A première vue, il n’y a rien en commun entre Charles de Foucauld, explorateur et mystique, prêtre et ermite au fond du désert, et le Frère Gabriel Taborin, religieux laïc et fondateur d’une congrégation de Frères. Mais tous les deux ont vécu essentiellement au XIXème siècle, ils ont été des religieux, ils ont eu un projet de fondation, ils se sont inspirés de la vie de Jésus à Nazareth, ils ont voulu être avant tout des « frères »FGT ChDF

DES DÉCISIONS DÉFINTIVES
Nos deux personnages prennent des décisions qui les situent d’emblée dans un état de vie et marquent leur itinéraire. Mais, pour les deux, le chemin sera long avant d’atteindre leur objectif.
Depuis le moment même de sa conversion, Charles de Foucauld s’était senti appelé à la vie religieuse : « Aussitôt que j’ai cru qu’il y avait un Dieu, j’ai compris que je ne pouvais faire autrement que de ne vivre que pour Lui : ma vocation religieuse date de la même heure que ma foi ».
Frère Gabriel avait ressenti la vocation à la vie religieuse dès son adolescence : « Ma vocation à la vie religieuse fut décidée dans un temps où la foi était bien plus vive qu’aujourd’hui, ce fut pendant la célèbre et mémorable mission qui eut lieu à Saint-Claude en 1821, et à laquelle j’eus le bonheur d’assister ». (Autobiographie)

ÉCRIRE UNE RÈGLE DE VIE
Les fondateurs de communautés religieuses écrivent une règle de vie d’abord pour eux-mêmes et ensuite pour ceux qui éventuellement partageront leur charisme.
Malgré sa vie heureuse dans l’austérité de la Trappe, d’abord en France et après en Syrie, Charles de Foucauld se sent attiré par un autre projet qu’il exprima dans une règle de vie. En 1895, à Akbès (Syrie), il écrivit une règle de vie dans tous ses détails, qu’il modifia plusieurs fois, pour la congrégation qu’il rêvait et qui portera le nom de « Petits Frères de Jésus. » Son idéal : « Mener la vie de pauvreté, d’abjection, de détachement effectif, d’humilité et je dirai même de recueillement de Notre Seigneur à Nazareth ». Il a toujours vécu cet idéal, d’abord à Nazareth même, à Jérusalem, et ensuite en Algérie, sans jamais réussir à réunir une communauté autour de lui.
Même si on ne connaît pas exactement la date, nous pouvons affirmer que Frère Gabriel a écrit une règle de vie dès le début de sa fondation. Il l’a modifiée ensuite plusieurs fois, sans jamais obtenir l’approbation du Pape. Il écrivit à Mgr. Devie, son évêque : « Peut-être, Monseigneur, qu’il y a de la témérité de ma part de m’être ingéré à donner des règles à ceux qui veulent suivre les conseils évangéliques, il est vrai que pour tracer des règles de ce genre, il faudrait avoir la gravité d’un vieillard, les lumières des plus prudents et la prudence des plus sages; ce qui me rassure, c’est de vous avoir obéi en les écrivant, et d’avoir fait à ce que je crois, ce que l’Esprit de Dieu m’a dicté à ce sujet. » (Lettre du 12 octobre 1836).

CONSTRUIRE UNE MAISON POUR LA FRATERNITÉ
A Beni-Abbès, Charles de Foucauld avait bâti dès son arrivée plusieurs cellules en vue d’accueillir d’autres ermites. Dans sa visite à Beni-Abbès, Mgr. Guérin, son Vicaire Apostolique, fait une observation dont Charles de Foucauld prend note : « Je bâtis trop, arrêter, ne pas augmenter mes bâtisses… ». Il a fait de même plus tard à Tamanrasset.
Pour Frère Gabriel, la construction de la Maison-Mère de Belley a été une préoccupation qui l’a accompagné pendant de longues années. Il voulait une maison pour réunir tous les Frères une fois par an, pour les envoyer ensuite en mission : « Nous terminons, nos très chers Frères, en vous exprimant, par avance, la joie que nous causera votre réunion, et surtout parce qu’elle aura lieu désormais dans une Maison plus spacieuse et plus commode pour nos exercices et, en outre, parce que ce sera là, nous l’espérons, que vous viendrez terminer votre sainte carrière, après avoir procuré la gloire de Dieu et vous être rendus utiles au prochain. Mais pénétrons-nous bien que c’est moins à nos soins qu’à ceux de la Providence que nous devons cette Maison; que c’est là plus spécialement que nous devons nous édifier mutuellement et que Dieu veut qu’on le serve en esprit et en vérité. » Circulaire n°1 1844)

L’INSPIRATION DE NAZARETH
En 1897 Charles de Foucauld va vivre effectivement à Nazareth en Palestine, il se nomme alors Frère Charles de Jésus. Mais, plus important que la matérialité de vivre dans le village de Jésus, est l’idéal de vie qu’il y puise : mener la vie de Nazareth dans un pays de mission. C’est ainsi qu’après son ordination sacerdotale, il part de nouveau vers le désert du Sahara occidental, qu’il avait déjà exploré et dont il deviendra le premier missionnaire.
Frère Gabriel propose, à son tour, la vie de la Sainte Famille de Nazareth comme idéal de vie de tout chrétien. « Le bon chrétien se transporte souvent en esprit de foi, sous l’humble toit de Nazareth où il se retrouve encore au sein de cette auguste famille qui réunit toutes les vertus divines et humaines. Seule en relation directe avec le Ciel, cette Trinité terrestre, comme l’appellent saint Bonaventure et saint Jean Damascène, s’offre à notre amour par ses charmes et ses bienfaits. » (L’Ange conducteur des pèlerins d’Ars)
Tous les deux ont souligné et vécu un trait caractéristique de Nazareth : l’humilité.
Charles de Foucauld a fait d’une expression de l’abbé Huvelin, son directeur spirituel, le mot-clé de sa vie « Notre Seigneur a tellement pris la dernière place, que personne n’a plus jamais la lui ravir »
Le Frère Gabriel écrivait vers la fin de sa vie : « Devenant religieux, je devais certainement être le dernier de tous dans une communauté, vu mon indignité mon peu de talent et de science; je ne me serais jamais imaginé que la Providence, en laquelle j’ai toujours eu la plus grande confiance, et qui m’a toujours assisté d’une manière visible, aurait choisi un si faible instrument pour former une Congrégation religieuse que le Souverain Pontife a daigné approuver » (Testament Spirituel)

ÊTRE FRÈRE
Charles de Foucauld, dans un contexte difficile, a voulu vivre une fraternité concrète avec tous. Il écrivait à Beni-Abbès : « Je veux habituer tous les habitants, chrétiens, musulmans, juifs et idolâtres, à me regarder comme leur frère, le frère universel… Ils commencent à appeler la maison la Fraternité (la Khaoua, en arabe), et cela m’est doux. ». Et il disait, quand il était déjà en pays Touareg, soulignant toute la difficulté d’une mission entrevue à longue échéance : « Mes journées sont occupées par l’étude de la langue de ce pays, langue berbère très pure, et par les traductions des saints Évangiles en cette langue. Les indigènes nous reçoivent bien; ce n’est pas sincère; ils cèdent à la nécessité. Combien de temps leur faudra-t-il pour avoir les sentiments qu’ils simulent ? Peut-être ne les auront-ils jamais. S’ils les ont un jour, ce sera le jour qu’ils deviendront chrétiens. Sauront-ils séparer entre les soldats et les prêtres, voir en nous des serviteurs de Dieu, ministres de paix et de charité, frères universels ? Je ne sais. Si je fais mon devoir, Jésus répandra d’abondantes grâces, et ils comprendront. »
Gabriel était appelé « Frère » par les gens de son village avant d’être religieux. Il a voulu vivre et proposer à tous, dans l’esprit de famille, la beauté comme aussi les fortes exigences de ce nom : « Vous portez le doux nom de Frères, ne permettez jamais qu’on vous nomme autrement; les noms de dignité inspirent et commandent le respect; mais celui-là ne respire que simplicité, bonté et charité» (Guide). Et il souligne en particulier l’exigence de rester proches des jeunes et des petits : « D’ailleurs, le nom de Frère que porte le Religieux de la Sainte-Famille, marque naturellement l’aménité qu’il doit avoir envers tout le monde, et particulièrement à l’égard des enfants. » (Nouveau Guide).
Toutes les personnes qui entrent dans le Lycée Charles de Foucauld de Lyon peuvent voir un médaillon de Charles de Foucauld et un buste de Frère Gabriel Taborin à proximité. En cette année du centenaire de la mort de Charles de Foucauld, tous sont invités à établir quelques connexions entre les deux et surtout à poursuivre l’idéal de fraternité qu’ils ont vécu et transmis.

Frère Théodore Berzal

Belley, juin 2016