Nous présentons une série de lettres du Frère Gabriel Taborin destinée à une lecture personnelle ou en communauté. Cette série ne peut pas être représentative de l’ensemble d’une correspondance qui comprend 6719 lettres, selon le dernier calcul établi. Il s’agit uniquement de quelques coups de projecteur sur certaines circonstances de la vie de Frère Gabriel Taborin.
Cependant, prises dans son ensemble, ces lettres offrent un panorama en ordre chronologique sur les moments les plus significatifs de l’itinéraire du Fondateur de la Congrégation des Frères de la Sainte Famille. On a essayé d’introduire une certaine variété de destinataires (Frères, autorités religieuses et civiles, curés, etc.), ainsi que différentes situations (écoles, paroisses, conflits, etc.).
Le lecteur peut se poser quelques questions dont la réponse peut déboucher dans la réflexion personnelle ou dans un dialogue en communauté.
Chaque lettre concerne une circonstance très concrète de la vie du Frère Gabriel Taborin, mais quels traits de sa personnalité il met-elle en évidence ?
Chaque lettre a un destinataire, puis-je imaginer une réponse de celui-ci à Frère Gabriel? Dans quelque cas telle réponse existe.
Est-ce que je peux établir quelques connexions, par similitude ou par résistance, avec quelques circonstances de ma vie? Qu’enseignements ou orientations puis-je en tirer ?
Le texte de chaque lettre est précédé d’une petite introduction qui peut aider à le situer dans le contexte de la vie du Frère Gabriel Taborin et dans d’autres milieux plus larges.

Frère Théodore Berzal

Belley, 2017

1: A M. Mermet, Maire de Belleydoux (Ain).25-10-1826 – N° 0001
C’est la première lettre qui se conserve de Frère Gabriel Taborin. Il l’a écrite à Ménestruel (commune de Poncin dans le département de l’Ain), où il venait d’arriver provenant de Courtefontaine (Jura) avec 5 novices.

La lettre est adressée à Claude Mermet, qui fut maire de Belleydoux de 1808 à 1837, avec une interruption de trois ans (1832-1835). Il fut le grand reconstructeur du village après la Révolution et il jouissait de la confiance et de l’amitié de la famille Taborin à tel point de le nommer exécuteur testamentaire du testament de Claude Joseph Taborin, le père de Frère Gabriel, décédé le 6 mars de 1826 à l’âge de 67 ans. Le testament, octroyé trois jours avant la mort, établit la distribution des biens de M. Taborin entre son épouse, Marie Josephte, et ses quatre fils. Dans le testament, comme dans la lettre, il y a une référence aux pièces de Gabriel dans la maison familiale, dont l’une lui servit de salle de classe pour l’école.
On peut remarquer l’éloge un peu conventionnel de Frère Gabriel envers les Supérieurs de la Congrégation de la Croix de Jésus. Ils sont les mêmes que peu après vont critiquer sévèrement sa décision de laisser cette congrégation pour poursuivre son projet de fondation. On peut également constater que Frère Gabriel assume déjà les obligations de la pauvreté religieuse qui l’interdissent de disposer directement de ses biens patrimoniaux.

Poncin, le 25 Octobre 1826.
Monsieur le Maire,

La présente est pour vous renouveler mes sincères sentiments d’amour et de reconnaissance que je vous dois pour toutes les bontés et les attentions que vous avez toujours eues pour moi, et que vous avez eu la complaisance de continuer en vous chargeant de régir mes affaires, qui sans doute ne manquent pas de vous causer du dérangement et des ennuis, en voyant la discorde de mes frères au sujet des biens délaissés par mon pauvre père; mais, je vous prie, Monsieur, de me continuer votre attention en continuant d’être le curateur des biens que mon état ne peut me permettre de gouverner moi-même: Vous en serez récompensé, comme de juste, par les petites indemnités spirituelles et temporelles.
J’ai appris avec peine que notre partage n’est pas terminé. Je crains beaucoup à cause de dettes de François. Par conséquent, je vous prie de presser les affaires, et même de forcer mes frères à partager le plus tôt possible.
Après avoir réfléchi, je me suis entièrement déterminé à garder mes chambres, car j’y trouve mon avantage en bien des manières, comme vous le verrez dans la lettre que j’écris à ma mère, dont vous voudrez bien avoir la complaisance de lui en faire lecture, en la lui remettant.
Monseigneur l’Evêque de Saint-Claude a joint notre établissement à celui du Révérend Père Bochard, à Poncin, où nous sommes depuis 12 jours. Grâce à Dieu, nous n’avons qu’à nous applaudir de ce changement. Nous avons le bonheur d’avoir des Supérieurs vraiment dignes d’être à la tête d’une si sainte Communauté, connue sous le nom de FRERES DE LA CROIX DE JESUS. Aussi, nous nous empressons de puiser auprès d’eux leurs leçons précieuses et seules capables d’assurer notre bonheur pour cette vie et pour l’autre.
Je ne vous fais point le détail des études que nous faisons, car l’état auquel nous sommes destinés les présuppose.
Je ne saurai finir ma lettre sans vous prier de me rappeler au souvenir de Madame votre épouse, ainsi qu’à votre aimable famille, surtout à mon ami Claude, que j’embrasse bien tendrement en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ma chambre d’école sera toujours à la disposition de la Catherine.
Tout en finissant, je vous supplie de me donner de vos nouvelles, et je vous prie de me croire, Monsieur, votre très humble et très respectueux serviteur.

Frère Gabriel (Taborin).

2: Au P. Roland, Lons-le-Saunnier 9-10-1835 – N° 0008
Le P. Jean François Roland (1784 – 1865) prêtre du diocèse de Saint-Claude, fut un des meilleurs amis et conseillers de Frère Gabriel. L’abondante correspondance qui s’est conservé entre les deux témoigne de la confiance réciproque. Le P. Roland était curé à Courtefontaine quand le Frère Gabriel arriva à cette localité avec ses novices en 1826. Il accueillit avec bonté et il aida en tout ce qu’il put la petite communauté, mais sa nomination comme directeur spirituel du grand séminaire précipita la sortie de Frère Gabriel de Courtefontaine.
Pendant la période de Belmont le Frère Gabriel lui confia à plusieurs reprises ses préoccupations et ses projets. L’un d’eux était que le P. Roland vînt à Belmont pour prendre en charge la congrégation comme Supérieur, ou peut-être plutôt comme délégué de l’évêque.
En cette première lettre qu’il lui adresse depuis Belmont, il lui rend compte de la vie et des difficultés de la naissante congrégation et il lui demande son soutien pour renforcer la formation de ses novices. On peut souligner à la vue de cette lettre la continuité du projet de Frère Gabriel depuis qu’il commença à Saint-Claude, ainsi que le changement significatif du nom de la Congrégation

Monsieur et très cher Père en Jésus Christ,

En vous adressant la présente je n’ai satisfait qu’au besoin le plus pressant de mon cœur, car il me tarde réellement de recevoir de vos chères nouvelles et de vous en donner des miennes, ce que j’aurais dû faire depuis plusieurs années. Je suis certainement confus de ce retard; je vous prie de me pardonner et de croire que, malgré mon long silence, vous m’avez été constamment présent devant Dieu. Et comment oublier un seul instant un si bon Père qui a eu tant de bontés pour moi ?
Je suis à Belmont depuis six ans. J’y ai acheté, tant à crédit qu’avec les deniers de la Providence, une jolie maison où j’ai formé un pensionnat pour les jeunes gens, ce qui m’a fourni l’occasion de donner suite à la bonne œuvre que nous avions commencée dans le diocèse de Saint-Claude, comme vous le verrez dans le prospectus et la notice ci-jointe que j’ai cru devoir vous adresser, pensant que cela vous ferait plaisir. Notre saint Evêque est tout pour nous, il nous aide de sa bourse pour l’agrandissement de notre maison; déjà il nous a demandé deux de nos Frères pour sa ville épiscopale de Belley et nous allons encore lui en donner deux à la Toussaint. On nous demande partout de nos Frères; mais comme nous ne sommes pas encore bien nombreux, nous ne pourrons faire que quelques nouveaux établis­se­ments cette année. Le bon Dieu semble véritablement me récompen­ser des épreuves que j’ai eu à soutenir pendant une dizaine d’années pour me conserver dans ma vocation primitive et pour former une société qui est des plus utiles; car nous sommes chez nous et le nombre de nos associés s’accroît chaque jour par le zèle empressé que notre digne et vénérable Evêque met à protéger et à recomman­der notre Société. Elle est la même que jadis à Courtefontaine, mais dans la suite nous aurons encore des Frères servants qui se répandront dans les hôpitaux pour y soigner les malades et les détenus dans les prisons. Nous avons pris le nom de Frères de la Sainte-Famille. Notre costume est le costume clérical, moins le rabat et plus la croix.
Nous aurions besoin dans ce moment d’un bon maître des novices et d’un professeur pour le latin. Si vous pouviez nous les procurer pour la rentrée, vous nous feriez un sensible plaisir; nous vous serions infiniment reconnais­sants. Notre Dieu qui est si bon, ne laisserait pas cela sans récompense. Nous avons bien deux aumôniers à la maison; mais leurs fonctions les empêchent de se livrer à l’enseignement. Je pense que tant dans votre séminaire que dans l’école normale de Courtefontaine vous pourriez nous procurer ces deux sujets. Mais nous ne pourrions les recevoir qu’à condition qu’ils s’associassent à notre Société de la Sainte-Famille. Nous désirons toujours de vous avoir pour supérieur de notre société. Notre saint Evêque en serait enchanté et nous nous serions au comble du bonheur. Mais nous ne méritons pas encore un si grand présent du Ciel. Il y a trois semaines que je fus à Bourg d’où je devais vous aller voir. J’appris, à mon grand regret, par une Sœur de la Charité, que vous n’étiez pas à Lons-le-Saunier dans ce moment. Mais je ne perds pas le courage, car aussitôt que je pourrai vous aller voir je satisfe­rai pleinement mon cœur à cet égard. Je vous prie en grâce de bien vouloir me donner de vos chères nouvelles le plus tôt que vous le pourrez et de nous procurer des sujets autant que vous le pourrez et vous ajouterez par là un nouveau titre à ma vive gratitude.
Je vous renouvelle tous mes sentiments de respect, de reconnaissance et d’attachement avec lesquels j’ai l’honneur d’être pour toujours, mon très cher père, votre humble et tout dévoué enfant.

3: À Sa Majesté le Roi des Français, 01-07-1836 – N° 0043
Le “Roi des Français” (Il préférait lui-même s’appeler de ce nom mieux que Roi de France) était Louis-Philippe d’Orléans. Il succéda sur le trône à Charles X, dernier roi de la dynastie des Bourbons. Son règne est allé de la révolution de 1830 jusqu’à la révolution de 1848. Pour la France ce fut une période d’industrialisation et d’expansion coloniale. Louis Philippe dans l’exercice de ses fonctions de gouvernement se montra réservé et prudent, et il manifesta un grand attachement au pouvoir. Il comptait sur l’appui social de la bourgeoisie et bénéficia d’un cycle économique expansif. En politique étrangère, il s’approcha de la Grande-Bretagne, pour mettre fin à la rivalité franco-britannique dans la Méditerranée et en Espagne. Il commença également un rapprochement de l’Autriche pour obtenir un appui à son règne de la part des régimes autoritaires.
Pendant son règne beaucoup des Congrégations religieuses fondées en France après la Révolution, obtinrent la reconnaissance légale. Le Frère Gabriel envoie au roi cette lettre, qui est presque seulement un billet de présentation, pour lui signifier l’existence et la finalité de l’œuvre qu’il était en train de commencer et pour demander son aide et protection. Comme chaque fois qu’il s’adresse aux autorités civiles, Frère Gabriel souligne la finalité sociale de son projet de fondation.

Belmont, le 1er Juillet 1836
Sire,
Gabriel. Taborin, le plus respectueux le plus fidèle et le plus dévoué de ses sujets, ose porter sa réclamation au pied du trône de Votre Majesté,
Depuis 7 ans ledit Taborin exerce légalement avec zèle et succès les fonctions d’Instituteur primaire à Belmont, où il a fixé son domicile.
Propriétaire d’une maison qu’il destine au bien public sous le nom d’Œuvre dite de la Sainte Famille dont le but est de former des hommes qui soumis aux lois civiles et ecclésiastiques, se répandent dans les paroisses, à la demande des Autorités, pour y exercer les fonctions de maîtres d’école, de Catéchistes, de clercs, de Chantres et de Sacristaine. Quelques-uns de ces hommes, voués à faire le bien seront envoyée dans les prisons pour donner leurs soin aux détenus; de plus, ledit Taborin ouvre dans la maison un asile gratuit aux enfants abandonnés et aux orphelins pauvres, et par là il prépare à la société une génération pleine d’honneur et de probité, prête à tout sacrifier pour son Dieu, son Roi et sa Patrie
La maison du soussigné, déjà connue du Conseil Royal qui autorise ledit Taborin à y recevoir des élèves pensionnaires, n’étant plus suffisante pour contenir les élèves qu’on lui présente et qui se destinent aux fonctions mentionnées, il se trouve dans la nécessité d’agrandir cette maison.
La dépense à faire pour cette bonne œuvre est estimée, d’après le plan et devis, à 12.000 frs., Les frais à faire pour la nouvelle construction dépassent beaucoup 1es pouvoirs du soussigné qui, ayant consacré sa fortune, ses talents et sa personne pour l’Etablissement qu’il dirige n’a, Sire, d’autre espoir que de recourir en toute confiance à Votre Majesté pour obtenir d’elle les secours nécessaires pour l’agrandissement de la maison désignée.
Si Votre Majesté daigne se taire faire un rapport à cet égard, Elle reconnaîtra que les besoins du soussigné sont fondés de manière à ne souffrir aucune discussion et que son Etablissement inspirera de l’intérêt à Votre Majesté, dont il est avec le plus profond respect, Sire, le plus fidèle, le plus sincère et le plus soumis de ses sujets.

4: À François Poncet, Saint-Claude. 16-11-1836 – N° 0057
François Poncet était un cousin et un bon ami de Gabriel Taborin. Quand celui était en train de chercher le moyen concret de vivre la vocation religieuse, à laquelle il se sentait appelé depuis l’adolescence, il alla à Lyon à la recherche d’une communauté. François Poncet l’accompagna dans ce voyage parce qu’il partageait ses idéaux. Et quand peu après Gabriel laissa la place d’aide de chambre de l’évêque de Saint Claude Mgr. de Chamon pour fonder la communauté des Frères de San Joseph, François Poncet le remplaça dans ses fonctions, et il y resta pendant plus de 20 ans. Ils conservèrent toujours le contact, grâce à une correspondance pleine de respect et d’amitié.
A la mort de Frère Gabriel, François Poncet envoya un long témoignage sur lui, racontant à sa manière quelques faits de la vie du jeune Gabriel et des premiers pas de la fondation.
Dans cette lettre, écrite à l’occasion du décès de la mère de François, nous pouvons apprécier un panorama de la vie de la naissante congrégation de Frère Gabriel et la référence à des personnes bien connues et très estimées par tous les deux à Saint-Claude.

Mon bien cher et intime ami,
Il y a effectivement un peu de négligence de votre part à me donner de vos chères nouvelles. Quant à moi, mon état ne me permet plus d’être à moi et à certains amis comme vous dont l’aimable souvenir me sera toujours cher. Bien des fois j’éprouve de la peine en pensant que mes amis croiront que je les oublie, ou ne leur écris pas selon qu’ils le désirent et comme l’amitié et la reconnaissance l’exigent; mais le temps me manque bien plus que la volonté. Vous faire l’énumération de mes obligations et de mes occupations journalières ici serait trop long; de plus je suis obligé d’aller de côté et d’autre pour les affaires de notre Congrégation qui nécessitent ces voyages. J’ai fait cette année plusieurs établissements de nos Frères, savoir: à Belley, à Seyssel, à Chambéry où j’ai été obligé de rester quelque temps et c’est ce qui a fait qu’il n’y a que dix jours que j’ai reçu votre lettre. J’ai aussi passé tout le carême à Lyon où j’ai fait une quête dont vous verrez l’objet dans la note ci-jointe.
Ma joie aurait été parfaite si j’avais pu vous posséder quelques instants dans notre pauvre et petit monastère que Dieu semble bénir actuellement. En allant voir notre vénérable Evêque avec qui je suis très bien, j’aurai bien eu du plaisir d’y rencontrer votre digne et respectable maître et de lui présenter ­mes très humbles hommages. Il faut espérer que j’aurai cet avantage un peu plus tard, j’y tiens fortement. Soyez, s’il vous plaît, l’interprète de mes sentiments auprès de mon bon et vénérable père monsieur Desrumeaux. Dites-lui que nous avons été mortifiés de ce qu’il n’a pu se rendre à notre invitation, mais que ce qui est différé n’est pas perdu. Annoncez-lui aussi qu’il y aura un grand carillon au couvent de Belmont quand il y viendra l’année prochaine. Sa filleule (notre cloche) unira sa voix argentine aux nôtres pour chanter l’hymne de la reconnaissance.
Je n’oublierai jamais le bon et brave chanoine monsieur Girod. Faites-lui aussi agréer nos très humbles respects, ainsi que le renouvellement de ma vive et sincère reconnaissance pour tout le bien qu’il m’a fait.
La bonne vie et les longues et grandes souffrances de votre brave mère nous laissent à espérer que la mort l’aura conduite au séjour des bienheureux, après l’avoir délivrée des misères de la vie. J’ai déjà uni et j’unirai encore mes prières aux vôtres pour le repos de son âme. Consolons-nous en Dieu dans nos peines et dans la perte de nos parents et de nos œuvres: notre vie est parsemée de misères; mais que nous serons heureux et sages si nous tâchons d’être chaque jour dans l’état que l’on désire que Dieu nous trouve à l’heure de la mort. Il faut bien espérer que le bon Jésus, par l’intercession de sa sainte Mère, nous accordera cette grâce, avec celle d’aller rejoindre nos parents, nos amis et nos compatriotes qui sont dans le Ciel. Mais, mon bien cher ami, unissons bien nos prières pour cela. C’est dans ces sentiments que la foi m’inspire que je vous prie de me croire à jamais le plus sincère, le plus fidèle et le plus attaché de vos compatriotes et de vos amis.

5: A M. Jacob, père de Frère Bernard 25-05-1837 – N° 0072
Cette lettre est la réponse à une autre que Frère Gabriel avait reçu du père du jeune Louis Bernard Jacob en date de 19 mai 1837, dans laquelle il dit entre autres choses: “ Ah ! c’est bien avec joie et empressement que je vous déclare, Monsieur, que je suis très disposé à faire tous mes efforts pour contribuer autant qu’il est en moi à son admission dans votre Ste Famille, si je suis très heureux d’apprendre son incorporation dans cette société, je m’écrierais avec le père de famille, mon fils était perdu, je l’ai trouvé, mon épouse est dans les mêmes dispositions. Oui, nous faisons tout notre possible pour contribuer à son bonheur.” Comme d’autres du même genre, cette lettre est un témoignage de la relation, pas toujours faciles, que le Supérieur de la Congrégation conservait avec les familles des Frères, comme aussi de l’importance de celles-ci dans le processus de la vocation de leurs enfants.
Louis Bernard Jacob naquit à Vésenaz (environs de Genève) en 1819. Il fit sa première profession sous le nom de Frère Bernard en 1838 avec 11 autres Frères. Il travailla comme maître d’école à Seyssel et à La Rochette et il sortit de l’Institut en 1840, après la retraite annuelle à Belley en 1840. Sa correspondance avec le Frère Gabriel ne permet pas d’établir les causes de son abandon de l’Institut. Après être sorti, il resta un temps dans le couvent des Capucins à Chambéry, d’où il écrivit une lettre à Frère Gabriel dans laquelle il demande avec insistance le retour à la Congrégation, ce qui ne se produisit pas.

Mon bien cher monsieur,
J’ai reçu avec le plus grand plaisir votre lettre attendue depuis bien longtemps. Elle a porté la joie dans mon cœur comme elle la portera sans doute dans celui de votre fils lorsque je la lui aurai communiquée. Votre fils se présentant dans notre établisse­ment nous ne pouvions l’y recevoir qu’après avoir pris des renseignements sur sa conduite et sur sa famille. Les renseigne­ments qui m’ont été donnés par le digne ecclésiastique de Savoie ont été des plus satisfaisants et je vois bien par votre lettre et par la bonne conduite de votre fils que je n’ai point été trompé.
Nous étant assurés des sentiments pieux de votre fils et de sa vocation, nous l’avons reçu et nous n’avons qu’à nous féliciter de son entrée dans notre congrégation. Depuis quelques mois il a été solennellement revêtu du costume clérical qui est celui de notre congrégation et il est actuellement placé dans une paroisse considérable où nous avons un établissement dont la direction lui est confiée. L’école primaire qu’il dirige avec deux autres religieux est très nombreuse. Il fait très bien. Nous en sommes très contents ainsi que les Curés, Vicaires et habitants où il est placé. Nous espérons qu’il persévérera dans sa sainte vocation et qu’il procurera la gloire de Dieu et le salut des âmes. Les bons sentiments qui l’animent me donnent cette sainte espérance. Il ne vous oublie pas certainement dans ses prières, quoiqu’il pensait que vous l’aviez entièrement oublié de votre côté. Ce brave Frère Bernard (c’est son nom de religion) sera, je le répète, bien satisfait lorsque je lui aurai donné de vos chères nouvelles qu’il n’attendait plus.
Nous avons exigé 730 francs et puis son trousseau pour son admission, comme nous l’exigeons pour tous. Il n’a donné que son trousseau. Je vous prie de nous faire parvenir au plus tôt la somme désignée ou du moins une partie. Nous sommes dans le besoin et vous nous obligeriez infiniment si vous pouviez nous faire parvenir cette somme dès que vous le pourrez. Je suis bien aise que vous vous soyez chargé des dettes de votre fils qui m’inquié­taient grandement. Vous avez fait une bonne œuvre. Notre Dieu qui est si bon ne laissera pas cela sans récompense, non plus que les autres sacrifices que vous aurez faits pour votre fils qui est tout déterminé à suivre les conseils évangéliques dans le saint état religieux.
Il est possible que dans le courant de cet été ou de l’automne prochain je me procure l’honneur et le plaisir de faire votre connaissance, ainsi que celle votre digne famille, vu que je dois aller à Genève pour affaires. En attendant je vous prie d’agréer l’assurance de mes sentiments de respect et d’estime avec lesquels j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et tout dévoué serviteur.

6: À un Frère 19-07-1837 – N° 0077

Le Frère Gabriel était très discret quand il s’agissait de la correspondance avec les Frères. Il y a beaucoup de cas où dans le registre on consigne le nom de l’intéressé, mais dans d’autres non, comme pour cette lettre. On pourrait essayer peut-être de connaître de quel Frère il s’agit, s’il y eût quelque intérêt en cela, parce que les communautés en dehors de Belmont en 1837 étaient seulement trois: Belley, Seyssel et La Motte Servolex, et les Frères n’étaient que huit. Au commencement et à la fin de la lettre il est question de Frère Joseph Doublier (1777-1855), un des premiers Frères et homme de confiance de Frère Gabriel.
La lettre est un ensemble d’avertissements et de conseils à un Frère qui avait commis quelque faute. Le Frère Gabriel était en particulier sensible aux absences non autorisées de la communauté. En plus des conseils dictés par sa propre expérience et son autorité, le Frère Gabriel fait référence à deux livres: l’Imitation de Jésus-Christ et la Règle, où l’intéressé est invité à trouver les motivations pour une bonne conduite. Comme continuation de la communication établie par la lettre est présenté au Frère en question le dialogue direct avec son Supérieur et non à travers une troisième personne.

Mon cher Frère,

Je n’ai pas besoin que le Frère Joseph ou autres personnes viennent ici pour vous desservir et vous faire connaître. Je vous connais depuis longtemps, mon cher Frère, et sais assez à quoi m’en tenir à votre égard.
Vous devez plus que tout autre savoir que je connais la faiblesse humaine et que je ferme les yeux sur bien des choses; mais il est certaines fautes de malice qu’on n’excuserait pas dans un libertin, à plus forte raison dans un religieux ou dans un homme revêtu de l’habit ecclésiastique.
Vous faites très bien de me rapporter au livre de l’Imitation. Oui, mon cher Frère, quand nous pratiquerons bien ce que ce saint livre nous prescrit, nous remplirons tous nos devoirs, soit envers Dieu, soit envers nous-mêmes et soit envers le prochain et ceux qui nous sont confiés. Nous ne donnerons point de scandales dans nos paroles, dans nos démarches et dans nos actions et nous resterons toujours fidèles à notre vocation et à tous les engagements religieux que nous avons faits.
Nous n’avons rien changé à notre Règle, si ce n’est (pour bonnes raisons) d’y avoir ajouté que les Frères ne peuvent s’absenter même pendant un jour, de leur demeure, sans la permission du supérieur principal. Suivez-la donc bien cette règle; elle nous mènera au seul bonheur véritable qui est la sanctification, et vous préservera de tout blâme.
Je vous invite à ne point frapper ni maltraiter vos élèves, afin de vous éviter personnellement des désagréments auxquels ­vous ne songez peut-être pas assez et dont vous êtes menacé. Tout en vous engageant, mon cher Frère, à bien remplir vos obligations de votre charge, et malgré tout, je vous renouvelle encore l’assurance de mon sincère attachement.
Mon bien cher Frère, j’aurais eu bien du plaisir de vous voir, à la place du Frère Joseph, et vous n’auriez fait que votre devoir de venir parce que je vous l’avais recommandé, pour bonnes raisons; mais puisque vous craignez de venir, je vous irai voir la semaine prochaine, si je le puis à mon retour de Bourg. Ne souffrez pas qu’on prononce des paroles déshonnêtes en votre présence, entendez-vous bien, pour que les affaires aillent mieux dans votre établissement, et prenez bien garde que cet établisse­ment ne tombe pas par votre faute. Tout l’odieux retomberait sur vous. Soyez bon religieux, en toutes occasions; respectez-vous et faites-vous respecter. Suivez la Règle dans tous ses points. De cette manière, vous vous conserverez dans votre vocation et vous vous attirerez l’estime de Dieu et de tout le monde. Je vous embrasse et vous renouvelle mon amitié et mon sincère attache­ment.

7: A Mgr. Devie, Évêque de Belley 08-07-1838 – N° 0101
Le Frère Gabriel devait être assez déçu quand il a écrit cette lettre à son évêque. Après une attente de presque deux ans, les deux cahiers volumineux qu’il avait confiés à Mgr. Devie qui contenait la Règle manuscrite de la Congrégation pour demander l’approbation épiscopale, le texte avait été réduit à 30 brefs articles, et en outre le cahier que lui avait remis le chanoine Robert ne contenait pas l’approbation sollicitée.
Le Frère Gabriel fait mention seulement de cette dernière circonstance et il demande avec humilité et fermeté à Mgr. Devie de donner l’approbation promise. Le résultat de cette lettre a été la pleine approbation signée au Grand Séminaire de Bourg-en-Bresse le 15 août de 1838. Mais le Frère Gabriel, dans l’édition imprimée de la Règle de la Congrégation, sous le titre de Guide des Frères de la Sainte Famille, compléta le texte avec cinq Règlements sur les différents aspects de la vie et des activités des Frères, et en plus avec le Livre de prières de la communauté. L’approbation de Mgr. Devie, présente au début du livre, s’étend “aux statuts et règlements de la Congrégation de la Sainte Famille.” Il faut ajouter en outre que Mgr. Devie paya l’édition du livre.

Monseigneur,
J’ai l’honneur de vous prévenir que Monsieur Robert m’a remis le petit cahier contenant nos statuts que Votre Grandeur a eu la bonté d’examiner et dont elle a paru être content, mais j’ai été peiné de ne point y trouver l’autorisation authentique que vous aviez promis d’y mettre et sans laquelle ces statuts ne sont que comme un corps sans âme. Monsieur Robert me dit que vous lui aviez promis de les autoriser en votre nom, mais Monsieur Robert n’étant pas une autorité connue, son approbation serait regardée comme nulle aux yeux du public et surtout aux yeux de Mgr l’Archevêque de Chambéry et de sa Majesté le Roi de Sardaigne, à qui je me propose de les présenter incessamment afin d’obtenir leur approbation qui peut nous être avantageuse sous plusieurs rapports.
Ainsi, Monseigneur, je vous prie très humblement de tenir parole et de donner authentiquement l’autorisation que je vous demande au nom de notre petite société qui s’est formée sous vos auspices et d’après vos sages conseils, et dont vous avez toujours daigné être le protecteur et le soutien spécial. Oui, Monseigneur, Votre Grandeur a constamment agi à notre égard comme le meilleur et le plus tendre des pères; daignez l’être toujours, Monsei­gneur, je vous en prie, au nom du bien que peut faire notre établisse­ment; comblez nos désirs en nous accordant ce qui fait ici l’objet de ma demande, peut-être trop importune. Encouragés par là, nous redoublerons de zèle, nous augmenterons dans le désir que nous avons de nous donner à Dieu par des vœux et de vous jurer obéissance.
J’ai promis à Votre Grandeur que je lui présenterais le petit règlement que le bon Dieu semble m’avoir inspiré et qui doit fixer nos exercices de piété et ainsi que celui qui doit nous servir de guide et établir l’uniformité dans nos écoles. J’aurai l’honneur de vous les présenter à Bourg dans la quinzaine pour le faire revêtir de votre approbation qui, je le répète, est indispensable pour pouvoir affermir notre petite société et nous étendre en Savoie qui nous offre des secours plus considéra­bles que notre France.
J’ai l’honneur d’être, avec le plus profond respect et la plus vive reconnaissance, Monseigneur, de Votre Grandeur, le très humble et très obéissant serviteur.

8: AUX FRÈRES DE LA SAINTE-FAMILLE       08/09/1838
L’introduction du Frère Gabriel à la première édition du Guide a la forme de lettre adressée à tous les Frères, auxquels il dédicace le livre. Le premier paragraphe est destiné naturellement à remercier Mgr. Devie et à reconnaître son rôle fondamental dans la fondation de la Congrégation.
L’affirmation de Frère Gabriel disant que «Les règles contenues dans ce livre ont été depuis plus de vingt ans l’objet de nos plus sérieuses réflexions » est surprenante parce qu’elle nous ramène à ses derniers années de Belleydoux. Le mûrissement de sa vocation, comprenait-il déjà aussi une forme de vie exprimée dans une règle ?
Écrire la règle de vie d’une congrégation peut être une création personnelle mais comme elle est destinée à être vécue en communauté par des personnes qui, bien qu’unies par une même vocation, ont des caractéristiques différentes ; c’est pourquoi sa rédaction exige un don particulier de sagesse pratique et d’équilibre. Comme il est normal, l’exhortation à vivre selon la Règle occupe une place importante dans le texte de la lettre.
Un des paragraphes de la lettre (“A la vérité, notre profession n’a rien d’attrayant selon le monde…”) exprime pour la première fois ce contraste entre la mentalité mondaine et celle de l’Évangile, entre la sublimité de la vocation du Frère et l’humilité et simplicité de ses activités. C’est un thème que Frère Gabriel reprendra en différentes autres occasions.

Nos très chers et bien-aimés Frères,
Depuis longtemps vous réclamiez avec instance le Guide qui contient nos statuts, les règlements, le cérémonial et le recueil des prières de notre petit Institut; nos cours sont enfin satisfaits; nous vous adressons aujourd’hui ce livre précieux, au nom de Monseigneur Devie, Évêque de Belley et premier Supérieur de notre Institut. C’est au zèle et à l’éminente piété de ce digne et vénérable Prélat que nous devons la formation de notre établisse­ment et notre consécration à la vie religieuse. Remercions-en Dieu, nos très chers Frères, et prions pour la conservation de notre Père commun.
Les règles contenues dans ce livre ont été depuis plus de vingt ans l’objet de nos plus sérieuses réflexions. Après avoir reconnu, par expérience, qu’elles sont toutes faciles dans la pratique, nous vous les avons données d’abord manuscrites, et nous vous avons demandé plusieurs fois ce que vous en pensiez; vous avec toujours répondu que vous les aimiez et que vous étiez dans la ferme intention de les suivre toute votre vie; vous en fîtes même la promesse à la face du saint Autel, le jour que vous fûtes revêtus du saint habit de la Congrégation.
N’osant compter sur nos faibles lumières, et ne voulant rien entreprendre sans le sages conseils de Mgr. l’Évêque de Belley, Prélat aussi zélé à encourager les pieuses entreprises qu’à les exécuter lui-même: nous lui avons soumis les présents Statuts et Règlements, avec la ferme résolution de nous en rapporter uniquement à sa décision, que nous avons toujours regardée comme celle de Dieu même, et après les avoir lus avec une scrupuleuse attention, il les a autorisés authentiquement, comme vous pouvez le voir.
Une main plus habile aurait sans doute rendu la lecture de ce livre plus agréable et plus intéressante; mais ce n’est ni pour le monde ni pour les savants du siècle qu’il a été composé; c’est pour vous, c’est pour moi, c’est pour les simples et les pauvres d’esprit qui seront appelés à suivre les conseils évangéliques, en s’associant à nos pénibles mais louables fonctions.
Pénétrons-nous bien, nos très chers Frères, de la grandeur des devoirs que nous nous sommes imposés: ils sont grands, ces devoirs, mais ils ne seront pas sans récompense devant Dieu, si nous nous en acquittons par esprit de foi. Destinés par nos fonctions à vivre au milieu du monde, que de dangers nous y attendent! L’ennemi du salut ne nous ménagera pas; il n’est sorte de ruses qu’il n’emploie pour nous perdre, mais nous en triompherons, en nous entretenant dans la piété et dans les bons principes qui nous ont été enseignés, mais surtout en suivant fidèlement les règles qui nous sont tracées dans le présent Guide.
Recevez-le donc, nos très chers Frères, avec soumission et respect, afin qu’il produise une réforme absolue parmi nous et maintienne l’uniformité dans tous nos établissements. Lisons-le dans un esprit de simplicité et un désir sincère de nous instruire de nos devoirs; c’est le moyen d’en tirer du fruit et de contribuer puissamment à notre sanctification et à celle des autres.
A la vérité, notre profession n’a rien d’attrayant selon le monde ni sous le rapport de l’intérêt personnel: point de fortune à espérer; aucune renommée à acquérir; écouler sa vie dans un travail monotone; n’avoir souvent pour toute reconnaissance que la critique ou l’ingratitude; être constamment assujetti à l’obéissance; n’avoir rien en propre; être mort à ses goûts et à sa propre volonté; vivre dans le monde et n’avoir aucune part à ses plaisirs; faire le sacrifice de sa liberté, de sa jeunesse, de ses talents, de sa santé et de sa vie même, pour se rendre utile au prochain; enfin, s’épuiser en sacrifices à peine comptés par ceux qui en profitent, et travailler pour les hommes sans pouvoir en attendre de récompense dans la vie présente. Mais, nos très chers Frères, nous visons à quelque chose de bien plus précieux; nous visons à la gloire de Dieu, au salut des âmes et à notre propre sanctification, en haïssant le péché et en le faisant haïr, en aimant Dieu et en le faisant aimer partout où il plaira à nos Supérieurs de nous envoyer, et par là nous acquerrons l’inestimable trésor de la félicité éternelle. Courage donc, nos très chers Frères! S’il en coûte un peu pour vivre en bons Frères de la Sainte-Famille, il sera bien consolant de mourir en prédestinés. Avec le secours de la grâce, nous ferons tous nos efforts pour pratiquer le premier les règles de notre Institut, auquel nous nous sommes consacré d’une manière irrévocable. Connaissant votre bonne volonté, nous espérons que nous rivaliserons tous de zèle pour faire le bien, et que nous nous attirerons de plus en plus la protection de Jésus, Marie et Joseph, nos saints patrons et protecteurs.
C’est dans ces sentiments profonds que vous pourrez toujours me croire
Votre très attaché et dévoué Frère,

Frère GABRIEL.
Belmont, dans notre première maison de Noviciat, le 8 septembre 1838.

9: Au Frère Agustín Richard, Directeur, Seyssel 17-12-1839 – N° 0201
Le Frère Augustin Richard naquit au Bourget (Savoie) en 1815 et il fit sa profession religieuse à Belmont en 1839. Tout au long de sa vie il fut placé en différentes communautés de l’Institut comme enseignant et bien des fois comme directeur. Il fut membre du Chapitre Général depuis ses commencements et jusqu’à la fin de sa vie. Il décéda à Belley en 1896.
La lettre que le Frère Gabriel lui écrit quand il était directeur en Seyssel (Ain) montre très bien la bonne relation existante entre les deux et en même temps tout l’éventail des problèmes de la Congrégation à l’époque finale de Belmont: les relations avec les autorités locales et entre les Frères, le milieu éducatif d’une école primaire, les problèmes de vie religieuse et économiques, le spectre du service militaire qui pesait sur les jeunes Frères, etc.
Le Frère Gabriel profite de l’occasion pour lui donner quelques bons conseils spirituels et pour lui rappeler les devises de la Congrégation: “État de grâce, Humilité et Prière; Dieu, ma Règle et mon Supérieur.”

Belmont, le 17 Décembre 1839.

Mon cher Enfant,
J’ai reçu votre lettre avec plaisir, il y avait bien longtemps que je l’attendais. J’aurais voulu que vous m’eussiez donné de plus grands détails sur la nomination du Frère Joseph (Dou­blier). Vous me dites seulement qu’on a envoyé ses papiers à Belley pour son installation, mais j’aurais désiré que vous m’eussiez dit (comme je vous l’avais demandé) si les papiers que j’ai arrangés ici pour le Frère Joseph ont été agréés par les Autorités de Seyssel, ou bien s’il a fallu en faire d’autres, si on a consenti à signer le certificat de bonne vie et mœurs pour le temps que le Frère est resté à Seyssel, si le Conseil (Municipal) a promis de le recevoir comme instituteur communal, et si on a envoyé à Belley les pièces pour cela; je tiens beaucoup à savoir toutes ces choses en détail.
Dites-moi aussi si depuis que vous m’avez écrit, le Maire vous a rendu le Règlement, et s’il l’a signé, comme on le désirait, et s’il ne l’avait pas encore fait, vous iriez le lui demander. Cette pièce vous sera plus utile que vous ne pensez; tâchez donc de l’avoir bien en règle, c’est-à-dire, qu’il soit signé par les membres du Conseil Communal de Seyssel, avec le sceau de la commune; il est possible qu’on le fasse imprimer, mais tenez dans vos intérêts à ce qu’on n’y change rien.
Quant à la classe des adultes, je vous laisse libre, mon cher Frère, de la faire gratis; conférez-en, pourtant, avec le bon Frère Joseph.
Je ne suis pas fâché que vous réunissiez tous les soirs les quatre surveillants; vous vous en ferez des amis, ainsi que de tous ceux qui vous fréquentent. Vous feriez une bonne œuvre, si vous pouviez leur inspirer du goût pour notre saint état.
Je suis enchanté que vous fassiez marcher vos élèves sur deux rangs dans les rues, et de ce qu’ils sont beaucoup plus respec­tueux dans le lieu saint que jadis, Dieu soit béni, mon cher Frère; voilà des fruits de votre mission; j’en bénis le Seigneur et j’espère qu’ils seront toujours de plus en plus abondants: Vous en aurez toute la gloire devant les hommes et le mérite devant Dieu.
Notre tailleur porte la soutane du cher Frère Joseph; je pense qu’elle sera confectionnée de manière à contenter ce bon Frère; cette soutane revient à 48 francs, dont on nous rétribue­ra le montant aussitôt que vous le pourrez.
Je vous fais passer votre part de billets, que j’ai fait imprimer pour exciter l’émulation dans nos écoles; n’oubliez pas qu’ils sont un moyen puissant pour encourager les élèves et les parents; faites-y attacher un haut prix et distribuez-les comme prescrit notre Règle; vous auriez vraiment à vous repentir plus tard d’avoir méprisé l’usage de ces petites récompenses qu’on emploie toujours avec plus de succès dans la ville que dans la campa­gne; le montant de ces billets est de 4 francs.
L’Examen avec les Méditations, qu’on vous a fournis depuis que vous êtes à Seyssel, coûtent -je crois- 8 francs. J’espère mon cher Frère, que votre Établissement nous tiendra fidèlement compte de ces fournitures, dont nous avons fait l’avance, et dont le total est de 60 francs, y compris la soutane du Frère Joseph. N’oubliez pas cette note.
Les 50 francs que Monsieur Carrel redoit pour l’école de l’année dernière, reviennent à notre Mère-Maison. Je vous prie de nous les faire passer dès que ce monsieur vous les aura remis. Si vous pouvez nous les faire parvenir par la même occasion; vous nous obligeriez beaucoup, car nous sommes réellement dans le besoin dans ce moment; Monsieur le Curé de Seyssel vous donnera le bon qui est entre ses mains.
Le Frère Anthelme (Lavalette) a reçu sa feuille aujourd’hui 15; il faut qu’il soit à Bourg le 6 Janvier; contre toute espérance, j’espère que le bon Dieu nous le rendra, et à cette fin j’ordonne que vous fassiez dire, soir et matin, un Pater et un Ave dans vos écoles, sans pourtant dire aux élèves le motif de ces prières; car je ne veux pas qu’on sache que les Frères sont partis; j’ai ordonné les mêmes prières dans tous nos Établissements, jusqu’à l’Épiphanie. Cette affaire m’ennuie beaucoup et, par dessus le marché, le pauvre Frère Maurice (Beaudé) est tout malade; je crains qu’il ait la jaunisse, il s’est beaucoup forcé pour écrire sous ma dictée, je crois que les remèdes vont l’aliter.
Les externes viennent en foule à présent; priez pour nous, vous à qui la meilleure part est échue. Je suis content, on ne peut plus, de la bonne harmonie qui est entre vous et le Frère Joseph. Ce ne doit pas être autrement quand on est brave et qu’on a l’esprit de son état, comme vous l’avez. Je suis bien aise aussi que vous soyez content du brave Guillot; je l’ai toujours regardé comme un bon enfant; je suis bien persuadé qu’il ne sera pas contre vous; dites-lui bien des choses amicales de ma part, et faites agréer mes respects à Monsieur le Curé; puis, faites-vous bien payer pour ce qui vous revient pour le service de l’église; dans les villes on paie le maître-chantre; il me semble que la Fabrique pourrait bien mettre quelque chose pour vous sur son budget.
Exercez toujours bien vos élèves sur le système métrique; puis, donnez-moi souvent nouvelles de vos élèves; je brûle du désir de vous aller voir, mais non pourtant avec autant de plaisir que s’il n’avait pas fallu traverser la ville.
Quand Monsieur le Curé aura reçu l’Ordo de 1840, vous le prierez de vous le communiquer pour voir la note que Monseigneur y a jointe, touchant notre Établissement.
Quand l’Inspecteur passera, ne craignez pas de lui exposer la nécessité de faire arranger vos salles de classe et votre maison d’habitation, surtout s’il y a espoir que le Frère Joseph soit nommé instituteur communal.
Je n’ai pas besoin de vous recommander de tout faire pour le mieux. Je vous regarde, tous les deux, comme des hommes qui ne visent qu’au bien. Il est certaines visites de bienséance dont vous ne pouvez pas vous exempter pour le Jour de l’An; faites-les tous les deux; le Frère Joseph est à neuf, à présent il peut paraître chez les plus grands personnages de Seyssel.
Le bon Frère Maurice veut ici vous exprimer ses sentiments d’amitié; je lui permets avec plaisir, vous priant de recomman­der sa santé au bon Dieu.
Le Curé d’Avressieux, ayant appris la mort de notre Frère François (Dugnat), a fait un service solennel pour le repos du défunt, et auquel il a invité ses paroissiens et les Frères du Pont; je lui suis vraiment reconnais­sant de cette bonne œuvre.
Tous nos Établissements vont bien, grâce au Ciel. Le Frère Clément (Plattier) m’a écrit une lettre admirable; il paraît qu’il est tout à fait à son devoir (à Sornay). Si j’entre dans ces détails c’est que je vous considère toujours comme étant près de moi et toujours dans l’Administration de notre Société. Je pense que vous ne serez pas fâché de cette petite marque de l’estime et de l’attachement que je vous porte.
Allons, mon cher Frère; je termine en vous rappelant ces saintes devises d’un bon Frère de la Sainte-Famille: “État de grâce, Humilité et Prière; Dieu, sa Règle et son Supérieur”.
Oui, mon cher Enfant; rappelez souvent à votre mémoire ces maximes, et vous ne dévierez jamais de vos devoirs, Dieu vous bénira, ainsi que vos travaux. Tels sont les ardents désirs de celui qui vous embrasse de tout son cœur, ainsi que le bon Frère Joseph.

Frère Gabriel, Supérieur.
P.S. — Je croyais (pouvoir) vous envoyer le tailleur, mais il a de l’ouvrage. Je vous envoie François (Dumollard), qui ira jusqu’à Droisy pour chercher de l’argent chez le frère du Frère Marie (Mestrallet).
Il manque 13 boutons à la soutane du Frère (Joseph). Il n’y en avait pas d’avantage à la Maison; vous en trouverez à Seyssel. Écrivez-moi par la même occasion.

10: À Mgr. Devie, Évêque de Belley 01-04-1840 – N° 0232
Il s’agit d’une des multiples lettres écrites par Frère Gabriel au moment crucial du déplacement de la communauté de Belmont, berceau de la Congrégation, à Belley, la ville épiscopale qui offrait plus de possibilités de développement et de communication soit avec la société civile soit avec l’Église.
En elle on peut voir le Fondateur en pleine gestion des affaires de l’Institut, en train de chercher le plus grand bien. Sans négliger tous les aspects de la prudence humaine (demande de conseil, discernement des meilleures possibilités, etc.) il communique à Mgr. Devie aussi sa confiance en la divine Providence.
Pour Frère Gabriel restait toujours la nostalgie d’abandonner Belmont et le sacrifice que supposait laisser ce lieu pour vivre dans d’autres milieux. Dans l’art XII des Constitutions de 1836, il avait donné 8 motifs pour maintenir la maison mère dans cette localité. Le dernier était: “8°. Enfin, parce que c’est Belmont où Dieu semble avoir voulu fixer la Mère-Maison; les traverses et les différentes épreuves qu’on a eues à soutenir pour la fonder dans ce lieu paraissent probablement être des marques de la volonté de Dieu à ce sujet.”

Monseigneur,

M’ayant donné votre parole pour le transport de notre noviciat à Belley, et pour l’acquisition de la maison des Saintes Maries, j’ai dû regarder notre changement comme cer­tain et comme devant avoir lieu très prochainement. Ces consi­dérations me remplissaient de joie ainsi que toute notre communauté: cependant je n’étais pas sans ennui, en pensant que la maison nous deviendrait à charge de bien des côtés, vu que je craignais de trouver difficilement à la vendre; mais au milieu d’une neu­vaine que nous avons commencée, la Providence qui nous a tou­jours si bien servis n’a pas attendu que notre neuvaine fût achevée; elle vient à notre grande satisfaction, de nous exau­cer. Il s’est présenté un avoué de Belley (mon­sieur Garin) qui, après de longs débats sur le prix et sur les conditions, a acheté la maison d’en haut et celle d’en bas pour le prix de 10.500. J’espérais bien vendre davantage, mais monsieur de Lauzière, monsieur le curé de Belmont et notre digne et zélé aumônier, toute la communauté que j’ai consultés avant de conclure, m’ont tous fortement engagé à accepter cette offre. Vu notre besoin, l’embarras que ces deux maisons nous laisse­raient allant à Belley, vu que l’argent provenant de cette vente nous aiderait beaucoup pour la mai­son de Bel­ley, vu surtout qu’il aurait été rare et difficile de trouver quelqu’un à qui notre propriété pût convenir et qui nous eût donné ce prix, j’ai dû condescendre à toutes ces considéra­tions. D’ailleurs je n’ai vendu que d’après le conseil de Votre Grandeur; je vous avoue, Monseigneur, qu’au moment de signer cet acte, il a fallu me recommander à Dieu pour pouvoir surmonter la peine que j’éprou­vais en me détermi­nant à quitter un pays, une maison que j’ai habités pendant dix ans et demi et qui ont été le berceau de notre société. Mais je suis très content d’avoir fait ce sacrifice; j’espère que Dieu m’en tiendra compte et qu’il tournera au plus grand bien de notre institut. Je pense aussi que Votre Grandeur sera conte­nte de ma détermination. Je vous fais passer, Monseigneur, une copie de la vente que je viens de faire, afin que Votre Grandeur connaisse toutes les conditions. Maintenant j’attends votre arrivée à Belley pour faire d’autres démarches. Sous un grand nombre de raisons, il nous serait très avantageux que la commu­nauté fût transportée à Belley pour Pâques. Je vous prie bien, Monseigneur, de faire tout ce que vous pourrez à cet égard, comme aussi d’avoir la bonté de vous intéresser pour nous auprès des personnes riches de Bourg ou autres, qui pourraient être dans le cas de nous faire quelques dons qui nous seraient bien utiles dans ce moment où nous allons éta­blir à Belley notre maison chef où on recevra les enfants pauvres orphelins.
Notre institut n’a qu’à s’applaudir, Monseigneur, de toutes vos bontés, notamment de la faveur que vous lui avez accordée en lui donnant pour père spirituel Monsieur Poncet. Ce choix que j’avais désiré est des mieux; nous en bénissons vraiment Dieu, à la gloire duquel cette nomination tournera, comme au bien de notre institut. J’en ai la sainte espérance et je désire que Votre Grandeur ne tarde pas d’annoncer cette nouvelle au diocèse.
Daigne le Dieu trois fois saint vous ramener, Monsei­gneur, en bonne santé et vous conserve longtemps à notre amour et au troupeau qui vous chérit et vénère à toutes sortes de titres. C’est dans ces sentiments que je suis avec le plus pro­fond respect, Monseigneur, de Votre Grandeur le très humble et très obéissant enfant.

11: A M. le Sous-préfet de Belley – 11-05-1841 – N° 0309
Le sous-préfet de Belley était le M. Nicola Anthelme Lavigne qui exerça cette fonction de 1830 à 1848.
C’est une lettre de caractère administratif dirigée à un fonctionnaire de l’État, le sous-préfet, qui avait aussi quelques fonctions liées à l’enseignement. Au moment de l’arrivée à Belley, Frère Gabriel souhaite et demande de maintenir l’autorisation du Recteur de l’Académie de Lyon pour diriger un pensionnat. Avec cette couverture légale avait fonctionné le Noviciat d’abord à Belmont et ensuite à Belley. Plus tard Frère Gabriel fit aussi les démarches nécessaires pour les pensionnats de Tamié et d’Ars.
L’accomplissement des lois tant civiles qu’ecclésiastiques fut une préoccupation constante de Frère Gabriel. Sa correspondance conserve un bon nombre de cas liés à l’enseignement dans les écoles, au service militaire des Frères, etc. Dans cette lettre on fait une claire distinction entre l’existence légale d’un établissement et celle de l’Institut dans son ensemble que le Frère Gabriel sollicitera plus tard.

Monsieur le Sous-Préfet,
J’ai l’honneur de vous exposer que, me proposant d’avoir un pensionnat dans cette ville pour l’instruction primaire, j’adressai à cet effet, le 6 novembre dernier au comité communal et au comité d’arrondissement de Belley les pièces nécessaires exigées par la loi. Le comité, après avoir examiné mon brevet, mon certificat de bonne vie et mœurs, le plan du local destiné à mon pensionnat, visité le local et donné son avis à ma demande du, Monsieur le Sous-préfet, transmettre toutes ces pièces à Monsieur le Recteur de l’Académie de Lyon. Six mois se sont écoulés sans que j’aie reçu aucune réponse à mon instante demande. Ennuyé de ce retard extraordinaire et craignant d’un autre côté que mon brevet et les autres pièces que j’ai confiées au comité ne s’égarent, je recours à vous, Monsieur le Sous-préfet, pour vous prier de me faire rendre le plus tôt possible les pièces ci-mentionnés dont j’ai besoin.
Placé, Monsieur le Sous-préfet, sous votre surveillance et sous vos yeux, ainsi que sous ceux de l’autorité civile et ecclésiastique de Belley, mon établissement offrira de plus en plus de la garantie, je l’espère, et les préventions qu’on aurait pu avoir contre ne tarderont pas à être détruites. Voilà vingt-quatre ans que je suis voué à l’enseignement et j’ai toujours rempli avec zèle mes devoirs d’instituteur; et les divers certificats des autorités civiles et ecclésiastiques dont je suis pourvu en sont un sûr garant: du reste personne ne pourrait prouver le moindre fait qui pût blesser mon honneur et ma probité. La fin que je me propose, et dont je vous prie, Monsieur le Sous-préfet, de vouloir prendre connaissance par le prospectus ci-joint, est encore un titre qui m’engage à vous prier d’avoir l’extrême bonté de faire accueillir ma demande, s’il y a lieu, par Monsieur le Recteur et par Monsieur le Ministre de l’Instruc­tion Publique, pour que je sois autorisé à recevoir des élèves, pensionnaires seulement.
Je ne demande point l’autorisation de notre Institut des Frères dits de la Sainte-Famille: c’est une affaire à part dont Monseigneur l’Evêque reste chargé.
Tout ce que vous aurez la bonté de faire, Monsieur le Sous-préfet, soit pour me faire rendre mes papiers soit pour m’obtenir l’autorisation que je sollicite et que j’ai déjà eue pendant vingt ans, soit en m’accordant votre protection, à laquelle j’attache le plus grand prix, sera pour moi un nouveau motif d’encouragement pour m’acquitter des devoirs que m’imposent mes pénibles mais louables fonctions, et je vous en témoigne par anticipation mes sincères remerciements.
Daignez agréer l’hommage du profond respect avec lequel je suis, Monsieur le Sous-préfet, votre très humble et très obéissant serviteur.

12: À Sa Sainteté le Pape Grégoire XVI 15-05-1841 – N° 0312
Il s’agit d’une sollicitude importante que le Frère Gabriel a du préparer avec le soin et qu’il présenta personnellement au Pape lors de son premier voyage à Rome. Cette demande d’approbation de l’Institut était appuyée par celles de Mgr. Devie, évêque de Belley, et de Mgr. Billiet, archevêque de Chambéry.
En elle nous pouvons trouver une expression de forte adhésion à l’Église (pour Frère Gabriel il s’agissait de passer du milieu diocésain à l’Église universelle) et une ample description de la finalité et de la mission de l’Institut. On peut y distinguer une gradation entre la finalité principale de la mission et d’autres activités des Frères. Il y est deux aspects que le Frère Gabriel souligne et auxquels le pape Grégoire XVI était particulièrement sensible: l’appui aux missionnaires et l’activité de contention du protestantisme dans les environs de Genève.
Nous pouvons dire que la réponse à cette lettre est le Bref d’approbation de l’Institut émané par Gregorio XVI le 28 août 1841, bien qu’il resta en suspens la question de l’approbation de la Règle.

Congrégation Religieuse des Frères de la Sainte Famille
Maison de Noviciat
A Belley (Ain) Frontière de Savoie.

Très Saint Père,

Nous Frère Gabriel Taborin, supérieur des Frères de la Sainte-Famille, très humblement prosterné aux pieds de Votre Sainteté, avec les sentiments d’une vive foi et dans la vue de procurer la gloire de Dieu, le salut des âmes et l’édification du prochain dans la sainte Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, à laquelle nous avons le bonheur d’appartenir et dans laquelle nous voulons vivre et mourir, exposons très humblement à V. S. que la divine Providence nous a inspiré de travailler depuis plusieurs années à la formation d’une Société dite des Frères de la Sainte-Famille.
Cet institut a pour fin toutes sortes de bonnes œuvres, surtout la propre sanctification de ses membres. Leur but principal est de seconder MM. les Curés de la campagne et de la ville, en qualité de maîtres d’école, de catéchistes, de chantres et de sacristains.
L’Institut forme aussi des Frères pour le service temporel des séminaires, et pour tout autre établissement d’utilité publique. Les Frères voués à remplir les fonctions mentionnées peuvent s’établir et faire du bien partout en se conformant aux lois civiles et ecclésiastiques du diocèse et de l’état qu’ils habitent. Ils peuvent même aider à porter la foi dans les missions étrangères, et à ces fins, ils accompagneront les missionnaires et les seconderont selon leur force.
La dite Société ouvre des asiles aux enfants orphelins nés de parents pauvres; elle instruit chrétiennement ces enfants, leur apprend des métiers, afin de les mettre à même de gagner un jour honorablement leur vie dans le monde, s’ils n’avaient pas de l’inclination pour s’attacher à la Congrégation de la Sainte-Famille, en qualité de Frères.
Les premiers établissements de l’Institut des Frères de la Sainte-Famille ont été formés dans le diocèse de Belley, par Monseigneur Alexandre Raymond Devie. C’est au zèle et à l’émi­nente piété de ce digne et vénérable Prélat que nous devons notre formation à la vie religieuse; aussi notre Institut, dont il est premier supérieur, se félicite de vivre sous sa houlette et le considère à juste titre comme son protecteur.
La Société de la Sainte-Famille est déjà répandue dans plusieurs diocèses, où les Evêques daignent l’accueillir avec bonté et faveur; surtout les Evêques de Savoie et du Piémont, qui n’ont point d’institution de ce genre, nous sollicitent de former des établissements dans leurs diocèses. Nous en avons déjà formé plusieurs qui paraissent prospérer et attirer la protection et la bienveillance des Prélats.
Le Gouvernement Sarde nous fait espérer qu’il approuvera civilement notre Institut dès qu’il aura l’approbation du Saint Siège.
Nous venons donc, Très Saint Père, humblement prosterné à vos pieds, vous supplier de prendre connaissance des Statuts et règlements de notre Société, dont nous avons l’honneur de vous adresser un exemplaire. Ils sont approuvés par Monseigneur l’Evêque de Belley, et nous vous conjurons de vouloir bien nous favoriser, en nous accordant l’autorisation et l’approbation apostolique.
Le protestantisme ne fait malheureusement que trop de progrès en France; les apôtres de Calvin se multiplient et cherchent à entraîner dans leur secte les brebis de votre troupeau: nous nous féliciterions grandement, Très Saint Père, si le Ciel voulait se servir de notre société pour arrêter le mal que nos infortunés frères veulent faire, et nous nous réjoui­rions dans le Seigneur de pouvoir affermir dans la vraie religion et de détourner par nos exemples et par nos paroles, ceux qui sont en danger de se perdre. Comptant moins sur nos forces que sur le secours du Ciel, nous osons l’assurer, Très Saint Père, nous rivaliserons de zèle avec les Frères confiés à nos soins, pour former de bonne heure la jeunesse de la classe pauvre à la piété et à l’instruction, lui donnant ainsi les habitudes d’une vie honnête, pour en faire de bons citoyens pour l’Etat et des saints pour le Ciel.
Très Saint Père, Monseigneur de Belley et Monseigneur l’Archevêque de Chambéry daignent appuyer notre humble demande par une supplique qu’ils ont bien voulu y joindre. Votre approbation, Très Saint Père, en comblant nos vœux, augmente­ra et fortifiera notre zèle et notre dévouement, et sera pour nous un puissant consolateur dans nos peines et un nouveau motif de prier avec ardeur pour le Saint Siège, auquel nous nous faisons gloire de tenir du fond de nos entrailles.
Très Saint Père, humblement prosterné à vos pieds, nous vous supplions instamment de nous donner, et à notre Société, votre bénédiction apostolique, et de croire que nous serons à jamais votre très humble, très soumis et très respectueux enfant en N.S.J.C.

A Belley, en notre maison de Noviciat, le 15 mai 1841.

Frère GABRIEL TABORIN
Supérieur Général des Frères de la Sainte-Famille.

13: À Mgr. Billiet, Archevêque de Chambéry, 07-10-1841 – N° 0338
Mgr. Alexis Billiet (1783 -1873) était Archevêque de Chambéry depuis 1840. Il fut nommé sénateur par Charles Albert en 1848 et créé cardinal par Pie IX en 1861.
Le Mémoire sur l’éducation dans le duché de la Savoie que Mgr. Billiet présenta dans la séance d’ouverture de la Société Académique de la Savoie en 1844, éveilla un grand intérêt. Ce Mémoire fondé sur une minutieuse enquête sur l’enseignement et révélait comment il en train de se dégrader depuis le commencement du siècle ; il présentait en outre une évaluation très critique. C’est pourquoi il appuya de toutes ses forces tous les responsables de l’éducation: congrégations religieuses, prêtres régents des écoles, instituteur et institutrices.
Le Frère Gabriel trouva toujours en Mgr. Billiet un prudent conseiller et un bon appui pour ses démarches devant les autorités des États Sardes jusqu’à l’annexion de Savoie à la France en 1860. Cette lettre concerne le service militaire des Frères, mais elle nous informe aussi sur l’essor de la Congrégation en Savoie, d’où provenaient la plupart des Frères.

Monseigneur,
Je suis infiniment reconnaissant à Votre Grandeur de la bonté qu’elle a eue d’adresser ma supplique au roi, après avoir eu l’extrême obligeance de la recommander. Je vous remercie aussi beaucoup, Monseigneur, de la peine que Votre Grandeur s’est donnée pour écrire et pour travailler à l’exemption de nos sujets; je vous prie bien humblement de nous continuer vos bontés auxquelles nous attachons le plus grand prix. Le retard de la réponse du Roi et l’exemption de nos Frères me tiennent dans l’inquiétude et m’y tiendraient bien davantage, si je ne mettais ma confiance en Dieu et en Votre Grandeur.
Je joins à la présente les pièces que Votre Grandeur a demandées pour l’exemption de nos six Frères qui doivent tirer cette année et c’est très consciencieusement que j’ai fait cette note. Je saisis avec empressement, Monseigneur, cette occasion pour vous faire passer l’original et une copie du Bref épisto­laire par lequel le Souverain Pontife autorise notre Société et lui accorde de grandes indulgences. Je vous fais en même temps parvenir quelques notices que nous venons de faire imprimer et dans lesquelles Votre Grandeur verra ce que nous exigeons pour l’envoi de nos Frères dans les paroisses; je la prie de me renvoyer, par le porteur, l’original des deux brefs après qu’elle en aura pris connaissance.
Monseigneur d’Annecy nous a adressé une demande pour avoir une colonie de nos Frères; plein d’admiration pour Monseigneur Rey j’en ai promis deux pour la paroisse de Saint-Jeoire-en-Faucigny mais, Monseigneur, j’ose protester à Votre Grandeur que je mettrai toujours le plus grand empressement à servir avant tout votre diocèse. Outre le nouvel établissement des Echelles, je donnerai encore cette année un Frère à la paroisse de Fréterive et deux qu’on me demande à Saint-Pierre avec les quatre qui y sont déjà.
J’espère, Monseigneur, que l’autorisation du Souverain Pontife consolidera notre société et attirera de plus en plus sur elle les bénédic­tions célestes. Nous avons terminé samedi dernier les exercices de notre retraite; la clôture en a été faite très solennellement par notre Evêque qui a donné l’habit à 27 novices et reçu leur profession; la plupart de ces jeunes Frères sont de votre diocèse; leur conduite exemplaire pendant leur noviciat me donne la sainte espérance qu’ils feront tous de bons ouvriers pour la vigne du Seigneur. Je prie bien Votre Grandeur de les bénir, ainsi que notre communauté qui avec moi, Monseigneur, vous donne part à nos prières quotidiennes.
Daignez agréer le très respectueux hommage avec lequel je suis, Monseigneur, de Votre Grandeur le très humble et très obéissant enfant.

14: A M. François Blanc, rue Ste. Hélène, nº 22, Lyon, 20-11-1844 – N° 0883
François Blanc est né en 1822 et il a fait sa profession religieuse en 1841 sous le nom de Frère Ignace. Il a été dans les communautés d’Aiguebelle et de La Motte Servolex ; il a travaillé comme enseignant ; et il s’est retiré de l’Institut en 1844. On conserve de lui une vingtaine de lettres dirigées au Frère Gabriel Taborin. En elles rien ne laisse entrevoir une crise de sa vocation.
Néanmoins, en une lettre qu’il lui écrit depuis Lyon, après avoir abandonné l’Institut, datée du 18/11/1844, il manifeste sa ferme détermination de laisser la vie religieuse, en même temps qu’il implore le pardon du Supérieur pour la contrariété qu’il lui a causé. Le Frère Gabriel lui répond immédiatement et, s’appuyant sur les bons sentiments qu’il a exprimés, lui propose de revenir à la Congrégation.
Comme celle-ci on conserve un certain nombre de lettres dirigées aux Frères dans la phase critique d’abandon de la Congrégation. En elles le Frère Gabriel sait harmoniser admirablement le ton ferme et exigeant avec une grande délicatesse.

Mon cher Frère,
Vous vous êtes extrêmement mal conduit, chose que je n’aurais jamais pu penser de vous: vous vous êtes fait un état déplorable et je ne suis pas étonné si aujourd’hui vous êtes si accablé d’ennuis. Pauvre enfant, qu’allez-vous devenir si vous continuez à persévérer dans le triste état où vous vous êtes plongé? Ce que vous avez de mieux à faire c’est de demander pardon au bon Dieu de vos fautes et de rentrer dans le bercail de la Sainte-Famille; par ce retour vous vous consolerez, vous consolerez vos confrères, vos parents, vos amis et tous ceux qui vous ont connu; par là vous terrasserez le démon, vous glorifierez Dieu et vous trouverez la paix intérieure qui est le seul bien dont l’homme puisse désirer ici-bas. Notre Communauté, croyez-le bien, fera à votre égard ce que fit le père de l’enfant prodigue au retour de son égaré: elle vous recevra avec bonté, je vous en donne la certitude. Faites donc effort pour rompre les liens qui vous ont attiré vers un monde trompeur et revenez sans retard; je vous tends déjà les bras d’avance pour vous donner le baiser de paix et de réconciliation et pour vous promettre, mon aimable Frère, la même bonté que par le passé et que je vous conserve encore; et ce qui le prouvera, c’est que je ne vous ai pas encore dénoncé au Ministère de Guerre, comme j’aurais dû le faire; j’ai toujours cru que vous reviendriez à de meilleurs sentiments; mais si vous résistez à l’invitation amoureuse et toute pater­nelle que je vous fais aujourd’hui, je serais obligé de vous dénoncer comme déserteur de notre Institut qui vous exemptait du service militaire; alors le Gouvernement agirait en conséquence à l’égard de votre personne.
Nous ne pouvons point lever vos vœux, il n’y a point de raison pour cela. Si l’Institut vous avait chassé et qu’il vous refusât du pain, vous pourriez alors demander à ce qu’on levât vos vœux, afin que vous puissiez entrer dans une autre Commu­nauté et y gagner votre vie. Mais tous les torts viennent de votre part et malgré cela, on veut tout oublier en vous recevant pour toujours, ou bien en vous conservant dans l’Institut jusqu’à l’expiration de vos vœux temporaires. Croyez-moi, mon cher ami, suivez mes conseils et revenez promptement; c’est le parti le plus prudent et le plus sage; par là vous vous épargnerez bien des regrets et bien des ennuis; vos fautes ne vous seront point reprochées, je serais le premier à m’y opposer: tout ira bien, vous retrouverez la paix et le contentement.
C’est dans ces sentiments…

15: Au P. Montgaillard, Vicaire General de Saint-Claude, 13-08-1846 – N° 1215
Cette lettre nous informe d’un seul fait qu’il faut placer dans la longue série d’activités et d’initiatives de Frère Gabriel pour situer la Sainte Famille au centre de la spiritualité et de la vie des Frères: prières, dédicace des chapelles de Belmont et de Belley, relique de la Sainte Famille portée de Rome à Belley, étendard de la Sainte Famille, réflexions dans la Règle et dans les Circulaires, etc.
Le sens liturgique de Frère Gabriel l’emmena à créer la fête de la Sainte Famille pour sa Congrégation, alors qu’elle n’existait pas encore dans le calendrier romain. Pour célébrer cette fête un élément indispensable était de compter sur tous les textes de la journée liturgique: messe et office de laudes, vêpres et de complies. C’est pour cela qu’il demanda au Vicaire General du diocèse de Saint-Claude, qu’il connaissait à travers le P. Roland, la composition de quelques textes liturgiques qu’ensuite il intégra dans son livre Messe et vêpres de la Sainte Famille, Solennité de la Sainte Famille.
Le Frère Gabriel demanda l’approbation de cette Messe à la Congrégation pour le Culte Divin de Rome, mais il obtint seulement celle de Mgr. Devie. La célébration de la fête avait lieu à la fin de la retraite annuelle et dans cette occasion la population de Belley était invitée à participer à la solennelle procession qui se tenait dans le jardin de la Maison Mère et qui culminait dans la Chapelle avec les Vêpres et la bénédiction du Saint Sacrement.

Monsieur le Vicaire Général,
Je prends la respectueuse liberté de vous adresser la présente pour vous exprimer combien notre Communauté souhaiterait d’avoir une messe particulière en l’honneur de la Sainte-Famille, sous le patronage de laquelle elle a été placée. Nous avons trouvé cette messe, mais il y manque une prose et une hymne pour les Vêpres du jour où nous solennisons la fête de nos saint Patrons Jésus, Marie et Joseph: je ne connais personne plus capable que vous, Monsieur le Vicaire Général, de composer la prose et l’hymne que nous désirerions avoir, et c’est aussi le sentiment de nos Messieurs de l’Evêché de Belley. Plein de confiance en votre bonté et en votre zèle, qui ne me sont point inconnus, je viens vous supplier, Monsieur le Vicaire Général, de nous rendre ce service; par là, vous contribuerez à honorer la Sainte-Famille et vous ferez une œuvre bien agréable à notre Communauté, qui bénira votre mémoire et demandera constamment à la Sainte-Famille la conservation des jours si précieux que vous avez consacrés à procurer la gloire de Dieu dans le Diocèse qui est heureux de vous posséder et où vous faites tant de bien.
Dans le cas où vous consentiriez, Monsieur le Vicaire Général, à nous rendre le service que nous sollicitons de votre bienveillante bonté, nous souhaiterions avoir le tout, s’il était possible, le premier septembre prochain, afin que nous puissions faire imprimer sur-le-champ en pièces, et les avoir pour le jour de notre fête, qu’on solennise au commencement de septembre. Vous trouverez ci-joints les airs de la prose et de l’hymne sur lesquels nous voudrions chanter ces deux morceaux, dont chacun devra avoir, autant que possible dix ou douze strophes. Faire, dans ces deux pièces un panégyrique de la Sainte-Famille, et lui demander sa protection pour notre Société et pour tous ceux qui auront recouru à elle, afin d’obtenir la grâce de vivre et de mourir saintement; voilà à peu près ce que nous désirerions dans le contenu de ces deux morceaux. Au reste, je suis sans inquié­tude à cet égard, car vos profondes lumières et votre haute sagesse, Monsieur le Vicaire Général, vous feront assez facile­ment trouver les pensées que doivent renfermer les hymnes religieuses que nous osons attendre de votre bienveillance.
Veuillez bien agréer, par anticipation, nos très humbles remerciements et l’hommage du profond respect avec lequel, Monsieur le Vicaire Général votre très humble et très obéissant serviteur.

16: Au P. Meunier, Curé de Le Poizat (Ain), 06-06-1847 – N° 1370
Dans cette lettre au curé de Le Poizat on aborde un sujet particulièrement délicat: celui des Frères placés seuls dans une paroisse pour tenir l’école et les autres activités. D’un côté le Frère Gabriel désirait porter le “bienfait de l’éducation” même aux lieux les plus écartés et pauvres, mais de l’autre il y avait plusieurs dangers pour la vie religieuse de ces Frères, qui vivaient normalement dans la maison paroissiale. Ainsi l’avait remarqué aussi d’autres Congrégations de Frères, commençant par celle de Saint Jean-Baptiste de la Salle. En outre c’était une des objections qu’on avait fait à Frère Gabriel à Rome quand il demanda l’approbation de la Règle de la Congrégation.
C’est pourquoi, bien que les Statuts de 1853 laissaient ouverte de fait cette possibilité, se produisit une progressive diminution de ces Frères. Si en 1853 il avait 14 Frères employés seuls, en 1855 ils restaient seulement six et en 1858 ils étaient réduits à deux. La décision définitive de ne pas envoyer désormais de Frères “seuls” et de fermer les établissements existants fut pris par le Conseil de la Maison Mère en 1855. Le Chapitre Général de 1858 la ratifia, marquant pratiquement la fin de cette expérience.

Mon cher Monsieur le Curé,
J’ai appris que notre Frère Elysée est avec un brave Curé, et cela sans contredit, qu’il se plairait au Poizat; mais qu’il s’y ennuie grandement vu qu’il se trouve éloigné de tout confrère, ce qui est pour lui un supplice; on m’a même fait entendre que si je le laisse plus longtemps seul, cela peut ébranler sa vocation. Effectivement, le bon Roi Charles Albert que je suis allé voir le mois dernier à Turin, m’a dit que j’avais eu une heureuse idée de préparer les Frères mêmes pour les petites paroisses, mais qu’il y a bien de danger à les placer seuls, surtout quand ils sont jeunes; c’est une considération que je fais depuis longtemps et je vous en fais part en vous priant d’engager votre commune à prendre deux Frères. Vous me l’avez déjà fait un peu espérer, mon cher Monsieur le Curé; votre commune est riche, elle peut aisément faire cela; tout n’en irait que mieux. Nous sommes sur le point de nous résoudre à ne plus envoyer des Frères seuls, soit pour notre tranquillité, soit pour le bien des Frères et celui des communes. Du reste, il serait bien avantageux pour notre Communauté, car nous avons une quantité de communes qui nous demandent deux ou trois Frères dont un seulement serait breveté. De cette manière, nous placerions beaucoup plus de Frères et avec plus de garantie pour leur conduite et pour leur persévérance dans leur vocation.
Il me tarde de recevoir de vos chères nouvelles, ainsi que celles de notre Frère, qui ne m’écrit pas souvent, et d’apprendre par vous comment il se comporte, comment va sa classe, et si vous avez réussi à le faire naturaliser. Afin que je ne demeure pas plus longtemps dans l’incertitude, veuillez aussi me faire connaître le plus tôt possible si vous pourrez arranger les choses de manière à avoir deux Frères au Poizat dès la rentrée prochai­ne.
Je voudrais pouvoir faire un petit voyage au Poizat, mais mes occupations toujours croissantes m’en priveront. Je serais charmé que vous eussiez l’idée de venir à la Saint Anthelme; votre chambre est prête au couvent des Frères de la Sainte-Famille, non seulement elle l’est pour cette fête, mais encore elle le sera toutes les fois qu’il vous plaira de nous honorer de votre aimable visite.
Le bonjour, s’il vous plaît, à notre Frère, en l’engageant à m’écrire une longue lettre et agréez la bien sincère expression des sentiments affectueux et pleins de respect avec lesquels je suis, Monsieur le Curé, votre très humble et dévoué serviteur.

17: A M. le Marquis Costa de Beauregard, 26-07-1848 – N° 1557
Cette lettre s’inscrit dans le changement de tendance qui s’est produite dans les États Sardes à partir de la révolution de 1848. Le Statut de Charles Albert inaugure un régime représentatif et centralisé; à partir de ce texte fondamental, les lois scolaires des Etats Sardes tendent à établir le monopole de l’État dans l’enseignement, le soustrayant à l’influence du clergé. La Monarchie Constitutionnelle attaque le monopole de l’Église et travaille à mettre à sa place une organisation qui tend à faire de l’enseignement un service public. La loi organique Buoncompagni (1848) révoque les privilèges ecclésiastiques et les soumet au droit commun. L’article 58, met un terme à l’autorité épiscopale sur l’enseignement primaire et secondaire.
Ce changement de situation en Savoie provoque une secousse à la situation tranquille et prospère de la trentaine d’écoles que les Frères de la Sainte Famille avaient dans le Duché. A partir de cette date les écoles des Frères dans la Savoie se heurtent de plus en plus à des problèmes complexes qui empêchent sensiblement leur développement.
En ce contexte, Frère Gabriel écrit au Marquis Costa de Beauregard, député par Chambéry, pour le féliciter pour son éloquent discours, prononcé à Turin dans la séance du 17 juillet de 1848 en faveur des institutions religieuses. Mais les idées libérales continuent leur chemin et la législation scolaire s’attaque à deux privilèges que les Frères de la Sainte Famille et les Frères des Écoles Chrétiennes avaient en Savoie: le privilège de la lettre d’obéissance (qui les exemptait de tout examen et donnait liberté au Supérieur pour placer les Frères dans les établissements) et l’exemption du service militaire. À partir de l’année suivante les Frères devront assister à l’“École de la Méthode.”

Monsieur le Marquis,
Je viens de lire dans le Courrier des Alpes le remarquable discours que vous avec prononcé à Turin, à la Chambre des Députés, dans la séance du 17 courant, en faveur des corporations religieuses, en butte aujourd’hui plus que jamais à la haine de certains hommes égarés par les passions et les préjugés, et dont les opinions, si elles venaient à prévaloir, jetteraient le trouble dans les rangs de la Société.
Lorsque je suis arrivé aux quelques mots si bienveillant que vous avez prononcés, Monsieur le Marquis, en faveur des Frères de la Sainte-Famille, je me suis senti ému jusqu’aux larmes en pensant que notre Société trouve toujours en vous un puissant protecteur, et la nation, un courageux défenseur des libertés religieuses. Tous cela du reste, répond parfaitement aux principes si chrétiens qu’on a toujours reconnus en vous et en vos dignes ancêtres; oui, Monsieur le Marquis, de tels actes font honneur au zèle que vous mettez à plaider la bonne cause et à soutenir les intérêts d’un pays qui vous chérit à si juste titre, et qui a su rendre hommage à votre mérite en vous choisissant pour son député.
Les corporations religieuses reconnaissante, comme la nôtre, uniront assurément leurs vœux et leurs prières quotidiennes pour demander au Tout-Puissant qu’il répande sur vous et votre famille ses plus signalées faveurs, en récompense de votre dévouement à défendre leurs intérêts auxquels ceux de la religion elle-même sont unis par de puissants liens; elles prieront aussi l’Esprit-Saint de continuer à vous assister de ses divines lumières dans les questions fondamentales que vous aurez à traiter dans le cours de cette première session législative
Vous le savez, Monsieur le Marquis, les Frères de la Sainte-Famille sont réellement destinés à rendre de grands services par leur but recommandable qui consiste en ce qu’ils se répandent à petits frais, un à un ou plusieurs selon le besoin, pour porter avec zèle et dévouement le bienfait de l’instruction chrétienne et civile dans les villes comme dans les plus petites communes rurales, où ils exercent, sous l’obéissance aux loi et conformément aux Règles de leur Institut, les modestes fonctions d’instituteur primaire et, au besoin, celles de chantre et de sacristain. Un grand nombre de chefs-lieux du Duché de Savoie possèdent des écoles tenues par eux; beaucoup d’autres localités manifestent encore le désir de leur confier leurs écoles communales: ces marques de confiance et de préférence démontrent d’une manière évidente qu’ils ne se sont pas aliéné l’esprit des populations; car, on remarque trop le bien qu’ils peuvent faire et les services qu’ils peuvent rendre à la jeunesse savoisienne. Sa Majesté Charles-Albert a compris tout cela dans sa haute sagesse, lorsque, louant le dévouement et le zèle dont les Frères de la Sainte-Famille font preuve dans les lieux où ils exercent leurs pénibles mais louables fonctions, elle les a autorisés dans ses Etats par des Lettres patente en date du 31 mai 1842, leur a accordé le droit d’établir une maison de noviciat dans le Duché de Savoie, et a exempté du service militaire par une détermination souveraine du 14 novembre 1842 les jeunes gens qui font partie de cette Société. Depuis que les Frères de la Sainte-Famille ont obtenu ces privilèges, ils n’ont point démérité; au contraire, j’ai la douce satisfaction de voir qu’ils jouissent généralement de l’estime publique. Les renvoyer, ce serait leur faire un tort considérable, ainsi qu’aux communes qui les veulent et les réclament sincèrement. Ce serait aussi, ce me semble, faire injure à l’auguste et digne Souverain qui les a voulus dans ses Etats pour y remplir la sainte mission à laquelle ils se sont voués, quoiqu’elle n’ait rien d’attrayant selon le monde ni sous le rapport de l’intérêt personnel.
Les Frères de la Sainte-Famille n’oublieront jamais que c’est à votre haute protection, Monsieur le Marquis, qu’ils doivent leur existence légale dans les Etats de l’auguste et bien-aimé Souverain qui vous entoure de son estime et de sa confiance, qu’ils doivent l’exemption du Service militaire. Puissent ces faveurs leur être continuées! Ils ne se rendront pas indignes, Monsieur le Marquis, de ce que vous voudrez bien encore faire pour eux à cet égard.
Malgré les révolutions qui viennent de s’accomplir, jusqu’à présent, grâces à Dieu, notre Mère-Maison de Belley ni aucun de nos établissements de France et de Savoie n’ont été inquiétés. J’ai eu hier des nouvelles de la famille de Monsieur de Seyssel: il paraît que tous se portent bien; mais, comme nous, ils ne sont pas sans inquiétude jusqu’à ce que le calme et l’ordre soient bien rétablis dans notre pauvre France.
Daignez agréer l’hommage du profond respect et de la vive reconnaissance avec lequel je suis, Monsieur le Marquis, votre très humble et très obéissant serviteur.

18: A M. Vianney, Curé d’Ars (Ain), 07-02-1849 – N° 1652
L’initiative de confier l’école des enfants d’Ars aux Frères de la Sainte-Famille fut prise par le Saint Curé d’Ars en 1847, en même temps qu’il confiait l’école des filles aux Sœurs de Saint Joseph. Il avait disposé pour cela d’une somme de près de 20000 francs qu’il avait confié avec cette finalité à l’évêché, mais celui-ci n’avait rien dit à Frère Gabriel. Lorsqu’à la fin de 1848 le Frère Gabriel fit une visite au Curé d’Ars, celui lui reprocha son retard pour envoyer des Frères et ce fut ainsi qu’on découvrit le silence inexplicable de l’évêché. La somme mentionnée était un bien tant pour les Frères de la Sainte Famille, qui pouvaient disposer immédiatement d’un capital consistant comme pour la municipalité d’Ars qui pouvait maintenir gratuitement son école.
Cette lettre confirme les termes de l’accord de cet entretien entre le Saint Curé et le Frère Gabriel. Celui-ci promet l’envoi immédiat des Frères, chose très inhabituelle, puisque la distribution des Frères dans les communautés se faisait à la retraite annuelle pour qu’ils puissent arriver à leurs postes à la fin du mois d’octobre. Le Frère Gabriel a du faire différents changements improvisés et le 10 de mars il se présenta à Ars avec trois Frères pour fonder la communauté.
Dans la lettre est mentionné le cadeau d’un livre que le Frère Gabriel présenta au Saint Curé. Il s’agit sans doute du Chemin de la Sanctification, publié quelques ans auparavant. Ce détail nous rappelle l’aventure d’un autre livre publié par le Frère Gabriel et présenté au Saint Curé dans la sacristie d’Ars, avec l’émotive scène qu’on connaît.

Mon vénérable Monsieur le Curé,
La vénération toute particulière dont je suis pénétré pour vous, m’a porté à accueillir avec un singulier plaisir la demande que vous avez formée pour avoir de nos Frères. Cette demande fait de plus en plus honneur à votre saint zèle pour tout ce qui tend à la gloire de Dieu et au bonheur de vos heureux paroissiens. Je ne saurais, Monsieur le Curé, placer nos Frères sous une meilleure et plus sainte direction que la vôtre; aussi, je serai heureux de vous en envoyer deux aussitôt que tout serait disposé pour cela.
Mgr et M. Raymond m’ont fait part du revenu que vous avez assuré à perpétuité pour tenir deux Frères à Ars, dont l’un sera instituteur et l’autre sacristain. Ce revenu sera à peu près suffisant, avec ce que la commune et le service de l’église pourront donner. Je vous ferai remarquer, Monsieur le Curé, qu’il faudra encore fournir un petit trousseau et un petit mobilier pour les Frères, comme l’exige notre Règle. J’espère que la divine Providence qui vous fournit tant de ressources, vous viendra aussi en aide pour cet objet, afin que rien ne manque à l’établissement des Frères, qui, je l’espère, feront le bien à Ars en suivant les exemples de leur saint Pasteur. J’appelle d’avance de tous mes vœux les grâces et les bénédictions célestes sur le nouvel établissement de Frères que vous allez former et qui portera bonheur à notre Société de la Sainte-Famille, que je vous prie, mon vénérable Monsieur le Curé, de vouloir bien prendre sous votre protection afin de la recommander à Dieu dans vos saintes prières, et de lui aider un peu dans ses besoins temporels qui sont devenus si pressants dans ce moment par suite de la révolution. Vous nous rendriez aussi un grand service si vous pouviez rencontrer et nous envoyer quelques jeunes gens que vous croiriez avoir du goût et de la vocation pour la vie religieuse dans notre Société, qui est approuvée par le Souverain Pontife, et que le Bon Dieu se plaît à bénir.
Je vous prie d’agréer l’hommage d’un petit ouvrage que le Bon Dieu semble m’avoir inspiré, et qui peut produire un grand bien dans les familles. C’est bien dans cet esprit que je l’ai composé; il est approuvé par Mgr notre Evêque. M. l’Abbé Raymond voudra bien avoir la complaisance de vous le remettre.
J’ai bien besoin de grâces dans ma position de Supérieur pour diriger notre nombreuse Société: veuillez bien, Monsieur le Curé, me donner quelque part à vos saintes prières, qui me seront si utiles et auxquelles j’ai tant de confiance. Veuillez bien aussi agréer l’hommage du profond respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, Monsieur le Curé, votre très humble et dévoué serviteur.

19: A M. Président de la République – Louis Napoléon, Paris, 22-11-1851 – N° 2283
Louis-Napoléon Bonaparte naquit en 1808 et il était neveu de Napoléon I. Quand celui tomba, Louis-Napoléon fut en prison et il vécut en exil; il revint à la France au moment de la Révolution de 1848. Il fut élu Président de la République par suffrage universel en 1850, mais le 2 décembre de 1851 il fit un coup d’État et s’autoproclama empereur avec le nom de Napoléon III. Il gouverna d’abord de manière très autoritaire et ensuite plus libérale jusqu’à la guerre franco-prussienne de 1870. Il mourut exilé en Angleterre en 1873.
Quand le Frère Gabriel s’adresse à Louis-Napoléon il était, donc, encore Président de la République. Parmi les expressions formelles et félicitations de circonstance le Frère Gabriel informe qu’il a exercé son droit de vote. C’est intéressant de confronter ces expressions avec l’éloge que le Frère Frédéric (chap. XXVIII) fait du général Cavaignac, principal concurrent de Louis-Napoléon aux les élections de 1850.
Mais le sujet principal de sa lettre est la présentation de la Congrégation et la demande de reconnaissance légale en France. Le paragraphe dédié à présenter l’activité des Frères dans les sept diocèses français où ils travaillent est particulièrement intéressant.

Monsieur le Président,
Quoique les Frères de la Sainte-Famille vous soient peut-être inconnus, ils viennent humblement donner leur sincère et respectueuse adhésion à la mesure admirable que vous venez d’employer pour sauver la France du triste naufrage qui la menaçait. Prince illustre, votre heureux triomphe sur la démagogie, sur les ennemis de l’ordre et sur les hommes de parti, indique assez que la Providence veille sur vous d’une manière spéciale, et qu’elle vous destine pour être le sage Pilote qui doit conduire notre belle patrie à un état de prospérité et de gloire; dans cette persuasion nous nous sommes réjouis dans le Seigneur, et nous sommes allés déposer dans l’urne notre vote pour vous. Ceux qui n’auraient pas agi ainsi, auraient méconnu les intérêts de la France; ils n’auraient pas non plus montré la reconnaissance que tout Français vous doit pour avoir sauvé le pays de l’anarchie, et pour avoir si bien su tenir les rênes de l’Etat que six millions de citoyens vous ont confiées. Puissent les votes qui viennent d’avoir lieu vous assurer encore pour longtemps le Gouvernement de la France: tels sont Monsieur le Président, nos vœux et nos souhaits les plus ardents.
Prince, les corporations religieuses de la France vous sont dévouées, parce que vous leur inspirez une haute confiance. Si vous daignez abaisser vos regards protecteurs sur elles, vous trouverez dans ces corporations, et surtout dans celle de la Sainte Famille, d’autres soldats non moins fidèles qui défendront aussi la patrie et son digne Chef. Ils le feront, non avec l’épée, mais par la parole et le bon exemple et surtout avec les armes de la prière, qui sont si puissantes auprès de Celui par qui règnent les Rois.
Permettez, Monsieur le Président, qu’en vous adressant nos respectueuses félicitations, nous vous exposions humblement ce qui suit: la Société des Frères de la Sainte-Famille se consacre à toutes sortes de bonnes œuvres, surtout à l’enseignement primaire et à la direction des maisons de providence ou de refuge pour les enfants pauvres ou orphelins. Elle répand ses membres non seulement dans les villes, mais encore dans les communes rurales où ne pourraient aller les Frères des autres Corporations et où ne pourraient vivre les instituteurs séculiers mariés. Ainsi cette Corporation est destinée à faire un grand bien en France, et pourra aider au Gouvernement à moraliser la jeunesse. Il y a près de trente ans que j’ai formé cette Association dans le diocèse de Belley avec l’aide et sous le patronage du vénérable et digne Evêque de ce diocèse. Un grand nombre de communes apprécient déjà les services que rend cet Institut, et les Frères de la Sainte-Famille jouissent de l’estime publique et de l’affection des populations. Il s’agirait donc de consolider cette œuvre qui est recommandable par son but, et il n’y a que vous, Prince, qui puissiez lui accorder cette insigne faveur, en la reconnaissant légalement par un Décret pour toute la France. Telle est, Monsieur le Président, la grâce que nous venons solliciter de votre bonté, de concert avec Mgrs. les Evêques de Belley, de Grenoble, de Gap, de Valence, d’Autun, de Dijon et S.E. le Cardinal Archevêque de Besançon.
Les lettres des Evêques ci-dessus nommés et une pétition de ma part, concernant cette demande, ont été adressées aujourd’hui à Monsieur le Ministre de l’Instruction Publique, pour faire partie du dossier que j’ai déjà déposé au Ministère de l’Instruction Publique, le 27 mai dernier, dans le but d’obtenir le plus tôt possible l’existence légale des Frères de la Sainte-Famille. Daignez, Monsieur le Président, accueillir favorablement notre instante demande. Ce sera là un service que vous rendrez à la France, et à la Religion, et un motif pour nous de redoubler nos vœux et nos prières pour tout ce qui peut contribuer à votre félicité et à la prospérité de notre chère patrie.
Je suis, avec le plus profond respect, Monsieur le Président, votre très humble et tout dévoué serviteur.

20: À Mgr. Depéry, Évêque de Gap (Hautes-Alpes), 30-12-1851 – N° 2289
Mgr. Depéry fut Vicaire Général du diocèse de Belley de 1833 jusqu’à sa nomination comme évêque de Gap. Sa Consécration épiscopale eut lieu dans la Cathédrale de Belley par Mgr. Devie le 01/09/1844. Il avait mené une intense activité dans le diocèse, surtout dans le domaine de la reconstruction d’églises et de la conservation du patrimoine. Il fut toujours un ami et protecteur de la Congrégation naissante des Frères de la Sainte Famille. Nous pouvons rappeler que Frère Gabriel voyagea à Rome en 1841 en accompagnant le Vicaire Général.
Mgr. Depéry dès son arrivée dans son diocèse de Gap (Hautes-Alpes), voulut compter avec quelques communautés de Frères, ce que fut réalisé peu après dans les localités de Serres et de Veynes.
Parmi l’abondante correspondance entre Frère Gabriel et Mgr. Depéry (quelque quarante lettres d’une part et d’autre) celle que nous allons lire se situe dans les années où Frère Gabriel insistait pour obtenir l’approbation de la Congrégation en France: l’appui des évêques était indispensable à cette fin.

Monseigneur,

Je m’empresse de vous offrir mes souhaits de bonne année et ceux que forme notre communauté pour Votre Grandeur; daignez les agréer, car ils sont puisés au fond du cœur, et ils tendent à obtenir de Dieu que vous soyez le plus heureux des Evêques et que vos jours soient longs et pleins de bonheur. Vous méritez bien tout cela, Monseigneur, quand ce ne serait que pour les grandes bontés que vous témoignez d’une manière si paternelle et si affable aux Frères de la Sainte-Famille, et à leur pauvre Supérieur.
Permettez, Monseigneur, que je vous dise que dans mes souhaite et mes vœux de bonne année, je n’ai oublié aucune des respectables personnes de votre palais, pas même vos serviteurs ni la bonne Marie.
Je suis heureux d’avoir trouvé en Votre Grandeur un ami sincère, un père tendre, un protecteur dévoué. Je vous en remercie mille fois, Monseigneur, de toute l’effusion de mon âme. Quant à moi, je ne puis que prier et donner ma vie pour Votre Grandeur et pour tout ce qui tient à vos intérêts: je suis dans ces dispositions et ce sont vos ineffables bontés qui me les ont données.
J’ai appris avec bien du regret la disgrâce qu’a éprouvée M. Chanal, Préfet de Bourg. Je n’ai pu lui présenter la bonne lettre que vous lui aviez adressée en notre faveur.
Quant à votre supplique pour le ministre de l’Instruction Publique, je l’ai fait partir le 22 du courant pour Paris, avec celles de Mgrs les Evêques de Grenoble, de Belley, de Dijon, d’Autun et celle de Son Excellence le Cardinal Archevêque de Besançon. Toutes ces pièces sont bien bonnes et bien pressantes, et nous avons quelque espoir de réussite parce qu’on dit que le Président est bien disposé.
Voilà le Prince Louis-Napoléon très content maintenant qu’il a réuni tant de voix. Il faut avouer qu’il a réellement tiré la France de l’anarchie, et lui a rendu un grand service. Nous prierons afin que Dieu lui donne les grâces pour bien gouverner notre belle patrie pendant qu’il voudra lui en laisser les rênes.
J’apprends, Monseigneur, avec une vraie satisfaction que notre établissement de Veynes marche bien et qu’il a déjà conquis la confiance du public; mais cela irait encore mieux si l’on faisait déguerpir Prieur.
Chaque jour, il m’arrive de nouvelles demandes; je vois par là que la moisson est abondante, mais les ouvriers manquent. Nous avons besoin de faire une recrue de bons Novices; je voudrais bien que la Providence nous envoyât une colonie de jeunes gens de vos Alpes; nous les recevrions avec plaisir et les mettrions tout de suite au pain blanc.
Rien de nouveau à Belley qui mérite l’attention de Votre Grandeur; les élections s’y sont bien passées: il y a eu beaucoup de OUI. Votre Sœur va toujours à peu près; elle est souffrante parfois. Elle a dû vous écrire hier. Mgr Chalandon parcourt les villes et les bourgades de ce diocèse, pour donner le jubilé; il est dans ce moment à Lagnieu. Mgr Devie a officié pour Noël; il n’a pas assisté à la messe de Minuit; il était fatigué par divers vomissements qu’il a faits dans la nuit.
Daignez, Monseigneur, nous bénir tous, et, en agréant nos vœux, recevez les très humbles et très respectueux hommages avec lesquels je suis, Monseigneur, de Votre Grandeur, votre très humble et très obéissant serviteur.

21: A M. Fortoul, Ministre d’Instruction Publique, 04-05-1852 – Nº 2363
Hippolyte Fortoul fut ministre d’Éducation de 1851 jusqu’à sa mort en 1856. Dès son ministère il poussa la modernisation de l’éducation: étude des langues vivantes, introduction de la gymnastique, séparation en deux orientations (sciences et lettres), etc. Il fut chargé d’appliquer la célèbre loi Falloux (1850) sur la liberté d’enseignement. Personnellement il était peu favorable à cette loi, parce qu’il considérait que l’enseignement de l’État méritait plus de confiance que l’enseignement privé et il craignait une excessive expansion de ce dernier. Cependant, pendant son ministère un bon nombre de congrégations religieuses obtinrent leur reconnaissance légale et beaucoup continuaient à se développer vigoureusement.
Le Frère Gabriel pensait que, comme il l’expose dans cette lettre, sa Congrégation réunissait aussi toutes les conditions pour être approuvée. Mais il ignorait que dans le ministère d’Instruction Publique œuvrait un rapport défavorable sur sa personne à cause de l’incident de l’hôtel de Levant (Lyon), que les fonctionnaires mettaient en jeu chaque fois qu’il envoyait une demande de reconnaissance légale, ce qui en dernière instance rendit infructueuses toutes ses démarches.

Monsieur le Ministre,
Je prends la respectueuse liberté de vous prier de vouloir bien prendre en très sérieuse considération: 1º que l’Association des Frères de la Sainte-Famille, dont le siège est à Belley, fait le bien avec zèle et dévouement autant qu’il est en son pouvoir; 2º qu’elle a déjà fait acte d’une parfaite soumission au Gouvernement, que, dans différentes pétitions, elle lui a offert avec un respectueux empressement ses services pour lui aider à moraliser la jeunesse, et qu’en retour, elle désire ardemment qu’il lui donne une existence légale qui lui devient absolument nécessaire; autrement elle ne ferait que végéter et ne pourrait rendre avec autant d’efficacité tous les services qu’elle est appelée à rendre en France dans la tenue des écoles primaires, qui est son but principal.
J’ose vous rappeler, Monsieur le Ministre, que, dans le mois de février dernier, vous me fîtes l’insigne honneur de m’accorder deux audiences dont je conserverai toujours un doux souvenir; je profitai de cette heureuse occasion pour vous prier instamment de vouloir bien vous occuper de notre existence légale. Vous daignâtes me donner de bonnes espérances. Cela ne m’étonna pas, vu que le Gouvernement actuel est animé des meilleures intentions; mais vous me fîtes entendre qu’il n’y avait alors que le temps qui vous manquait pour vous occuper immédiatement de cette affaire. Si vous étiez plus libre maintenant, Monsieur le Ministre, je vous renouvellerais ma demande. Soyez assez bon pour l’exaucer et abaisser vos regards protecteurs sur notre Société. Elle bénira votre nom vénéré, et redoublera ses vœux et ses prières pour la conservation de vos jours précieux, pour votre félicité, et pour la conservation de notre bien aimé et digne Prince-Président, que Dieu s’est plu à tirer de ses plus riches trésors pour enrichir la France: telle est ma conviction.
Je vous rappellerai aussi, Monsieur le Ministre, que le 28 mai 1851, j’ai déposé au bureau de votre Ministère, les Statuts de notre Association avec une pétition; que j’y ai en outre adressé, le 22 décembre de la même année, des lettres testimoniales de six Evêques qui se sont unis à moi pour vous exposer les services que nos Frères sont appelés à rendre et pour vous prier en même temps de vouloir bien reconnaître légalement leur Société pour toute la France. J’ose espérer qu’ils ne se rendront pas indignes de cette grande faveur.
J’appelle avec une sainte confiance les bénédictions de Dieu sur vous, Monsieur le Ministre, sur la France et son digne Chef, et je suis avec le plus profond respect, Monsieur le Ministre, votre très humble et tout dévoué serviteur.

22: A M. Buron, Curé d’Eclaron (Haute-Marne), 14-08-1852 – Nº 2415
L’objet immédiat de cette lettre est la fondation d’une communauté à Eclaron (Haute-Marne). Comme dans beaucoup d’autres lettres aux curés qui désiraient confier l’éducation des enfants aux Frères, Frère Gabriel essaie de fixer les conditions de fondation et d’établir les relations avec l’autorité civile locale.
Mais dans ce cas, il faut tenir compte d’une perspective plus large en deux sens. Le Frère Gabriel était en contact depuis plusieurs années avec Mgr. Parisis, évêque de Langres, diocèse à laquelle appartient Eclaron. A Langres il eut aussi une communauté de Frères au service de la Cathédrale pendant de nombreuses années. Mgr. Parisis, en plus d’un évêque très actif dans son diocèse, était député à l’Assemblée Nationale, et c’est à ce titre que Frère Gabriel le contacta en vue à l’approbation de l’Institut. Par ailleurs le curé P. Buron intervint à son tour dans un projet de fusion des Frères de la Sainte Famille de Belley avec les Frères de Saint Joseph d’Amiens.

Monsieur le Curé,
Je suis honoré d’avoir fait votre bonne connaissance, parce que j’ai trouvé en vous l’homme de Dieu et le vrai Prêtre avec lequel on peut faire le bien, et régénérer la jeunesse non seulement d’Éclaron, mais encore de toute la Champagne. Je n’ai qu’un regret, Monsieur le Curé, c’est celui d’être trop éloigné de vous; je vous dirai sans flatteries que je gagnerais à vous voir fréquemment, car tout en vous m’a singulièrement édifié et m’a en même temps réjoui parce que j’ai pensé que nos Frères ne pourront que gagner sous votre sage et paternelle direction. L’œuvre que nous avons le projet d’entreprendre dans votre pays, sera conduite à bonne fin par vous et sous le patronage du vénérable Evêque dont vient d’être enrichi le diocèse de Langres. Quant à moi, je sens chaque jour que je ne suis pas du tout à la hauteur de ma mission; je suis humilié en pensant que le bon Dieu a néanmoins voulu se servir de moi, comme d’un pauvre instrument, pour l’œuvre de la Sainte-Famille, qui va bientôt étendre quelques-uns de ses rameaux dans la paroisse qui est mille fois heureuse de vous avoir pour Pasteur.
Je suis charmé d’apprendre qu’il est question de pensionnaires et de novices pour le nouvel établissement d’Éclaron, c’est un bon signe. Je suis extrêmement touché aussi des marques d’intérêt dont Monseigneur votre vénérable Évêque veut bien nous honorer, mais il ne perdra rien, car je ferai prier chaque jour pour lui pour qu’il coule des jours longs et heureux dans le diocèse qui s’honore à juste titre de l’avoir pour Évêque.
J’aurai le plaisir, Monsieur le Curé, de vous mener dans les premiers jours d’octobre le Frère Augustin avec deux autres Frères; quant à notre Abbé, le Père Ausone, il sera impossible de vous le donner; il nous est indispensable à la Maison-Mère, ainsi que le Frère Claude, qui va employer toute une année à faire des peintures dans notre chapelle. Les trois Frères dont je vous ai parlé en premier lieu, suffiront pour débuter. La Famille du bon Sauveur ne se composa d’abord que de trois personnes, et ce ne fut que plus tard qu’elle s’augmenta des disciples et des apôtres; les choses s’arrangeront ainsi pour Éclaron. Néanmoins, si la disette des sujets ne nous faisait pas tant la guerre, je vous promettrais bien un Frère de plus. Prenons patience: si l’œuvre que nous avons le projet d’entreprendre est l’œuvre du divin Maître, les ressources ne nous manqueront pas; je puis, Monsieur le Curé, vous parler savamment de cela, car j’ai vu les effets de la Providence sur notre Société quand je l’ai commencée; je n’ai que de très grandes actions de grâces à lui rendre pour tout ce qu’elle a fait pour nous.
Puisque les prospectus vous manquent, je vous en adresse aujourd’hui franco par la poste une douzaine. Je vous enverrai idem, dans le courant de la semaine prochaine, ma circulaire à l’occasion de notre retraite annuelle.
Je termine, mon vénéré Monsieur le Curé, en vous témoignant toute ma reconnaissance pour les marques d’estime que vous voulez bien me donner; mais je ne suis qu’un pauvre religieux qui ai bien besoin des grâces de Dieu et de l’assistance de vos prières pour me les attirer: soyez assez bon pour ne me les pas refuser, elles vaudront encore mieux que les deux écus de cinq francs que vous avez laissés sous un chandelier dans la chambre où vous avez couché. Je n’aurais pas voulu que vous ayez ainsi payé la pauvre soupe au fromage que vous a faite notre Frère cuisinier. Si jamais nous avons l’honneur de vous revoir dans notre Maison-Mère, nous vous veillerons de près pour que vous ne fassiez pas une semblable cachette, chose que je n’approuverai jamais.
Daignez agréer la nouvelle expression des sentiments très respectueux avec lesquels j’ai l’honneur d’être, Monsieur le Curé, votre très humble et tout dévoué serviteur.

23: A Mlle. Catherine Lassagne, Ars (Ain), 04-11-1852 – Nº 2485
Catherine Lassagne et Benoîte Lardet étaient les deux jeunes filles d’Ars que le Saint Curé avait envoyé en 1823 à Fareins (localité proche d’Ars) pour se former avec les Sœurs de Saint Joseph et ensuite assumer la direction de l’orphelinat de filles qu’il envisageait de fonder. Depuis 1824 jusqu’à l’arrivée des Sœurs de Saint Joseph, en 1847, Catherine fut la directrice de La Providence. À partir de ce moment, elle se retira dans un appartement contigu à la maison paroissiale et elle continua son activité de service au Saint Curé et à la paroisse d’Ars. Il faut dire qu’elle rendait aussi des services aux Frères de la Sainte Famille. Elle a été un témoin exceptionnel et direct de la vie et de la sainteté du curé d’Ars et, avec le Frère Athanase, celle qui a fourni les informations les plus intéressantes pour écrire son histoire.
Étant donné qu’elle désirait que ses biens patrimoniaux fussent employés dans l’éducation des enfants d’Ars, elle fit un testament en faveur de Frère Gabriel Taborin. Le document se conserve encore aujourd’hui dans les Archives de Belley. Pour ce motif elle a eu quelques contacts épistolaires avec Fr. Gabriel et aussi plus tard avec Frère Amédée. Catherine Lassagne est décédée en 1883.
À propos de la nomination du Curé d’Ars comme chanoine honoraire de Belley, Catherine a raconté en détail la scène dans laquelle l’évêque essaya de revêtir par surprise le Saint Prêtre du camail de chanoine à l’entrée de l’église. Et elle ajoute que, quand Monseigneur était parti, le Saint Curé avait vendu tout de suite le camail pour cinquante francs et qu’il écrivit une lettre de gratitude à l’évêque dans laquelle il lui disait entre autres choses: “Monseigneur, il me manquait cinquante francs pour terminer la fondation d’une mission et j’ai pensé que vous auriez aimé contribuer à cette fondation.”

Mademoiselle et bien chère Sœur en Notre Seigneur,
J’ai reçu votre testament olographe, je pense qu’il pourra servir, mais une donation entre vifs serait préférable. Soyez sûre que vos intentions seront littéralement respectées, j’en prends consciencieusement l’engagement devant Dieu et devant les hommes.
Toutes les pièces sont maintenant déposées dans les Archives de notre Communauté et y seront soigneusement conservées pour nous en servir en temps et lieu, afin d’exécuter vos volontés qui sont si édifiantes et si propres à contribuer au bien des jeunes gens de la paroisse d’Ars, en faveur desquels vous voulez disposer de vos avoirs pour aider à Monsieur votre vénérable et saint Curé à augmenter le revenu de l’école gratuite qu’il a fondée à Ars pour ces jeunes gens.
Quant au papier que vous avez signé et dont vous me parlez, il est bon et on m’a conseillé de le garder parce qu’il offre plus de garanties que le testament que vous avez fait en ma faveur; du reste, il ne vous compromet en rien, car on ne peut demander après votre mort plus de bien que vous n’en avez ni plus que vous n’en avez promis. Soyez aussi parfaitement tranquille à cet égard; quand j’irai à Ars, je vous expliquerai la chose mieux que je ne pourrais le faire dans cette lettre.
Continuez, Mademoiselle et chère Sœur, vos soins filiaux à votre saint Curé, que nous regardons tous comme notre Ami et notre Père commun. Faites-lui, s’il vous plaît, agréer l’hommage de mon profond respect, et mes sincères félicitations de le voir maintenant au rang des Chanoines de Belley, dont il est si digne. En l’élevant à ce rang, Mgr Chalandon a réparé un oubli qu’avait fait Mgr Devie avant de mourir, et il fait plaisir à tout le monde.
Donnez-moi, ma chère Sœur Catherine, une part à vos saintes prières, et croyez aux sentiments pleins d’estime et de respect avec lesquels je suis votre tout dévoué en Jésus, Marie et Joseph.

Le Supérieur Général.

24: Au P. Colletta, Curé d’Oyonnax (Ain), 24-03-1853 – Nº 2584
Le Frère Gabriel maintenait une bonne relation de confiance et d’amitié avec le curé d’Oyonnax, localité proche de Belleydoux, où habitaient quelques membres de sa famille. Le P. Colletta intervint en différentes occasions en relation avec les parents de Frère Gabriel.
Dans cette lettre on touche aussi d’autres sujets d’intérêt. Il faut souligner avant tout la noble attitude de Frère Gabriel en ce qui concerne les Frères des Écoles Chrétiennes auxquels il reconnaît une meilleure compétence: l’important c’est que le bien se fasse. Cela ne lui empêche pas de souligner après les plus grandes possibilités d’une mission entendue avec plus de flexibilité et plus intégrée dans les paroisses avec des activités qui, en plus de l’éducation, ils collaborent dans l’animation liturgique, la catéchèse, etc. Il touche ainsi le point-clé de la spécificité de son charisme dans l’aspect de la mission.
En relation avec la mission est aussi le sujet de la grande quantité de demandes de Frères. Le Frère Gabriel mentionne à plusieurs reprises dans sa correspondance cette forte demande, parce que dans son opinion c’était une confirmation de l’utilité de sa Congrégation pour l’Église et pour l’État, malgré toutes les difficultés qu’il trouvait pour l’implanter et la faire reconnaître.

Mon vénérable Monsieur le Curé,
Je voudrais de tout mon cœur que vous pussiez obtenir les ressources nécessaires pour avoir les Frères que vous désirez depuis si longtemps, que vous méritez si bien, et qui ne pourraient être sous une meilleure direction que la vôtre, mon vénéré Monsieur le Curé; mais malgré le plaisir que j’aurais de vous en donner des nôtres, je ne serais pas du tout fâché qu’on donnât la préférence aux bons Frères des Ecoles Chrétiennes, parce qu’ils sont plus anciens et qu’ils ont plus d’expérience que les nôtres. Pourvu que le bien se fasse, c’est tout ce que nous devons désirer. Du reste, le champ du Père de Famille est assez vaste pour occuper tous les ouvriers qu’il appelle à y travailler. Ainsi, vous appelleriez les bons Frères de la Doctrine, que je m’en réjouirais sincèrement devant le Seigneur.
Je suis tellement accablé de demandes pour avoir de nos Frères, que cela absorbe tous mes moments; ce qui fait que la plupart les préfèrent à ceux des autres Congrégations, c’est qu’ils peuvent se répandre un à un, et qu’ils peuvent servir de chantres et de sacristains, en même temps qu’ils exercent les fonctions d’instituteur. D’un autre côté, nous sommes peut‑être plus accommodants, et MM. les Curés peuvent mieux faire et trouvent plus de docilité avec nos Frères, que chez les Frères des Ecoles Chrétiennes qui gardent une grande indépendance.
Je vous remercie, mon vénérable Monsieur le Curé, de vos félicitations, sur notre Aumônier. Ce digne Prêtre ne nous laisse effectivement rien à désirer. Il est attaché à notre Société par des vœux perpétuels; il vit comme les simples Frères; il prêche admirablement et toujours d’une manière analogue à la vie religieuse. Jamais il ne sort de la maison que pour aller en promenade avec les Frères et les Novices. Il est religieux dans toute la force du terme; il n’a pas même un honoraire pour les Messes qu’il acquitte: tout est pour la Communauté; il nous épargne douze cents francs que nous dépensaient annuellement ses prédécesseurs: voilà effectivement une bonne capture. Dieu me devait cela pour me dédommager des ennuis que m’a causés son prédécesseur, l’Abbé Curial, dont je n’ai pu me débarrasser qu’à force de combats. Ce n’est pas un mauvais Prêtre; je ne lui veux pas de mal, mais je suis bien aise qu’il soit loin. Je vous dis néanmoins ceci à l’oreille, et sans la moindre intention de lui nuire.
Vous enviez mes rubriques, Monsieur le Curé; si vous y attachez un sens religieux, je vous dirai qu’elles sont basées sur la Foi, sur la prière et sur la confiance en Dieu; et ainsi vous me surpassez en cela, et vos rubriques sont bien supérieures aux miennes. Oh! il fait bien meilleur faire avec le Bon Dieu qu’avez les hommes, dont la méchanceté et la jalousie font quelquefois bien du mal; mais en courant se cacher dans le cœur du bon Jésus, on laisse passer les tempêtes, et l’on sort sain et sauf de l’heureux abri du Seigneur.
Nous arrivons aux grandes fêtes de Pâques, je vous les souhaite bonnes et heureuses, et je souhaite que le confessionnal où vous faites tant de bien, et où votre charité vous tient continuellement attaché, ne nuise en rien à votre précieuse santé pendant le temps pascal.
Daignez agréer l’expression des sentiments pleins de vénération et de la toute religieuse amitié avec laquelle je suis, Monsieur le Curé, votre très humble et tout dévoué serviteur.

25: À Son Excellence Mgr. Cretin, Évêque de Saint-Paul, les Etats-Unis de l’Amérique, 27-02-1854 – N° 2873
Le Frère Gabriel reçut dans la même année de 1854 deux demandes pour envoyer des Frères aux missions étrangères: l’une des Îles Seychelles (ancienne colonie française dans l’Océan Indien mais à l’époque sous le domaine anglais) et l’autre des États-Unis de l’Amérique. Le moment été venu de développer l’aspect missionnaire de sa Congrégation.
Mgr. Cretin, évêque de Saint-Paul (Minnesota) était originaire de Montluel (Ain) et il avait été consacré évêque par Mgr. Devie en 1851. Dans sa réponse à la demande de l’évêque, le Frère Gabriel, en plus de déterminer quelques aspects concrets, exprime ses convictions et ses désirs missionnaires, ainsi que la préférence qu’il donne à l’envoi de Frères en mission dans un pays lointain sur les demandes qu’il recevait de la France. Il était très conscient, néanmoins, des difficultés qui pouvaient se présenter et du nombre très réduit de Frères sur lesquels il pouvait compter pour la réalisation de ce projet. Le Fondateur des Frères de la Sainte Famille s’inscrit ainsi en ce grand mouvement évangélisateur et missionnaire de l’Église au siècle XIX, malgré certaines ambiguïtés.

Comme nous le savons, l’envoi de quatre Frères aux États-Unis eu lieu à la fin de cette même année et comment cette première expérience missionnaire finit en échec.

Monseigneur,
Dans le désir de répondre aux souhaits de Votre Grandeur, notre illustre et bien-aimé Evêque, Mgr Chalandon, s’est empressé de me faire part de la demande que vous lui avez adressée pour avoir quelques Frères de la Congrégation de la Sainte-Famille, dont la Providence a bien voulu me confier les rênes.
Je sens, Monseigneur, tout le bien qu’il y a à faire dans votre vaste diocèse et dans les Etats-Unis, combien aussi il est nécessaire qu’on envoie à Votre Grandeur des ouvriers pour partager ses sueurs, qui sont comme autant de perles qui embelliront sa couronne dans le Ciel. Chercher à ouvrir aux âmes au prix des plus grands sacrifices, et même au péril de sa vie, la vraie voie qui conduit au ciel, telle est, Monseigneur, la noble tâche que votre zèle et votre éminente charité vous ont inspirée. Oh! combien je serais heureux s’il était donné à quelques-uns de nos Frères d’aller travailler, sous la sage direction de Votre Grandeur, à la portion de terre qui vous est échue dans le champ du Père de famille, et porter ainsi la bonne odeur de Jésus-Christ au-delà des mers. Si mon âge et les liens indissolubles qui m’attachent au siège de notre Société n’y mettaient obstacle, je serais moi-même le premier à répondre à votre appel pastoral, qui du reste est si flatteur pour notre Congrégation, que Dieu se plaît à bénir. J’ambitionnerais plus le titre de catéchiste dans les missions étrangères que tous les titres de dignités humaines.
C’est assez vous dire, Monseigneur, combien je suis désireux de vous envoyer une colonie de Frères catéchistes et instituteurs, persuadé qu’avec le secours de la grâce divine et l’assistance de vos conseils paternels, ils feraient un grand bien. Je m’empresse donc, Monseigneur, de vous en promettre trois, si j’ai le bonheur d’en trouver qui aient la vocation et les qualités convenables pour le genre d’apostolat auquel vous les destinez.
Ce n’est qu’à regret que je mets une restriction à ma promesse, mais Votre Grandeur ne pourra pas en être étonnée, vu que, jusqu’à présent, ayant eu beaucoup de demandes pour la France et les Etats Sardes, nous n’avons pu nous occuper des missions d’outremer. J’ajouterai que les vocations pour cela ne se sont nullement manifestées parmi nos Frères jusqu’à ce jour, sans doute parce qu’il n’en a pas été question. Il faut donc que j’attende au mois de septembre prochain, à la retraite annuelle de nos Frères, ou que je leur adresse une circulaire pour leur faire part de la demande de Votre Grandeur, afin que ceux qui se sentiraient du goût et de l’inclination pour les Missions Etrangères, nous le fassent connaître. Si nous en trouvons, nous ferons un choix convenable, et nous vous les préparerons, Monseigneur, pour le plus tôt. Je serais charmé de pouvoir déjà les confier à Monsieur votre Grand-Vicaire quand il viendra à Belley au mois d’avril, mais je ne pense pas trop que nous en ayons de prêts pour cette époque.
Je dois vous prévenir, Monseigneur, que notre Communauté est pauvre dans toute la force du terme, et qu’elle a même des dettes; par conséquent, il lui serait impossible, avec la meilleure bonne volonté, de donner de l’argent et des effets aux trois Frères que j’espère pouvoir vous envoyer. L’état de gêne dans lequel nous nous trouvons, et que la disette de cette année est encore venue aggraver, est cause qu’ils ne pourront absolument rien emporter de notre Communauté que les habits qu’ils auront sur le corps, avec quelques chemises, quelques mouchoirs, quelques paires de bas, l’Evangile, le Psautier, leur Règle, l’Imitation de Jésus-Christ, le Catéchisme et la Vie des Saints. C’est du reste ainsi que les Frères de la Sainte-Famille se rendent tous dans les postes que leur assigne l’obéissance. Ceux qui les demandent doivent leur fournir, conformément aux prescriptions de notre Règle, l’argent nécessaire pour les frais de voyage, le trousseau, le logement, ainsi qu’un traitement annuel suffisant pour leur existence. Pour ceux qui sont placés en France et en Savoie, ce traitement est de 600 francs par Frère.
Les trois religieux que nous enverrions à Votre Grandeur resteraient toujours unis à notre Institut, et en suivraient la Règle. Vous les utiliseriez, Monseigneur, de la manière que vous l’entendriez, pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes, mais Votre Grandeur serait entièrement chargée de leur entretien matériel et de tous les frais pour se rendre à Saint-Paul, et de ceux qu’il y aurait à faire s’ils étaient obligés de s’en revenir pour une cause quelconque.
Nous avons, Monseigneur, des milliers de paroisses, qui persuadées du bien que nos Frères sont appelés à faire, nous en demandent avec les plus vives instances et s’engagent à remplir toutes les conditions de nos Règles. En vous en cédant de préférence, j’en prive ces paroisses qui les réclament depuis longtemps. D’un autre côté, ce sera sûrement pour moi un grand sacrifice de m’exposer, par cette séparation, à ne jamais revoir ici-bas ces enfants de la Sainte-Famille qui me sont si chers. Cependant, Monseigneur, ces considérations ne m’arrêteront pas, parce que je désire trop de coopérer en quelque chose au bien que Votre Grandeur et ses dignes Missionnaires font avec tant de zèle et de dévouement. Je tiens aussi à payer ma quote-part pour l’œuvre si sainte de la propagation de la Foi, en envoyant de nos Frères pour vous aider à faire connaître, aimer et servir Dieu aux infidèles, pour les gagner à Jésus-Christ et les incorporer à notre belle et sainte religion, hors de laquelle il n’y a point de salut.
Je suis avec le plus profond respect, Monseigneur, de Votre Grandeur, le très humble et très obéissant serviteur.

Frère Gabriel.

26: Au P. Mermillod, Curé de Belleydoux (Ain), 03-12-1854 – N° 3127
Le P. Jean Pierre Mermillod fut curé de Belleydoux pendant près de 40 ans. Il était l’oncle du célèbre P. Gaspard Mermillod, qui défendit le Frère Gabriel Taborin au moment de la publication à Genève du pamphlet Les Jésuites de Belley et qui fut archevêque de Lausanne et cardinal.Après le départ de son village natal, Frère Gabriel compta toujours sur le P. Mermillod comme homme de confiance pour toutes les questions qui se rapportaient à Belleydoux. Dans la correspondance entre les deux il est souvent question de la famille de Frère Gabriel, il y a aussi tout ce qui concerne la fondation de l’école des Frères et la vie de la communauté, le projet de restauration de la Chapelle de Sainte Anne, etc.
Dans cette lettre, le Frère Gabriel lui confie quelques-unes de ses préoccupations comme Supérieur de la Congrégation et surtout ses projets de reconstruction de la Chapelle Sainte Anne qu’il avait depuis longtemps.

Mon bien vénérable Monsieur le Curé,
J’approuve beaucoup votre projet d’une chapelle dédiée à Sainte Anne; j’aurais voulu pouvoir moi-même agrandir et reconstruire à mes frais notre ancienne chapelle. Mille fois j’en ai eu la pensée, mais j’ai eu le regret de ne pouvoir l’exécuter par manque de ressources, et par suite de mon vœu de pauvreté, qui me dépouille de toutes les choses de ce monde. Je serais (heureux) que les bonnes âmes de mon pays fissent elles-mêmes cette bonne œuvre. Quant à moi, j’y contribuerai en tout ce que je pourrai, si le Conseil de notre Communauté me le permet. Je ne suis supérieur que pour avoir les soucis et les embarras, ainsi qu’une grande responsabilité devant Dieu et devant les hommes. Il y a longtemps que je cherche à m’en dessaisir; je ne sais quand Dieu m’accordera cette grâce; s’il me l’accordait, je serais bienheureux d’avoir une petite cabane à côté de la chapelle de Sainte Anne, et de devenir le sacristain de ce petit sanctuaire, que j’appelle de tous mes vœux, parce qu’il contribuera à attirer les bénédictions de Dieu sur notre chère paroisse.
Je commence par souscrire une somme de 200 francs pour l’œuvre projetée. Cette somme proviendrait du traitement dû aux deux Frères de Belleydoux pour l’année scolaire présente. De plus, je fournirai pour l’embellissement, deux beaux tableaux de 4 à 5 pieds de hauteur, l’un de Saint Joseph, l’autre de Saint Joachim; ces deux tableaux, me reviendraient à plus de 300 francs. Si je puis vous procurer la Sainte Vierge, je le ferai; mais il faut qu’elle soit en bronze, pour qu’elle puisse supporter les intempéries des saisons. Le plus précieux don que je puisse offrir pour cette chapelle, si elle a lieu, c’est un reliquaire renfermant des reliques de Sainte Anne, de la Sainte Vierge, de Saint Joseph et de Saint Joachim. Cet objet précieux m’a été donné à Rome par Notre Saint-Père le Pape Grégoire XVI, avec l’authentique. Ainsi, les pèlerins qui se rendraient à la chapelle de Sainte Anne, auraient le bonheur de pouvoir y vénérer ses reliques. J’ai le projet de retourner à Rome; j’obtiendrais sûrement quelques grands privilèges pour cette chapelle.
Je suis bien d’avis qu’on fasse la façade en pierre de taille; mais pour vous envoyer un plan de façade, il faut savoir au juste la largeur et la hauteur que vous voulez lui donner, et savoir décidément où vous voulez la niche; puis faire connaître s’il faudrait deux fenêtres par côté du portail. Il serait à désirer que la chapelle pût avoir 15 pieds de large en vide sur 24 à 30 pieds de long. Voilà pour le minimum; ce serait bien mieux, si on pouvait la faire plus grande et lui donner une voûte.
Je vous remercie sincèrement, Monsieur le Curé, ainsi que mes chers compatriotes qui montrent tant de dévouement pour la reconstruction de la chapelle de Sainte Anne, et qui surtout veulent faire des sacrifices pour cette bonne œuvre qui leur attirera de grandes grâces, ainsi qu’à leurs familles. Que Dieu les bénisse tous, ainsi que leur cher Pasteur.
Veuillez bien agréer, Monsieur le Curé, l’expression de mes sentiments les plus respectueux et les plus dévoués, et croyez-moi en union de prières votre très humble serviteur.

Frère Gabriel.

27: Au P. Gourmand, Curé de Neuville-elles-Dames (Ain), 11-04-1855 – N° 3217
Le P. Gourmand, 1814-1872, fut aumônier des Frères de la Sainte Famille de 1839 à 1848. Dans le Noviciat, en plus des activités de l’aumônerie, il était professeur de différentes matières: religion, grammaire, mathématiques, etc. Les Frères qui avaient été ses élèves se souvenaient de lui comme d’un bon professeur. Pendant le déplacement du Noviciat de Belmont à Belley il partagea en tout moment les difficultés de la communauté, et il a été un bon exemple pour tous.
En 1848 Mgr. Devie le nomma curé de Neuville-les-Dames, mais il resta toujours en contact avec les Frères, s’intéressant au développement de la Congrégation et à ceux qui furent ses disciples. Le Frère Gabriel correspondit avec lui plusieurs fois et chaque année il lui envoyait la circulaire de convocation de la retraite.
Dans cette lettre le Frère Gabriel communique à l’ancien aumônier, comme il l’avait fait en d’autres occasions, ses joies et ses souffrances. En plus il donne une description détaillée de la situation des Frères dédiés à l’enseignement en France comme en Savoie.

Monsieur le Curé,
La toute bienveillante et gracieuse lettre que vous venez de m’adresser à la date du 8 du courant, m’a causé un plaisir extrême. Je vous remercie, mon bien vénéré Monsieur le Curé, et très précieux Ami, de ne point oublier les Frères de la Sainte-Famille et leur pauvre Supérieur. Ceux de nos bons Frères qui vous ont connu pendant que nous avons eu l’avantage de vous avoir pour Aumônier, ne vous ont pas oublié; ils parlent toujours de vous avec une affectueuse estime; vous avez acquis un droit tout particulier à leur reconnaissance. Quant à moi, votre nom m’est bien cher et bien doux; il sera à jamais gravé dans mon cœur avec celui du Saint Evêque de Belley, Mgr Devie, de glorieuse et perpétuelle mémoire, qui nous portait tant d’intérêt à tous deux. Si je ne vous écris pas et ne vous vais pas visiter aussi souvent que je le désirerais, c’est parce que j’en suis absolument empêché par les occupations incessantes que me donne notre Société; mais personne, croyez-le bien, Monsieur le Curé, ne vous est plus attaché et plus dévoué que le pauvre Supérieur de la Sainte-Famille.
Je me ferai toujours un plaisir de vous envoyer mes petites circulaires. Elles portent toutes le cachet de mon extrême simplicité et de mon faible savoir. Je vous remercie de ce que vous daignez les lire. Je vous suis aussi profondément reconnaissant, Monsieur le Curé, de votre “memento” pour notre bon vieux Frère Joseph. Il n’est certainement pas mort sans avoir fait quelques farces, mais il s’est tellement bien préparé à mourir que j’espère que Dieu lui aura fait miséricorde et pardonné la faute qu’il fit en jetant cent francs dans le puits qu’il creusa à Parcieux, et qu’on a appelé le puits de Joseph. Je ne raconterai pas cette histoire, vous la connaissez.
C’est vraiment désolant de voir la persécution qu’on fait à l’Eglise et aux Ordres religieux dans les Etats-Sardes. Il n’a pas été question d’exclure notre Corporation, mais on lui a enlevé l’année dernière la dispense du service militaire, ainsi qu’aux Frères des Ecoles Chrétiennes. Mon Dieu! que j’ai eu à regretter le règne du bon roi Charles-Albert! Il nous vient fort peu maintenant de sujets savoyards, soit à cause du retrait de la dispense du service militaire, soit à cause de la persécution qu’on fait aux religieux; mais Dieu qui est si bon et si admirable en toutes choses, nous dédommage en nous envoyant des Français: il nous en est encore venu quatre la semaine dernière, tous bons sujets. Malgré la persécution dont je viens de parler, nous avons conservé tous nos établissements de Savoie, et nous y en avons même formé deux nouveaux l’année dernière, dont l’un à Novalaise, pays de la ferme de M. Charcot, votre ami, avec lequel nous parlons de vous toutes les fois que nous nous rencontrons.
Nous avons maintenant un certain nombre de Frères qui sont bien instruits; mais les beaux jours sont passés pour nous du côté de l’enseignement. Autrefois, on enseignait en Savoie avec une simple Obédience du Supérieur; à présent, il faut que chaque Frère ait subi son examen et obtenu des patentes qui équivalent au brevet français; puis, on n’y veut absolument maintenant dans les écoles que les ouvrages prescrits par l’université. Les Frères y sont surveillés par des Inspecteurs qui ne valent rien. En France, on enseignait autrefois à l’âge de 18 ans, qu’on fût français ou non, pourvu qu’on eût le brevet. Aujourd’hui, il ne suffit pas d’être breveté, il faut être français, avoir enseigné pendant trois ans en qualité d’instituteur adjoint ou d’instituteur suppléant, cela à partir de la 21ème année, et qu’on ait au moins 25 ans. On ne peut point être nommé instituteur communal sans remplir toutes ces conditions; il faut en outre avoir été porté sur la liste d’admissibilité des instituteurs du département dans lequel on veut enseigner. Cela m’a créé des embarras immenses, et me gêne au dernier point pour le placement de nos Frères, parce qu’un tel qui est né français et qui est breveté, n’a pas 25 ans, ou bien n’aura pas trois ans d’exercice, etc., etc. Oh! que je regrette le bon vieux temps sous tous les rapports. Mais vous, Monsieur le Curé, ne regrettez pas les belles et bonnes instructions que vous faites si souvent et avec tant de zèle à vos paroissiens: tôt ou tard elles porteront leurs fruits, et vous en recevrez un jour la récompense dans le ciel.
Il faut pourtant que je vous dise qu’à travers toutes mes misères et mes embarras, je ne me suis jamais laissé aller au découragement pendant une minute; j’ai conservé ma vieille activité, et je ne reculerai jamais, avec la grâce de Dieu, pas même devant tous les canons qui sont braqués en ce moment à Sébastopol. Je m’acquitte tant bien que je puis de la mission que Dieu a voulu me confier; je compte sur son aide, et j’espère que je ne serai jamais confondu. Chaque jour, je vois que la Providence m’aide en toutes manières, et elle me fait connaître que notre Congrégation est son œuvre; il y a bien là de quoi m’encourager, et de quoi exciter ma reconnaissance envers Dieu.
Les demandes pour avoir de nos Frères arrivent toujours en foule et de tous les points de la France; il ne manque que des sujets pour pouvoir y répondre. Je compte partir la semaine prochaine pour aller former un établissement dans une ville du diocèse de Gap; de là, je me rendrai dans le diocèse de Montpellier où je vais aussi former un magnifique établissement dans la ville de Florensac. J’y mène quatre Frères; ils auront là, sans exagérer, une maison au moins aussi belle que l’Evêché de Belley; c’est un château provenant d’un comte qui, en mourant, l’a cédé pour les Frères, avec une rente de 2.000 francs par an. Notre établissement de Dortan paraît avoir bien pris. Je prie que cela continue à bien aller. Je me suis fait un plaisir de payer ma quote-part pour les Missions étrangères, en y envoyant quatre Frères.
J’ai la consolation de voir que l’esprit religieux règne maintenant d’une manière satisfaisante dans notre Maison-Mère; cela me donne un grand espoir pour l’avenir.
N’oubliez jamais, Monsieur le Curé, que vous avez un droit tout particulier à la maison de la Sainte-Famille que vous avez fondée avec moi à Belley; j’espère donc que vous y viendrez toujours sans façon: puissiez-vous bientôt me procurer ce plaisir.
En attendant, daignez agréer l’expression des sentiments très respectueux et l’assurance de la religieuse amitié avec lesquels je suis, Monsieur le Curé, votre très humble et tout dévoué serviteur.

Frère Gabriel.

28: A Frère Amédée Depernex, Vice-supérieur, Belley, 05-05-1856 – N° 3544
Malgré l’intense collaboration entre le Frère Gabriel et le Vice-supérieur Frère Amédée pendant de longues années, la correspondance entre les deux n’est pas très abondante, parce que fréquemment ils se trouvaient tous les deux à Belley. Seulement pendant les voyages de l’un ou de l’autre, et dans ce cas à cause de la permanence de Frère Gabriel à Tamié, existe une correspondance.
À travers cette lettre nous pouvons connaître la situation du monastère de Tamié à l’arrivée des Frères en 1856 et l’ensemble des sujets courants à un moment donné de l’administration en référence aux Frères et aux communautés. On peut découvrir aussi un aspect intéressant de la collaboration du Frère Amédée dans la rédaction et correction des ouvrages publiés par Frère Gabriel.

Annecy, le 5 Mai 1856.

Mon cher Frère Amédée,
Je vous écris d’Annecy où je suis venu avec le cher Frère Nicolas (Tardy) et Jean Pommier (Frère Barnabé) pour faire des emplettes; elles s’élèvent à 400 francs tant en comestibles que vaisselle et outils pour nos menuisiers. L’argent s’envole sans pour ainsi dire qu’on s’en aperçoive. Quant il faut monter une maison comme celle de Tamié et y vivre sans y rien trouver que les quatre murs, la petite bourse s’épuise bien vite; mais nous sommes les enfants de la Providence et nous espérons en elle; elle ne nous fera pas défaut, surtout si nous vivons conformément à ses desseins.
Le jour de mon arrivée à Tamié on a sonné la cloche et tiré les boîtes. Le jour de l’Ascension (le 1° Mai) il y avait affluence, tant à la messe qu’aux vêpres; nous avons été étonnés de voir tant de monde; je leur ai adressé après la messe et après les vêpres une allocution à ma façon. Pendant les Offices le plus grand recueillement a régné. On a aussi tiré les boîtes presque toute la journée; le fils Favre a reçu un petit coup au nez et à la joue au moment qu’une boîte a éclatée, mais heureusement que cela n’a pas eu de mauvaises suites. Le bon peuple de nos montagnes paraît réjoui de nous posséder.
Je me plais à Tamié on ne peut plus; mais je suis accablé par le souci du temporel et par le froid qui y est survenu comme en Janvier; nous avons eu vendredi dernier 3 pouces de neige, mais elle a disparu; il a aussi neigé à Annecy; on a peur de la gelée.
Je vous ai envoyé le Frère François (Dumollard); il doit arriver aujourd’hui à Belley où il n’est pas allé avec plaisir; il aurait mieux aimé rester à Tamié, disait-il; mais dans le fond il aurait mieux désiré, quoiqu’il ne l’ai dit pas, retourner à La Rochette. Ce Frère est mou et très lent dans ses opérations; il est toujours rêveur et gragneux (sic); on ne sait pas ce qui lui fait plaisir; il faut le stimuler, autrement le jardin de la Maison-Mère souffrirait. Veillez à ce qu’on sème tout en temps et lieu; autrement ce serait une perte. Le Frère François ne demande jamais personne pour lui aider, quand même la besogne pressera; il faut avoir soin de le faire aider dans toutes les récréations, soit pour l’arrosage ou autrement.
Tous nos Frères et nos excellents novices de Tamié paraissent tous contents et montrent le plus grand zèle pour le travail; le Frère Hyacinthe surtout s’y met de cœur et d’âme; Tamié lu va et il désire de s’y fixer.
Je voudrais bien vous renvoyer le Frère Albert (Rey) pour seconder notre excellent Maître de Novices; mais outre qu’il lui faudrait un compagnon de voyage, nous en avons besoin de lui pour le chant; il n’y a guère que lui, vu que le cher Frère Nicolas (Tardy) fait aller sa trompette qui émerveille nos montagnards.
Nous avons absolument besoin d’une vache; mais elle nous coûtera 200 francs; nous avons aussi besoin d’un cheval ou d’un mulet; l’ancien curé de Plancherine a une petite charmante voiture très légère et à trois places, avec une petite charmante jument qui n’a que 5 ans; c’est un cheval à tout, qui peut aller à la voiture, à la selle et qui peut porter aux quintaux, à ce que m’a assuré Monsieur Favre; nous voudrions bien en faire l’acquisition tout de suite; nous aurions la voiture, les harnais, la selle et le cheval pour 600 francs mais il nous est impossible, nos ressources ne pouvant nous le permettre; nous comptons sur le bon Frère Rolland (Dumas) pour cette acquisition; priez-le de ma part de faire cette bonne œuvre puisqu’il l’a du reste promise; il pourrait de suite écrire pour faire venir cet argent, et ce serait très expédient qu’il allât le chercher lui-même, ce que vous lui permettriez; puis nos attirerions, un peu plus tard, ce bon Frère à Tamié; il y prendrait soin de son cheval et de la voiture. Je compte sur la générosité de ce bon Frère, son exemple encouragera les autres Frères à aider, à faire des sacrifices pour notre maison secondaire de Tamié qui est si ravissante et qui frappe l’œil de tous les étrangers.
J’ai bien reçu les journaux que vous m’avez envoyés, mais ils nous arrivent un peu tardivement; c’est bon que vous les voyez, mais ne mettez pas le moindre retard à nous les faire parvenir: Ils sont curieux dans le moment présent.
Il me tarde aussi de recevoir de vos nouvelles, ainsi que celles du Noviciat, même du bon Père Dom Joseph sur lequel je vous prie de me donner des détails, en lui faisant agréer mes respects. Je désire, mon cher Ami, que vous teniez parfaitement au courant de lettres qui me sont adressées au Noviciat et auxquelles je vous ai autorisé de répondre après les avoir lues.
Je voudrais que tous les douaniers fussent près du Paradis; mais le chefs ne pourront guère y entrer facilement, car j’ai regardé comme du vol l’argent qu’ils nous ont fait donner pour nos vases: Cela va à près de 60 francs y compris l’ostensoir qu’il a fallu envoyer à Chambéry depuis Seyssel.
Ne manquez pas de tirer un mandat sur Morin pour le 22 du courant, comme son fils (Frère Emile) l’en a averti, à moins que cet homme n’ait demandé un délai; dans ce cas il faudrait lui écrire de nouveau pour lui dire que nous voulons absolument être payés avant la fin du courant.
La toile et la cretonne sont trop chères ici; il faut prendre de la toile chez Guillet ou chez Chardeyron, pour faire au moins 80 chemises pour Tamié, que vous ferez coudre, lessiver et porter une fois ou deux aux novices de Belley afin qu’on puisse les passer plus facilement à la douane.
D’après ce qu’on entend dire, el paraîtrait qu’on nous enverrait des pensionnaires à Tamié; mais rien n’est encore bien certain. Dans tous les cas nous serons obligés de faire des tables et des bois de lit pour eux.
J’aurais un grand désir de faire notre retraite à Tamié: Il y a bien des inconvénients pour cela; les Frères de Savoie s’y attendent; nous verrons d’ici aux vacances ce que nous pourrons faire à cet égard.
Le Frère Claude (Grobel) pourrait bien venir nous faire quelques tableaux qui seraient indispensables; mais je voudrais qu’il vînt avec dévouement et qu’il travaillât en peinture religieuse, et obéissant: Disposez-le à cela; du reste s’il voyait le couvent de Tamié, il serait fort encouragé à y travailler.
Je vous envoie la Prière du Matin; je voudrais que vous la fissiez imprimer tout de suite avec les prières qui suivent et qui doivent former le Guide. Vous pourriez faire imprimer en pacotille et quand l’imprimeur en aurait deux feuilles, j’examinerais la chose; mais examinez-la déjà vous-même, en retranchant et en ajoutant ce que vous croirez convenable et en donnant l’ordre qui convient. Quant à moi, je me trouve absorbé par les affaires de Tamié, et cependant il faut veiller à ce que le Recueil de Prières puisse être distribué aux Frères pour le vacances; nous n’avons pas du temps à perdre: Faites-y attention.
Je termine par des vœux tout particuliers que j’adresse à Dieu pour votre chère santé si utile à notre Institut et pour que Dieu vous donne les lumières et les grâces dont vous avez besoin pour bien faire toutes choses selon mes intentions, et surtout selon Dieu. Je prie aussi pour tous nos bons Frères et novices de la Maison-Mère, et en particulier pour les chers Frères Raymond (Joly), Urbain (Pinget) et Lucien (Burnier) qui sont vos aides.
Je vous embrasse tous et vous bénis avec amour. Ne cessez de prier pour votre pauvre Supérieur qui vous porte dans son cœur, et surtout à vous, mon cher Frère, qui êtes devenu mon bras droit et a grande colonne qui doit soutenir l’édifice de la Sainte-Famille. Salut et profonde amitié.

P.S. ── Ne manquez pas d’écrire de suite à Chambéry, à l’individu que l’huissier de Yenne a chargé de poursuivre Perron, à l’effet d’obtenir notre paiement. Témoignez-lui votre surprise du long retard et priez-le de vous répondre sans faute pour dire où les affaires en sont, en lui annonçant que je monterais à Verrès sous peu pour connaître les motifs du retard, en cas de non paiement.

29: À Mgr. de Langalerie, Évêque de Belley, 20-07-1858 – N° 4210
C’est une des lettres qui mieux que possible fait découvrir quelques-uns des aspects les plus intimes de Frère Gabriel et quelques traits de sa personnalité dans les derniers ans de sa vie. Le conflit avec l’évêque de Belley au sujet de la Règle de la Congrégation a été une dure épreuve que le Frère Gabriel a su affronter avec humilité, force et sérénité.
Le principal point en litige était la question du sacerdoce dans l’Institut. Mgr. de Langalerie n’admettait pas cette possibilité qui néanmoins figurait dans les Statuts approuvés par ses deux prédécesseurs et par l’archevêque de Chambéry. Il lui semblait qu’un prêtre ne doit pas être sous l’autorité d’un Supérieur laïc. Le Frère Gabriel écrivait à Mgr. Billiet: “Mgr de Langalerie ne veut pas que nous admettions des prêtres. Monseigneur de Belley peut avoir ses raisons pour cela, mais nous en avons aussi de très fortes pour recevoir les prêtres qui nous sont nécessaires dans nos maisons de noviciat. »
Malgré le conflit, le Frère Gabriel dans cette lettre comme en d’autres dirigées à l’Évêque de Belley essaie de maintenir ou de rétablir les relations assez fragilisées par quelques détails très personnels et se rapportant toujours à ce qu’il considère le bien de l’Institut.

Monseigneur,
Considérant qu’une Communauté religieuse ne peut subsister sans Règle, et qu’il faut qu’elle soit approuvée par l’Ordinaire du lieu, je crus remplir un devoir en soumettant à l’approbation de Votre Grandeur la Règle que nous avons suivie jusqu’à présent, et qu’ont approuvée avec plaisir vos deux vénérables prédécesseurs, afin de nous encourager, de consolider notre Communauté et de la maintenir dans leur diocèse.
Je ne viens point de nouveau solliciter cette approbation de Votre Grandeur puisqu’elle a cru devoir la refuser. Je crois cependant devoir vous faire remarquer, Monseigneur, que nos Frères ne tarderont pas à se ressentir de l’épreuve à laquelle vous les avez mis par ce refus. Je souhaite qu’ils la supportent avec résignation, et qu’elle n’ébranle pas leur vocation.
Je le dis avec douleur, la plupart, hélas! n’ont pas assez l’esprit religieux et sont difficiles à conduire. Un pauvre Supérieur n’a que la Règle pour les rappeler à leur devoir; mais voyant que cette Règle n’est pas approuvée par l’Evêque du chef-lieu de l’Association, ils n’en feront point de cas; ils la transgresseront sans scrupules. Vous n’aurez pas vous-même, Monseigneur, sur eux et sur la Communauté, le même ascendant. Alors si nous continuons à rester sous votre juridiction, comment les choses iront-elles? Vous êtes, Monseigneur, un Evêque selon le cœur de Dieu, et je laisse ces considérations à la sage appréciation de Votre Grandeur.
Quant à moi, j’ai été peiné dans le moment de votre refus inattendu; mais je ne m’en effraie point, mon sacrifice en est fait. Dieu, qui a permis cette épreuve, m’a accordé la grâce de la supporter et celle de savoir prendre mon parti dans les événements fâcheux. Puis, ma carrière va bientôt finir; si l’on ne veut pas me la laisser terminer en paix, je m’encouragerai en pensant, avec Job, que la vie de l’homme est une vie de combats, et que le disciple n’est pas plus grand que le Maître.
La dernière fois que j’eus l’honneur de voir Votre Grandeur, je lui montrai une soumission filiale et une abnégation qu’elle ne trouvera pas chez tous les Supérieurs de Communauté. Je le fis très sincèrement, par esprit de religion et dans la vue du bien. Je me féliciterai toute ma vie de cet acte. L’auriez-vous regardé, Monseigneur, comme une feinte ou une duperie? Vous vous seriez grandement trompé. Quoi qu’il en soit, Votre Grandeur n’ayant pas accepté mon acte de soumission, je m’en crois dégagé. Il m’est impossible, Monseigneur, de faire le bien dans un endroit où il n’y a pas réciprocité de confiance entre les Supérieurs ecclésiastiques et moi.
Monsieur le Chanoine Desseignez m’a remis avant-hier un écrit ne portant aucune signature, mais il m’a dit que cet écrit était néanmoins l’expression des sentiments de Votre Grandeur, et que je pouvais y ajouter foi. Je considère cette pièce comme un remède, quoique très insuffisant, que vous avez la bonté d’apporter à ma plaie. Je vous en remercie bien sincèrement, Monseigneur; cela m’a un peu consolé. Je regrette cependant que vous m’ayez marqué trop tardivement votre bienveillance au sujet de notre Règle; sans cela, je ne serais pas allé chercher des consolations ailleurs, et faire des démarches pour mettre nos Frères et leur Règle à l’abri.
Quoique je ne rencontre pas de sympathie à l’Evêché de Belley, et que je n’y aie pas d’amis, je n’en formerais pas moins pour cela, Monseigneur, des vœux pour votre bonheur. Je demande surtout à Dieu dans ce moment, la prompte guérison de votre jambe.
Je n’ai pu, Monseigneur, vous remettre cette lettre, comme je me l’étais proposé, mais j’aurai l’honneur de vous aller voir demain, avant mon départ pour un long voyage.
Je suis avec le plus profond respect, Monseigneur, de Votre Grandeur, le très humble et très obéissant enfant.

Frère Gabriel.

P.S. ── Je reçois à l’instant un exemplaire de notre Guide; je vous prie, Monseigneur, d’en agréer l’hommage respectueux.

30: A M. Simon Poncet-Montange, Propriétaire à Gobet, Belleydoux, 12-04-1864 – Nº 6377
Selon le témoignage de Frère Frédéric, Simon Poncet, de Belleydoux, était l’un des cinq Frères de Saint Joseph qui avaient l’habit aux Bouchoux (Jura) avec le Frère Gabriel en 1824 après une semaine de retraite.
Les deux enfants de Simon desquels on parle dans la lettre étaient le Frère Joseph Sylvain, fondateur en Uruguay, et le Frère Léon Benoît, qui décéda en 1869. Le Frère Gabriel leur proposa d’entrer dans le Noviciat de Belley, avec deux autres jeunes de Belleydoux, lors d’un de ses voyages à son village natal pour l’inauguration de la Chapelle de Sainte Anne.
Dans cette lettre le Frère Gabriel, déjà âgé, se laisse porter par le souvenir de ses montagnes et par l’idéal de sa jeunesse: servir le Seigneur, idéal partagé aussi par d’autres jeunes de son âge. En faisant un pas dans la foi, il voit d’un côté comme une prolongation de cet idéal des commencements dans la vie éternelle (servir le Seigneur pour toujours avec les élus dans le ciel) et de l’autre dans l’engagement de ceux qui s’orientent vers la vie religieuse ou vers mariage.
Il est difficile d’établir l’identité de ce Claude Mermet du Post scriptum parce qu’il y avait plusieurs personnages avec les mêmes noms et prénoms à Belleydoux, deux d’entre eux ont été maires pendant la vie de Frère Gabriel. En tout cas, ce nom nous permet, une fois de plus, de nous souvenir de la jeunesse de Frère Gabriel: le Claude Mermet (auquel Frère Gabriel avait écrit la première lettre de cette série) de concert avec le curé Jacques Charvet, l’avait nommé maître d’école et “clerc” à Belleydoux.

Mon vénérable Ami Simon,
J’ai reçu votre bonne lettre avec un grand plaisir, ainsi que les 500 francs que vous m’avez envoyés à titre d’acompte de la pension de vos deux fils. Gabriel Poncet, mon Filleul, me les a remis de votre part. J’ai bien eu du regret de ne l’avoir pas vu. J’étais absent lorsqu’il est venu. Sans cela, je l’aurais bien rendu porteur de cette lettre que je n’ai pu vous écrire plus tôt parce que j’ai été en voyage.
Vos deux fils, mon cher ami, vous ressembleront parce qu’ils sont bien sages. Ils jouissent tous deux d’une parfaite santé. Leur conduite est bien bonne. Ils font tout ce qu’ils peuvent pour leur instruction, et avec le temps, j’espère que nous aurons en eux de bons religieux. Ils sont cependant, comme les gens de nos montagnes, très timides. Ils n’oseraient pas prendre personne à la boutonnière, ni même se défendre; mais le temps corrigera tout. L’essentiel pour eux est d’aimer et servir Dieu avec une grande fidélité. Soyez sûr qu’ils attireront les bénédictions de Dieu sur votre famille, et qu’ils demanderont, comme moi, la prolongation de vos jours.
Votre âge, mon cher Simon, ne vous permet peut-être pas de trop voyager; mais je serais très charmé si vous nous veniez voir avec votre fils aîné. Je me rappelle toujours ce que nous avons été dans notre jeunesse: nous aimions à servir Dieu ensemble. Puisse-t-il, maintenant que nous approchons de l’Eternité, nous accorder la grâce de le servir avec les élus dans le Ciel! Demandons-lui cette faveur. Prions-le aussi pour qu’il guérisse votre digne et vénérable Pasteur et qu’il le conserve encore longtemps à Belleydoux.
Vos fils, mon cher Simon, me chargent de vous offrir leur reconnaissance. Ils disent bien des choses amicales à leur bon frère aîné et à leur bonne sœur. Dites-leur aussi de ma part bien des choses honnêtes. Votre fils aîné est un charmant garçon que j’estime pour ses bonnes qualités.
Je prie qu’il trouve une compagne selon le cœur de Dieu. J’aurais bien voulu aussi qu’il eût été des nôtres, mais le bon Dieu veut qu’il soit le soutien de votre vieillesse et de votre famille.
Je vous embrasse, mon cher Ami, en me recommandant à vos saintes prières, et vous renouvelle l’assurance de ma vieille et religieuse amitié.

P.S. – Quand vous aurez l’occasion de voir l’excellent Adjoint de Belleydoux, le bon Claude Mermet, qui est aussi mon vieil ami, faites-lui agréer mes amitiés affectueuses. J’aimerais bien aussi qu’il vînt passer ici quelques jours avec nous.