Ce critère est aussi très adapté à l’évangélisation, qui demande d’avoir présent l’horizon, d’adopter les processus possibles et les larges chemins ». (EG 223).
La force de ce troisième critère est appliquée en toutes ses conséquences dans AL qui parviendra à dire : “un petit pas, au milieu de grandes limites humaines, peut plus plaire à Dieu que la vie extérieurement correcte de qui passe ses jours sans affronter d’importantes difficultés” (EG 44  ; AL 305).

  1. Une approche missionnaire qui redonne chair tendre à la doctrine

 Après ce regard sur le plan d’EG, sur son langage et sur comment il intervient dans la reformulation du contenu, nous sommes à mesure de comprendre comment l’approche missionnaire affecte l’image de foi chrétienne.
Dans un discours adressé aux Evêques italiens, Pape François s’est exprimé de la manière suivante :
« La doctrine chrétienne n’est pas un système fermé incapable de générer des questions, des doutes, des interrogations, mais elle est vivante, elle sait inquiéter, elle sait animer. Elle a un visage qui n’est pas rigide, un corps qui bouge et se développe, elle a une chair tendre : la doctrine chrétienne s’appelle Jésus Christ ». (Discours de Pape François au Congrès ecclésial National de Florence, 10-11-2015).
En reliant dogme et histoire, contenu et forme, kérygme et langage, Pape François dépasse une dichotomie possible entre le dépôt de la foi et sa forme verbale et avec le critère “missionnaire” il offre à l’Eglise et au monde une figure de la foi comme grâce d’humanité. Il ne divise plus ce que Dieu dans son Fils incarné a définitivement uni.
Nous pouvons rappeler les paroles que le Pape Jean XXIII écrit comme conclusion de son Journal de l’âme, son livre de pensées spirituelles : « Ce n’est pas l’Evangile qui change ; c’est plutôt nous, qui commençons à le comprendre mieux ».
EG n’est pas un autre évangile, mais sûrement il en offre une différente compréhension, la preuve qu’il est toujours le même mais que nous apprenons à le comprendre mieux quand nous ne restons pas en dehors de l’histoire. C’est justement cela “la nouveauté ” d’EG, le nouveau cadre.

Conclusion
Je veux conclure avec un très beau passage d’EG qui pour moi résume la manière par laquelle Pape François nous invite à être des témoins, des missionnaires.
« L’enthousiasme dans l’évangélisation se fonde sur cette conviction. Nous disposons d’un trésor de vie et d’amour qui ne peut tromper, le message qui ne peut ni manipuler ni décevoir. C’est une réponse qui se produit au plus profond de l’être humain et qui peut le soutenir et l’élever. C’est la vérité qui ne se démode pas parce qu’elle est capable de pénétrer là où rien d’autre ne peut arriver. Avoir connu Jésus n’est pas la même chose que de ne pas le connaître, que marcher avec lui n’est pas la même chose que marcher à tâtons, que pouvoir l’écouter ou ignorer sa Parole n’est pas la même chose que pouvoir le contempler, l’adorer, se reposer en lui, ou ne pas pouvoir le faire n’est pas la même chose. Essayer de construire le monde avec son Évangile n’est pas la même chose que de le faire seulement par sa propre raison. Nous savons bien qu’avec lui la vie devient beaucoup plus pleine et qu’avec lui, il est plus facile de trouver un sens à tout. C’est pourquoi nous évangélisons ». (Evangelii gaudium 264 -266).

Ce texte situe l’annonce et la mission non pas dans logique du devoir ni de la nécessité, mais de la grâce, de la gratitude, de la gratuité. Tout cela nous rend libres des résultats, parce qu’il est certain que l’Esprit sait comment s’ouvrir un chemin dans le cœur des personnes. Quant à nous, il suffit de rester concentrés sur la joie de ce qui nous a été donné, une joie contagieuse que nous ne pouvons que communiquer aux autres.

Frère Enzo Biemmi