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LA FÊTE DE LA SAINTE FAMILLE
Le mystère de l’incarnation ne se limite
pas à la conception, à la naissance,
mais s’ouvre à la famille où Jésus se
manifeste homme et parvient à une
présence que aujourd’hui nous
reconnaissons aussi dans l’EUCHARISTIE.
La fête de la SF rappelle à l’ Eglise
qu’elle est famille et peuple de Dieu,
et à chaque famille qu’elle est une « eglise
domestique »
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Cycle A |
Cycle
B |
Cycle C |
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Première lecture:
Si 3, 2-6.12-14
Les vertus familiales
Psaume:
Ps 127, 1-2, 3, 4.5bc
R/ Heureux les habitants de ta
maison, Seigneur
Deuxième lecture:
Col 3, 12-21
Vivre ensemble dans le Christ
Evangile:
Mt 2, 13-15, 19-23
La Sainte Famille en Égypte et à
Nazareth |
Première lecture:
Gn
15, 1-6; 21, 1-3
Dieu promet à Abraham une
descendance
Psaume:
Ps 104, 1-2, 3-4, 5-6, 8-9
R/ Le Seigneur s'est souvenu de
son alliance
Deuxième lecture:
He 11, 8.11-12.17-19
La foi des ancêtres du Messie
Evangile:
Lc 2, 22-40
La Ste Famille au Temple offre
au Père son Fils |
Première lecture:
1S 1, 20-22.24-28
L'enfant donné par le Seigneur
Psaume:
Ps
83, 3, 4, 5-6, 9-10
R/ Seigneur, en ta demeure,
toute paix, toute joie !
Deuxième lecture:
1Jn 3, 1-2.21-24
Dieu fait de nous ses enfants
Evangile:
Lc 2, 41-52
- Les parents retrouvent Jésus
au Temple chez son Père
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1. LA FAMILLE DE JÉSUS,
SAUVEUR DE SON PEUPLE
L'incarnation
du Fils de Dieu comporta aussi
son insertion dans une famille
humaine et dans un peuple élu.
L'Église, éclairée par la Parole
de Dieu, découvrit dès le début
le sens sauveur des événements
vécus par la Famille de Jésus.
"Toute la vie du Christ est
Révélation du Père: ses mots et
ses actions, ses silences et ses
souffrances, sa manière d'être
et de parler", CCC 516.
Le Cycle A met en
relief un aspect central de
l'histoire du salut: pour sauver
l'homme, le Fils de Dieu a
assumé la condition humaine et
il a vécu avec sa famille
l'expérience du salut du peuple
d'Israël.
De cette manière il
réalise ce que son nom
signifie:
Jésus est le salut et la
libération définitive de Dieu
pour tous les hommes.
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2. LA FAMILLE DE JÉSUS,
LUMIERE DES NATIONS
La référence au mystère pascal
du Christ constitue le fil
conducteur des évangiles de
l'enfance. Sur eux les
évangélistes ont projeté la
lumière des Pâques pour
souligner quelques événements
des premiers moments de la vie
de Jésus et de ceux qui lui
étaient voisins.
Dans la messe du
cycle B, la place centrale est
occupée par Christ "lumière" des
nations, présenté au temple par
Marie et Joseph. Dans l'épisode
de la présentation au Temple (Lc
2,22-35) l'Église, guidée par
l'Esprit, a aperçu, un mystère
de salvation: elle a relevé la
continuité de l'offrande
fondamentale que Jésus a fait à
son Père, en entrant dans le
monde (cf Ebr 10,5-7); elle a
vu aussi l'universalité du salut
proclamée Siméon, car en saluant
dans l'enfant la lumière pour
éclairer les gens et la gloire
de l'Israël (Cf Lc 2,3); elle y
a reconnu la référence
prophétique à la passion de
Christ. En effet les mots de
Siméon joignaient dans une
unique vaticination le Fils,
"signe de contradiction"( Lc
2,24) et la Mère à qui l'épée
aurait transpercé l'âme (Cf Lc
2,35) et se réalisèrent sur le
Calvaire" (M.C. 20; Cf R.C. 13). |
3. LA FAMILLE DE JÉSUS,
FILS DE DIEU
La révélation de l'identité
de Jésus occupe une place
centrale dans le Nouveau
Testament. Les premiers à
s’approcher de ce mystère ont
été Marie et Joseph qui dès le
début répondirent avec
l'obéissance de la foi aux
indications données par l'ange
concernant le Fils qui devait
naître et qu'ils accueillirent
dans leur famille.
Cette messe du Cycle
C présente et célèbre le Christ
qui dans le Temple révèle son
identité de "Fils".
Dans cet épisode
évangélique "Jésus y laisse
apercevoir le mystère de sa
consécration totale à une
mission qu'il dérive de sa
filiation divine" ( CCC 534).
L'évangéliste présente
l'événement avec des catégories
pascales qui aident à le situer
dans l'ensemble de la vie de
Jésus. Les premiers mots de
Jésus dans l'évangile ("Je dois
m'occuper des choses de mon
Père ») manifestent son
obéissance à la volonté du Père.
Ce premier voyage à Jerusalem
pour la fête de Pâques peut être
considéré comme une anticipation
de l'autre voyage de sa vie
publique qui culminera dans la
passion, mort et résurrection. |
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► le VERBE s’incarne dans
un peuple élu, dans une famille
élue (de Joseph et Marie), où il
vit toutes les vicissitudes de
son peuple aimé par Dieu = la SF
participera à toutes les
vicissitudes de l’Eglise et de
chaque famille … |
► c’est à partir de cet offre au
Temple que Jésus deviendra
LUMIERE DES NATIONS |
► la mission du Christ est liée
à son identité de FILS. Il vient
nous révéler comment nous sommes
« fils de Dieu » et donc frères
… |
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LA PRESENCE DE LA SAINTE FAMILLE
DANS NOS CONSTITUTIONS
C/5.
La Sainte Famille donne son nom à
l'Institut et inspire la spiritualité
des Frères.
Il y a plusieurs manières de
s’approcher à une lecture de comment
nos Constitutions nous presentent la
Sainte Famille et orientent nos
relations envers elle.
Le chemin « ascendant » serait :
l’amour de base commence par le culte à
la Sainte Famille (= confiance, prière,
louange …). Un vrai culte ne s’arrete
pas aux mots et aux prières, il cherche
de vivre comme la Sainte Famille. L’imitation
se concentre sur « les vertus
familiales » cars elles sont
caractéristiques d’un groupe de
personnes en relations entre elles et
avec …. L’imitation quand elle devient
la dimansion constante de la vie par la
force de l’Esprit, elle devient
spiritualité. Celui-ci est le chemin
indiqué aux Frères par les Constitutions
et dans tous les domaines de leur vie
(prière, vœux, relations fraternelles,
formation etc.).
Mais on pourrait reprendre cette réalité
par un relecture « théologique » selon
le caractéristique des trois dimansions
de la traditio fidei (le contenu
fondamental de notre foi): la verité, la
morale, le culte. Nous aurions allors :
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Le contenut
de notre
spiritualité |
Les sources
bibliques
(les principales) |
Mt ch. 1 et 2 :
au bout d’une généalogie qui
remonte à David et à Abraham, le
FILS de Marie épouse de Joseph
est nommé par celui-ci JESUS (le
Seigneur sauve).
Lc ch. 1 et 2
et 4 : JESUS, conçu à Nazaret
par Marie épouse de Joseph,
reçoit à Nazareth l’investiture
prophétique. Son identité et
importance sont mise en évidence
par deux annonciations, une
visitation, deux naissances, une
présentation au TEMPLE …
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Les articles 5.6.7.8.9 de nos
Constitutions nous donnent la
base biblique et
théologique.
Les autre articles (en tout il y
a 31 citations explicites de la
Sainte Famille) tirent les
conséquances « morale »
(imitations, vertus, ..) ou
orientent ves un culte qui est
expressione de notre vie
spirituelle. A tout moment
important de notre vie de
FSF
il y a une indication de
reférance à la Sainte Famille.
La SF devient comme « une regle
vivante » pour notre vie de FSF. |
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Lesupport
théologique |
A Nazareth se manifeste un plan
de salut : pour sauver l’homme
Dieu se fait homme en Jésus ;
mais aussi, Dieu veut sauver
l’homme en communion avec ses
frères (= peuple de Dieu,
Eglise, famille ..). Le mystère
(= la réalité révélée qui nous
sauve) : le VERBE qui est dépuis
toujours (s. Fean) est le FILS
de Dieu qui a pris chair en
Marie, épouse de Joseph. Le Fils
de Dieu, Jésus, prnd naissance
dans la famille de Marie et
Joseph à Nazareth. A partir de
là il porte son incarnation
jusqu’à sa dernière
« visibilité » dans le sacrement
de
l’EUCHARISTIE. |
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La morale |
La « morale » : est la
manière de vivre nos relations
avec ce mystère. Elle nous porte
à assumere les relations
vitales, positives, vécues par
JMJ envers Dieu (in oratione),
entre eux (in caritate) envers
l’univers (in labore –
participation à l’œuvre
créatrice de Dieu). Nous y
reconnaissons les trois vertus
« théologales » (foi – prière ;
charité – amour ; esperance –
travail). Mais aussi toutes les
autre vertus, dont l’ensemble
nous appelons, avec l’Eglise,
« vertus domestiques » |
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Le culte |
Le culte est surtout
notre rencontre avec Dieu et la
SF. C’est célébrer la vie qui en
découle. Le culte commence par
la confiance en Dieu, en la SF,
devient demande d’aide, crois en
confiance en les prenant comme
« patrons », devient
« dévotion » (= on leur dédit
toutte notre confiance et vie),
parvient à l’imitation. Quan
cela devient l’expressione
constante de notre vie par le
don de l’Esprit saint nous
parvenons à la « spiritualité ».
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L’«esprit de famille» avec Chiara
Lubich
Pour qu’une spiritualité
se maintienne vivante, il est important de savoir
établir des connexions avec d’autres qui lui sont
proches, pour un motif ou un autre.
C’est ainsi qu’ont fait
nos anciens en établissant une relation entre la
voie d’ "enfance spirituelle" proposée par Sainte
Thérèse de Lisieux. C’est aussi ce que nous avons
fait récemment en soulignant une ‘syntonie’ avec le
frère universel Charles de Foucauld à l’occasion de
sa béatification.
La mort de Chiara Lubich,
fondatrice du mouvement des Focolari, nous donne
l’occasion de rappeler quelques-unes de ses
intuitions spirituelles très proches de notre
spiritualité.
L’aventure spirituelle
de Chiara commence à Lorette en 1939. Elle la décrit
elle-même dans ses notes: « Je fus invitée à un
congrès d’étudiants catholiques à Lorette. On
conserve là, selon la tradition, dans une grande
église-forteresse, la petite maison de la
Sainte-Famille de Nazareth. …J’assiste aux
conférences comme toutes mes compagnes de collège,
mais dès que je le peux je cours là-bas. Je
m’agenouille près du mur noirci par la flamme des
bougies. Quelque chose de nouveau et de divin
m’entoure, m’écrase presque. Par la pensée, je
contemple la vie virginale des trois habitants. Je
me dis: Marie devait habiter là. Joseph devait
travailler à ses côtés. L’Enfant Jésus a dû
connaître ces lieux durant de longues années. Ces
murs ont entendu sa voix enfantine … Chacune de ces
pensées m’accable presque, mon cœur s’émeut et les
larmes coulent sans arrêt. A chaque pause du
congrès, j’y cours. Le dernier jour, l’église se
remplit de jeunes. Et une pensée claire traverse mon
esprit, qui jamais ne s’effacera dans l’avenir: un
jour, une multitude de personnes vierges te
suivront ».
La vie et le projet de
Chiara passent par des moments exaltants et d’autres
aussi de difficultés: le développent du mouvement,
sa reconnaissance par l’Eglise, son ouverture
œcuménique et interreligieuse …Toujours avec le
désir et la passion de construire l’unité atour de
Jésus.
Et pour finir, dans son
testament spirituel intitulé « Sois une famille »,
dans le dernier paragraphe, Chiara écrit: "L’esprit
de famille est plein d’humilité, de désir du bien
pour les autres; il ne s’enorgueillit pas. En
synthèse, c’est la charité vraie et complète. En
résumé, quand je devrai me séparer de vous, je
laisserai à Jésus le soin de vous dire à travers moi:
Aimez-vous les uns les autres ….pour que tous soient
un".
Expressions pleines de
résonances évangéliques, mais aussi et certainement
pour les disciples de frère Gabriel Taborin, avec
des résonances de ses expressions sur l’esprit de
famille
Belley, mai 2008
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PETITE GRAMMAIRE
SPIRITUELLE
POUR UNE PASTORALE D’ENGENDREMENT
André FOSSION s.j.
Le P. André FOSSION a
été invité à participer comme expert dans
notre Chapitre Général de 2007. Il a
prononcé une conférence suivie d’un temps de
dialogue avec les participants, Frères et
laïcs.
Nous présentons la
troisième partie de sa conférence qui avait
pour titre « Evangéliser de manière
évangélique ». Ses réflexions sont à la base
du message de notre Chapitre et peuvent
inspirer la pratique pastorale dans cette
année dédiée à l’Apôtre Saint Paul.
André FOSSION est
prêtre jésuite, professeur au Centre
International Lumen Vitae. Il enseigne aussi
les sciences religieuses aux Facultés
Universitaires de Namur. Il a été directeur
du Centre Lumen Vitae de 1992 à 2002 et
président de l’Equipe Européenne de
Catéchèse de 1998 à 2006.
Mais
allons plus dans concret. Je voudrais proposer,
dans ce troisième point, quelques attitudes qui
favorisent une pastorale d’engendrement. Je
n’énoncerai des solutions aux problèmes
rencontrés ni des projets à réaliser, mais
plutôt des manières d’être, des manières de se
comporter entre un monde qui s’en va et un monde
qui vient. Dans son ouvrage, « La crise de la
culture »,
Hannah Arendt parle de la brèche entre le passé
et le futur. La question qui la retient n’est
pas de faire valoir le passé de la tradition ni
d’imaginer le futur mais de savoir « comment se
mouvoir dans la brèche ». De la même manière,
ce que je voudrais proposer ici c’est, au fond,
un ensemble de règles spirituelles à destination
des agents pastoraux pour tenir et se tenir dans
la brèche au service du monde qui vient. Cette
petite grammaire spirituelle engage d’abord à un
travail sur soi. Elle touche à l’esprit, au ton,
à notre manière de nous situer en pastorale, d’y
trouver notre place.
Je proposerai ici une dizaine
d’attitudes qui s’articulent entre elles selon
un mouvement en trois temps : tout d’abord, se
déplacer vers les autres, deuxièmement, les
rencontrer, se solidariser, dialoguer, enfin,
s’effacer, autoriser, rendre auteurs.
Se déplacer vers les
autres
3.1. Demeurer assidûment
destinataires de l’Evangile.
Lorsque nous
annonçons l’Evangile, nous risquons, sans nous
en rendre compte, d’oublier d’en rester les
premiers destinataires. Tout se passe alors
comme si, nous étant appropriés adéquatement
l’Evangile, il nous restait seulement à le
transmettre aux autres. C’est un peu comme si
nous n’avions plus rien à entendre et à recevoir
de l’Evangile, mais que, passés « maîtres » dans
l’art de le comprendre et de le vivre, il nous
restait simplement à en être pour autrui les
destinateurs.
L’Evangile
avertit les pasteurs : ils peuvent se mettre
dans un situation où, annonçant l’Evangile, ils
ne se laissent plus évangéliser. La prétention
de savoir, la tentation du pouvoir peuvent
aveugler. Nous connaissons tous certaines
pratiques pastorales qui, bien que menées avec
zèle au nom de l’Evangile, respirent plus
l’esprit de conquête, la volonté de pouvoir ou
la nostalgie du passé que la Bonne Nouvelle
elle-même. D’où l’importance pour
l’évangélisateur de demeurer inlassablement
destinataire de l’Evangile. En d’autres termes,
la question première pour l’évangélisateur n’est
pas de savoir «Comment annoncer l’Evangile ? »
mais d’abord « Qu’est-ce que l’Evangile me dit
aujourd’hui ? », « En quoi l’Evangile est-il une
bonne nouvelle pour moi ? ».
Question. N’y
a-t-il pas chez les adultes chrétiens l’idée
qu’ils sont évangélisés tandis que les jeunes ne
le seraient pas sinon peu ou mal ? Cette
prétention n’induit-elle pas une pastorale
envers les jeunes déséquilibrée, porteuse
davantage de préjugés, de prétention et de
volonté de puissance que d’écoute mutuelle et de
témoignage réciproque ?
3.2. Entendre
une parole qui invite à se déplacer là où est le
Christ ressuscité se trouve : « Il n’est pas
ici. Il vous précède en Galilée, c’est là que
vous le verrez ». Mc 16,7.
Or, si nous
restons destinataires de l’Evangile, que nous
dit-il au matin de Pâques ? « Il n’est pas ici.
Il vous précède en Galilée, c’est là que vous le
verrez ». Cette annonce angélique nous délogent
constamment en tant qu’évangélisateurs. Elle
nous invite à un renversement de perspective
radical. Nous n’avons pas le Christ avec nous
comme un objet tenu, détenu, maîtrisé qu’il nous
faudrait transmettre à d’autres qui ne
l’auraient pas. Le Christ n’est pas un objet
possédé que l’on peut tenir « ici » pour le
communiquer ailleurs. Il nous faut, pour le
rejoindre, sortir de chez nous, quitter notre
lieu et aller dans le lieu de l’autre – la
Galilée des nations – où il nous précède.
On est toujours,
en effet, précédé par l’Esprit du Christ là où
on arrive. Nous n’apportons pas aux autres ce
qu’ils n’ont pas, mais nous les rejoignons sur
leur route pour découvrir avec eux les traces du
Christ ressuscité déjà là. La foi est une
démarche de reconnaissance de ce qui est déjà
donné secrètement.
L’Esprit du Christ ressuscité nous précède
toujours. De ce point de vue, nous avons
toujours à nous laisser évangéliser par ceux que
l’on évangélise. « Un même Esprit est à l’œuvre
chez l’évangélisateur et chez l’évangélisé et le
premier, s’il sait ce qu’il propose, accepte
aussi d’être converti par celui qui a bien voulu
l’écouter ».
Tout l'art de l'évangélisateur est, dès lors, de
favoriser la reconnaissance, de discerner et
d'indiquer du doigt la présence du Royaume dans
les personnes et dans des situations diverses,
même là où l'attendait le moins.
Aussi bien avons-nous à nous
porter vers l’autre non point pour le gagner à
notre cause, non point pour lui apporter ce
qu'il n'a pas, mais pour reconnaître avec lui,
dans sa vie, la présence du Ressuscité d’une
manière qui peut nous-mêmes nous surprendre. En
ce sens, annoncer l’Evangile, c’est toujours, en
même temps, se disposer à recevoir de ceux que
nous évangélisons le témoignage de l’œuvre de
Dieu déjà en eux.
Question. Si
nous appliquons les perspectives énoncées ici
aux relations entre jenes et adultes, n’est-on
pas conduits vers une pastorale où l’un se porte
vers l’autre non point pour lui apporter ce
qu’il n’a pas, mais pour découvrir, en lui et
avec lui, les traces du Royaume de Dieu déjà
présent. ?
3.3.
Se risquer à l’accueil dans le lieu de l’autre.
Se faire accueillir autant qu’accueillir.
La tâche d’évangélisation est
souvent énoncée en termes d’exigence d’accueil.
« Nos communautés chrétiennes, dit-on, doivent
être accueillantes ». Bien entendu. Mais n’y
a-t-il pas dans cette invitation à être
accueillant envers les autres une position de
supériorité à leur endroit? En effet, lorsque
nous multiplions les signes d’accueil, ne
sommes-nous pas en train de leur dire
implicitement : « Venez trouver chez nous ce que
vous n’avez pas chez vous » ? Ainsi, dans le jeu
de la communication, celui qui accueille se
met-il subrepticement en position haute tandis
que celui qui est accueilli est renvoyé à une
position basse. D’où la difficulté de conduire
un dialogue évangélique authentique dès lors que
l’on est pris au piège d’un rapport dominant /
dominé.
Pour en sortir,
n’y aurait-il pas, conformément à l’Evangile, à
inverser la logique : non point tellement
chercher à accueillir l’autre chez soi qu’à se
risquer à l’accueil chez lui, en faisant foi en
ses propres capacités d’accueil ?
L’Evangile parle
d’hospitalité quémandée. L’Evangile, en effet,
ne nous dit pas : « Soyez accueillants ». Il
nous invite plutôt à nous déplacer vers l’autre
pour en recevoir l’hospitalité. « Zachée, il me
faut demeurer chez toi aujourd’hui » (Lc 19,5).
« Quand vous avez trouvé l’hospitalité dans une
maison, demeurez-y jusqu’à votre départ » (Mc
6,10). « Qui vous accueille, m’accueille »(Mt
10,40).« Je me tiens à la porte et je frappe.
Si quelqu’un entend, j’entrerai et je prendrai
le repas avec lui et lui avec moi. ». (Ap.
3,20)
Ces perspectives évangéliques
ne suppriment pas, bien entendu, les exigences
de l’accueil chez soi, mais ce sera alors dans
une optique de réciprocité où les uns et les
autres donnent et reçoivent. L’hospitalité
reçue, en effet, appelle l’hospitalité rendue.
Le terme « hôte » ne désigne-t-il pas d’ailleurs
aussi bien la personne qui reçoit que celle qui
est reçue ?
Question . Comment
développer chez les éducateurs adultes et chez
les jeunes éduqés la capacité de se porter les
uns vers les autres,, en faisant foi en leurs
capacités d’accueil ? Comment, dans l’accueil,
éviter les rapports dominants/dominés
Rencontrer, se solidariser,
dialoguer
3.4. Humaniser, fraterniser :
une fin en soi. Situer la foi comme un surcroît
désirable dans le champ de la fraternité.
En se risquant à l’accueil
dans le lieu de l’autre, on pourra s’efforcer de
se lier avec lui, de nouer des liens de
solidarité dans une œuvre commune
d’humanisation.
Tout commence dans l’Evangile, en effet, par un
travail d’humanisation : il s’agit de faire
advenir l’humain, de sortir de la violence et de
nouer des liens de fraternité. Comme le
souligne d’emblée la Constitution pastorale Gaudium et Spes du concile Vatican II, le
disciple du Christ se sent intimement solidaire
de l’humanité : « Les joies et les espoirs,
les tristesses et les angoisses des hommes de ce
temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui
souffrent, sont aussi les joies et les espoirs,
les tristesses et les angoisses des disciples du
Christ, et il n’est rien d’humain qui ne trouve
écho dans leur cœur ».
La mission première du chrétien, à cet égard,
est d’humaniser, de tisser des liens de
fraternité où les uns et les autres sont appelés
à se reconnaître mutuellement dans une
bienveillance inconditionnelle. Cette
humanisation/fraternisation est une fin en soi.
Ce n’est pas une stratégie pastorale pour
annoncer l’évangile. Mais, si
l’humanisation/fraternisation, au regard de
l’Evangile, est une fin en soi, il s’avère que,
de surcroît, elle constitue le terreau favorable
à l’annonce évangélique elle-même; elle ouvre un
espace où l’annonce évangélique peut se dire
dans un climat de fraternité, dans le dialogue
amical, en dehors de toute volonté de puissance
sur l’autre.
Et cette annonce évangélique est également une
fin en soi. L’annonce de l’Evangile, en effet,
tient sa raison d’être par elle-même
indépendamment de la réponse qui lui sera
faite. Tout d’abord, parce que l’autre en vertu
de la destination universelle de la Bonne
Nouvelle a le droit de l’entendre quelle que
soit sa réponse. Ensuite, parce que l’annonce
est en elle-même un acte de charité où l’on
offre le meilleur de soi à l’autre, qu’il
l’accepte ou non. Et si l’autre l’accueille, ce
sera encore une grâce supplémentaire venant
compléter la joie de l’un et de l’autre, selon
l’expression de la première épître de Jean.
Ainsi l’humanisation, l’évangélisation et la
conversion à l’Evangile, s’emboîtent-elles
successivement dans une logique de « grâce sur
grâce ».
Question. Quelles sont les
causes humaines pour jeunes et adultes,
éducateurs et éduqués peuvent s’engager
solidairement. Comment, au sein même de cet
engagement solidaire, pour ces causes communes,
l’Evangile peut-il être annoncé et partagé dans
la fraternité ?
3.5. Distinguer et articuler
la « prédication de Jésus » et la « prédication
sur Jésus».
Dans le dialogue
avec autrui, il est opportun de distinguer une
double annonce : la première reprend la
prédication de Jésus, la seconde est une
prédication sur Jésus. En
quoi consistait la prédication de Jésus ? Il
appelait les êtres humains à plus d’humanité, à
la fraternité et à la reconnaissance, dans
l’expérience même de cette fraternité, d’une
puissance d’engendrement personnelle qui donne
la vie et que l’on peut prier en disant « Notre
Père ». La spécificité de l’Evangile, à cet
égard, c’est de reconnaître, dans l’exercice
même de la fraternité, notre commune filiation
en un Dieu Père qui nous a fait naître et ne
nous abandonnera pas dans la mort. Humanité,
fraternité, filiation : tel est l’objet de la
prédication de Jésus, toute centrée sur le
Royaume de Dieu qui s’est approché gratuitement
de nous.
Et puis, il y a
la prédication sur Jésus qui, elle, est toute
centrée sur sa mort et sa résurrection. Qui
est-il donc celui-là pour avoir osé parler ainsi
au risque de sa propre vie ? Il a humanisé,
fraternisé et appelé les hommes à se reconnaître
fils et filles de Dieu. Mais, objet d’intenses
controverses, accusé d’être un allié de Satan,
il a été tué par les autorités religieuses de
son temps. Injustement condamné, crucifié, il
n’a pourtant pas cédé au mal. Au contraire, en
se confiant à Dieu, il a appelé le pardon sur
ses propres bourreaux. Ainsi, « Là où le péché a
abondé, la grâce a surabondé (Rm 5,20). Et la
résurrection est l’œuvre du Père. Par la
résurrection, en effet, Dieu rend justice et
témoignage à Jésus. En le ressuscitant, le Père
se révèle lui-même en signifiant qu’il était à
ses côtés de manière singulière, que son œuvre
était la sienne. Ainsi, comme chrétiens,
reconnaissons-nous en Jésus le visage de Dieu,
le fils unique de Dieu et, à la fois, l’homme
accompli sous le regard de Dieu. « Ce Jésus que
vous avez crucifié, Dieu l’a fait Seigneur et
Christ » (Ac 2,36). Ainsi se déploie, à partir
de la confession pascale, la prédication des
chrétiens sur Jésus.
Sur le terrain
pastoral, la prédication qui relaie celle de
Jésus et la prédication sur Jésus lui-même
peuvent représenter, selon les circonstances,
des visées ou des moments distincts, bien
qu’étroitement liés. L’une ne va pas sans
l’autre. La première resterait en chemin si elle
n’aboutissait pas à la seconde. Et la seconde
serait rendue impossible si elle ne disposait
pas de l’appui de la première. Une pastorale
d’engendrement, me semble-t-il, commence par
relayer la prédication de Jésus, pour conduire
ensuite, en chemin, à rendre compte de la foi en
sa résurrection.
3.6. Mettre « en travail »
les images, les représentations de Dieu.
En chemin, l’annonce évangélique
rencontrera sans doute des oppositions qui
viennent, notamment, de certaines images de Dieu
qui bloquent la foi, en provoquent le rejet ou
encore la font vivre de manière servile. C’est
pourquoi tout travail d’évangélisation requiert
que l’on s’attelle, dans le dialogue, à lever
les obstacles, y compris en nous-mêmes, que
peuvent représenter des images de Dieu qui ne
sont pas libérantes pour l’homme.
Rappelons-nous l’avertissement
du décalogue sur le piège des images de Dieu que
nous pouvons nous fabriquer. Le drame de notre
humanité, selon le récit de la Genèse, a
d’ailleurs commencé avec la fausse image de Dieu
insinuée en nous par la voix du serpent.
Celui-ci change le sens de l’interdit divin en
le faisant passer pour une limite à la liberté
humaine et comme l’expression d’un Dieu jaloux,
concurrent de l’homme. L’interdit pourtant, dans
la bouche de Dieu, n’était pas une limite à la
permission, ni une contrainte, mais un appel
adressé à la liberté humaine de ne point agir de
manière arbitraire afin de protéger la vie
donnée. En fait, l’interdit – de voler, de
violer, de tuer, de mentir - loin de limiter la
liberté l’institue et la rend possible. Une
société qui s’interdit la violence, en effet,
est une société qui donne de vivre en liberté.
Mais le serpent change le sens des choses. Là
où, dans le discours de Dieu, il y avait un
« mais » qui responsabilise, le serpent y voit
un « sauf » qui limite la permission, brime
l’homme et fait de Dieu son adversaire. Ainsi
nos images de Dieu risquent-elles toujours de le
dénaturer. Songeons, par exemple, aux images de
Dieu qui le mettent parmi les causes immédiates
de tout ce qui nous arrive, en le rendant ainsi
injuste ou incroyable. Ou bien encore aux
images de Dieu qui asservissent l’homme à un
ordre religieux au lieu de mettre la religion au
service de l’humain. C’est le débat dans
lequel Jésus lui-même s’est engagé : le sabbat
pour l’homme et non l’homme pour le sabbat.
Bref, la pastorale
d’engendrement requiert un patient travail des
représentations afin que celles-ci en viennent à
honorer Dieu autant que l’homme. Car les deux
vont de pair : un dieu qui fausse l’homme est un
faux dieu. C’est dans l’excellence de l’humain
que la vérité de Dieu se manifeste.
Question : Quelles sont les
images de Dieu, chez les jeunes éduqués comme
chez les adultes éducateurs qui rendent
difficile l’accès à la foi ou bien sont un
obstacle au dialogue ?
3.7. Nourrir la mémoire, animer le débat,
favoriser la liberté d’appropriation.
Ces trois termes désigne une
manière de se tenir en pastorale. La première
tâche consiste à entretenir la mémoire de la
tradition chrétienne dans le champ culturel
public : dans le monde scolaire, dans le monde
des loisirs, dans des médias, etc.
Mais il ne suffit pas de nourrir
la mémoire, il faut encore animer le débat
autour d’elle. La tâche pastorale consiste ici
est à faire valoir, dans le débat, la tradition
chrétienne, non pas comme un bloc qui s’impose,
mais comme une ressource qui est là, qui
« donne à penser » pour vivre. « Donner à
penser », l’expression paraît heureuse, car elle
allie, à la fois, l’aspect de légèreté de la foi
qui ne s’impose pas ni ne pèse pas, mais aussi
l’aspect de gravité pour les enjeux humains en
cause. Un devoir d’intelligence s’impose ici. Ce
dont nous avons besoin, à cet égard, en
pastorale, c’est d’une théologie intelligente,
simple, non réservée aux savants mais jamais
simpliste, qui rende la foi compréhensible et
désirable.
Et enfin, dans la foulée du débat, la troisième
tâche consiste à favoriser la liberté des sujets
dans l’appropriation de la tradition chrétienne.
La condition aujourd’hui de toute transmission
est qu’elle est soumise à la libre appréciation
des individus. Ainsi en va-t-il de la tradition
chrétienne. Chacun y puisera ce qu’il voudra en
y ajoutant du sien. Nous ne pouvons, à cet
égard, ni préjuger des fruits ni du temps de
maturation. Ce qui viendra ne sera peut-être pas
la foi chrétienne. Pour les uns, le ferment de
la tradition chrétienne - cette « part séminale
de notre culture » selon les termes de Marcel
Gauchet-
continuera à porter des fruits de culture, en
les aidant à se situer dans une histoire, à la
penser et à la vivre. D’autres en tireront une
inspiration éthique ou une sagesse spirituelle.
Et d’autres encore se frayeront un chemin de foi
jusqu’à la proclamation du Credo au sein
de la communauté chrétienne. Proposer ainsi
la foi
chrétienne dans l’espace public, ce n’est
ni imposer
d'autorité une vérité, ni normaliser les
consciences, mais véritablement
permettre à chacun et à chacune de mieux exercer
sa liberté de citoyen ou de citoyenne face à ce
qu’elle énonce pour se l'approprier ou non, s'en
inspirer ou non pour son propre devenir comme
pour son action dans la société. Il n’est pas
sûr du tout que, dans le monde pluraliste et
sécularisé qui est le nôtre, cette liberté
d’appropriation ne confère pas toutes ses
chances à l’Evangile.
Question. Dans cette
perspective, quels sont les lieux, les moments
ou les occasions où jeunes et adultes peuvent se
rencontrer pour entretenir ensemble la mémoire
chrétienne et la mettre en débat ? Voyons-nous
des lieux, des moments, des circonstances où les
uns et les autres peuvent s’aider à découvrir la
foi et la rendre possible aujourd’hui ?
Autoriser, rendre auteur
3.8. Saisir les résistances comme des chances
Annoncer l’Evangile ne va jamais
sans rencontrer des résistances. On peut s’en
désoler, incriminer, vouloir forcer la porte.
Mais on peut aussi saisir les résistances comme
des chances pour une travail d’inculturation de
la foi. L’histoire montre, en effet, que les
inculturations réussies sont le fruit d’une
résistance des populations locales aux formes de
christianisme qui leur a été apporté, pour créer
du neuf, pour ouvrir des expressions originales
de la foi. Cette résistance ne signifie pas un
rejet, mais bien plutôt un appel à créer du
neuf, « à faire surgir des expressions
originales de vie, de célébration et de pensée
chrétiennes ».
De ce point de vue, l’inculturation de la foi
est le processus « par lequel
une population assimile l’Evangile,
c’est-à-dire, lui résiste en se l’appropriant,
en la recréant et l’exprimant à partir de ses
racines historiques et culturelles, en donnant
au christianisme un visage nouveau et une
expression originale».
Les inculturations de la foi réussies sont des
expressions, des manières de penser, de célébrer
et de vivre la foi qui ont été inventées ou
renouvelées à cause des résistances rencontrées.
Par exemple, la messe en rite dit zaïrois vient
d’une résistance des populations locales aux
formes héritées de la liturgie du monde
occidental ; il fallait bien inventer, en
effet, des formes nouvelles de liturgie
adaptées à une culture de la palabre, du tam-tam
et de la danse.
Aujourd’hui, dans
nos pays, on connaît de multiples résistances
aux formes héritées du christianisme :
relativement, par exemple, à la pratique de la
confession, aux vocations sacerdotales et aux
étapes qui conduisent au mariage sacramentel,
etc. N’y aurait-il pas là aussi une manière
positive de saisir ces résistances comme un
appel à inventer des formes originales de
penser, de vivre et de célébrer qui rendent le
christianisme à nouveau praticable et
désirable ?
Question. Les jeunes
manifestent sans doute des résistances par
rapport au christianisme des adultes ou des
institutions chrétiennes ? En quoi concrètement
ces résistances ouvrent-elles un espace pour
qu’émergent des formes originales de pensée, de
vie et de célébration chrétiennes ?
3.9. Faire la différence
entre « croire avec » et « croire comme».
Dans la perspective de laisser
advenir des formes nouvelles de christianisme,
il est bon de faire la différence entre « croire
avec » et « croire comme ». Nous ne croyons pas
aujourd’hui comme nos grands-parents et nos
petits-enfants ne croiront pas comme nous. Et
pourtant, malgré ces différences, peut se vivre
une véritable communion dans la même foi. La
question posée par la distinction « croire
comme » et « croire avec » est celle du défi de
l’unité et de la diversité.
Nous risquons
toujours comme pasteurs de vouloir que l’autre
croie « comme nous » ; la transmission de la foi
se situe alors dans l’horizon d’une reproduction
ou d’une imitation de ce que nous mêmes nous
vivons. Mais, le risque, alors, c’est
d’encombrer l’accès à la foi par nos propres
étroitesses en imposant le chemin et nos manière
d’habiter la foi. C’était déjà la tentation des
juifs convertis au christianisme qui voulaient
imposer aux païens devenus chrétiens leurs
propres traditions et coutumes. « Je suis donc
d’avis de ne pas accumuler les obstacles devant
ceux des païens qui se tournent vers Dieu » (Ac
15,19). Ces paroles de l’apôtre Jacques, à
l’issue de l’Assemblée de Jérusalem, devraient
nous inspirer sans cesse la nécessaire réserve
devant l’autre pour qu’il puisse naître à sa
propre manière de s’approprier le message
chrétien et de devenir disciple du Christ. A cet
égard, le défi des églises aujourd’hui, souvent
encombrées par leurs traditions, est de laisser
naître du différent. C’est d’ailleurs l’enjeu
d’une pastorale d’engendrement. Car, en effet,
dans un temps de mutation comme le nôtre, il
faut laisser le champ à l’émergence d’une « bio-diversité
ecclésiale » qui fait droit aux aspirations et à
la singularité des personnes et faciliter ainsi
la grâce de devenir chrétien. La transmission de
la foi n’est jamais de l’ordre du clonage, elle
implique toujours une appropriation inventive.
D’où, la nécessité d’articuler la diversité à
l’unité.
Pour comprendre le rapport entre
l’unité et la diversité, on peut prendre la
comparaison du visage humain. Celui-ci est
repérable par une forme commune et pourtant, un
visage humain peut-être extrêmement divers. De
même pour le christianisme, il a quelques traits
(le signe de la croix, le Credo, la lecture des
Ecritures, le partage eucharistique,
l’engagement pour plus d’humanité) qui
permettent de le distinguer, mais les figures
concrètes de son incarnation peuvent être
diverses. D’où, l’ouverture nécessaire d’un
espace de créativité et d’imagination dans
l’invention du christianisme. La condition de la
transmission de la foi va avec la capacité de se
l’approprier de manière inventive. L’autorité, à
cet égard, dans une pastorale d’engendrement, a
pour finalité de favoriser la croissance ; elle
consiste à veiller à la communion dans ce que la
foi porte d’essentiel, mais aussi à
« autoriser », c’est-à-dire, littéralement, à
rendre l’autre « auteur » et « acteur » de sa
propre existence dans la foi.
Question. Les jeunes ne
croient sans doute pas « comme » les adultes et
réciproquement. Quelles sont les différences qui
se manifestent ? Comment pourtant peuvent-ils
croire et célébrer ensemble bien que
différemment? Que peuvent-ils s’apporter
mutuellement ?
3.10. Demander et recevoir
de l’aide. Compter sur des facteurs que l’on ne
maîtrise pas.
Souvent,
l’évangélisation est conçue à partir de nos
propres forces et richesses. Mais pourquoi
faudrait-il que l’évangélisation se produise
quand on est fort et non lorsqu’on est faible.
Que faire, dans un temps de mutation comme le
nôtre, où l’on est pris dans un bouleversement
qui nous échappe et que nous semblons manquer de
force ? C’était déjà la question des disciples à
Jésus lorsqu’ils faisaient l’inventaire du peu
qu’ils possédaient pour faire face, en plein
désert, au besoin des foules : « Mais qu’est-ce
que cela pour tant de gens ? ».
Dans de telles
situations, comme aujourd’hui, l’essentiel est
d’apporter le peu que l’on a, d’oser demander
l’aide des autres et de compter sur des facteurs
que l’on ne maîtrise pas. Apporter le peu que
l’on a et oser demander de l’aide, c’est la
seule solution disponible. Celui qui ne demande
rien à personne est auto-suffisant ; il ne vit
pas. Au contraire, dans la logique évangélique,
la demande ouvre une histoire et donne de vivre.
« Demandez et vous recevrez », « Frappez et l’on
vous ouvrira ». Aussi bien, dans notre mission
d’évangélisation, nous faut-il oser nous
adresser à autrui pour demander de l’aide et des
conseils, non seulement au sein de la communauté
chrétienne mais aussi en dehors. Cette aide peut
être matérielle, technique, culturelle,
artistique. Aujourd’hui des personnes, des
associations, des collectivités qui, tout en
appartenant pas à la communauté chrétienne, se
montrent disposées à favoriser la vitalité de la
tradition chrétienne au sein de la société dans
un esprit de bienveillance et de soutien de tout
ce qui solidairement fait notre humanité.
Et même, sans
avoir rien demandé, il nous faut aussi, dans
notre tâche d’évangélisation, compter sur des
facteurs que nous ne contrôlons pas, sur des
alliés inattendus.
Ces alliés
inattendus peuvent être des personnes, des
événements, des théories, des aspirations
culturelles nouvelles : dans un contexte donné,
sans qu’on ait pu les prévoir, ils viennent
apporter leur concours et donner un poids
supplémentaire au message évangélique.
L’évangélisation, en ce sens, ne dépend pas de
nos propres forces ; elle dépend aussi de
facteurs imprévisibles à l’image de Cyrus, le
roi des perses, image de l’étranger, que le
Seigneur, contre toute attente, appela pour
reconstruire Jérusalem et rétablir le peuple
dans sa liberté. « C’est moi qui dit de
Cyrus : Il est mon berger qui accomplira mes
volontés, il reconstruira Jérusalem et rétablira
le Temple. » (Is 44,28).
L'Esprit, il est
vrai, souffle où il veut. Lorsque le
christianisme paraît sans force, le monde
séculier lui-même peut venir à son secours et,
de manière inattendue, redonner vie à
l’Evangile.
Dans cet esprit
de confiance et de démaîtrise, sans doute nous
faut-il entendre les paroles que Gamaliel
adressa au Sanhédrin à propos de la mission des
disciples de Jésus : « Si leur entreprise ou
leur œuvre vient des hommes, elle se détruira
d’elle-même, mais si vraiment elle vient de
Dieu, vous n’arriverez pas à les détruire »
(Actes 5, 38-39).
Question. Quelle aide les
adultes pourraient-ils demander aux jeunes dans
l’œuvre d’évangélisation ? Et réciproquement
quelle aide les jeunes pourraient-ils demander
aux gadgés dans leur découverte de l’Evangile ?
Comment favoriser l’audace de cette demande
d’aide réciproque ?
J’ai énoncé ici une dizaine
d’attitudes qui nous permettent de tenir dans la
brèche, de nous y mouvoir pour favoriser,
activement, lucidement et avec compétence,
l’engendrement de la foi aujourd’hui. L’homme
contemporain, comme par le passé, est capable de
Dieu. Le christianisme qui vient ne sera pas
uniquement le produit de nos efforts aussi
nécessaires soient-ils. Il sera aussi le fruit
nouveau, inattendu, surprenant de la liberté
humaine et du travail de l’Esprit au cœur du
monde.
Olivier Servais, « Inculturation et
altermondialisation. Différences
historiques et proximités logiques de
deux concepts de résistance », in
Lumen Vitae, mars 2005, p.
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5
Le Pape Benoît XVI a publié le
29/06/2009 l'encyclique CARITAS IN VERITATE sur le
développement humain intégral dans la charité et
dans la vérité.
Le Chapitre III de cette encyclique
présente la relation entre le développement
économique et la société civile en termes de
fraternité. Ce point de vue touche de près un des
aspects principaux de la spiritualité de la Famille
SAFA : la fraternité. C'est pourquoi nous présentons
le commencement de ce Chapitre 3, avec l'invitation
à le lire complètement, et même toute l'encyclique.
Ce sera un bon moyen pour nous orienter sur ces
thèmes de l'éthique chrétienne qui se rapportent à
l'économie et le développement humain dans le
contexte de la mondialisation.
CHAPITRE III
FRATERNITÉ, DÉVELOPPEMENT
ÉCONOMIQUE ET SOCIÉTÉ CIVILE
34. L’amour
dans la vérité place
l’homme devant l’étonnante expérience du don. La
gratuité est présente dans sa vie sous de multiples
formes qui souvent ne sont pas reconnues en raison
d’une vision de l’existence purement productiviste
et utilitariste. L’être humain est fait pour le don;
c’est le don qui exprime et réalise sa dimension de
transcendance. L’homme moderne est parfois
convaincu, à tort, d’être le seul auteur de
lui-même, de sa vie et de la société. C’est là une
présomption, qui dérive de la fermeture égoïste sur
lui-même, qui provient – pour parler en termes de
foi – du péché
des origines. La sagesse de l’Église a toujours
proposé de tenir compte du péché originel même dans
l’interprétation des faits sociaux et dans la
construction de la société: « Ignorer que l’homme a
une nature blessée, inclinée au mal, donne lieu à de
graves erreurs dans le domaine de l’éducation, de la
politique, de l’action sociale et des mœurs » [85].
À la liste des domaines où se manifestent les effets
pernicieux du péché, s’est ajouté depuis longtemps
déjà celui de l’économie. Nous en avons une nouvelle
preuve, évidente, en ces temps-ci. La conviction
d’être autosuffisant et d’être capable d’éliminer le
mal présent dans l’histoire uniquement par sa seule
action a poussé l’homme à faire coïncider le bonheur
et le salut avec des formes immanentes de bien-être
matériel et d’action sociale. De plus, la conviction
de l’exigence d’autonomie de l’économie, qui ne doit
pas tolérer « d’influences » de caractère moral, a
conduit l’homme à abuser de l’instrument économique
y compris de façon destructrice. À la longue, ces
convictions ont conduit à des systèmes économiques,
sociaux et politiques qui ont foulé aux pieds la
liberté de la personne et des corps sociaux et qui,
précisément pour cette raison, n’ont pas été en
mesure d’assurer la justice qu’ils promettaient.
Comme je l’ai affirmé dans mon encyclique Spe
salvi, de cette
manière on retranche de l’histoire l’espérance
chrétienne [86],
qui est au contraire une puissante ressource sociale
au service du développement humain intégral,
recherché dans la liberté et dans la justice.
L’espérance encourage la raison et lui donne la
force d’orienter la volonté [87].
Elle est déjà présente dans la foi qui la suscite.
La charité dans la vérité s’en nourrit et, en même
temps, la manifeste. Étant un don de Dieu absolument
gratuit, elle fait irruption dans notre vie comme
quelque chose qui n’est pas dû, qui transcende toute
loi de justice. Le don par sa nature surpasse le
mérite, sa règle est la surabondance. Il nous
précède dans notre âme elle-même comme le signe de
la présence de Dieu en nous et de son attente à
notre égard. La vérité qui, à l’égal de la charité,
est un don, est plus grande que nous, comme
l’enseigne saint Augustin[88].
De même, notre vérité propre, celle de notre
conscience personnelle, nous est avant tout « donnée
». Dans tout processus cognitif, en effet, la vérité
n’est pas produite par nous, mais elle est toujours
découverte ou, mieux, reçue. Comme l’amour, elle «
ne naît pas de la pensée ou de la volonté mais, pour
ainsi dire, s’impose à l’être humain » [89].
Parce qu’elle est un don que tous
reçoivent, la charité dans la vérité est une force
qui constitue la communauté, unifie les hommes de
telle manière qu’il n’y ait plus de barrières ni de
limites. Nous pouvons par nous-mêmes constituer la
communauté des hommes, mais celle-ci ne pourra
jamais être, par ses seules forces, une communauté
pleinement fraternelle ni excéder ses propres
limites, c’est-à-dire devenir une communauté
vraiment universelle: l’unité du genre humain,
communion fraternelle dépassant toutes divisions,
naît de l’appel formulé par la parole du Dieu-Amour.
En affrontant cette question décisive, nous devons
préciser, d’une part, que la logique du don n’exclue
pas la justice et qu’elle ne se juxtapose pas à elle
dans un second temps et de l’extérieur et d’autre
part, que si le développement économique, social et
politique veut être authentiquement humain, il doit
prendre en considération le principe
de gratuité comme expression de fraternité.
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La
spiritualité de Fr. Gabriel
et son incidence dans nos
familles et dans nos écoles
Congrès de l'AISF, Turin, mai 2010
Nous nous
approcherons ce matin de la spiritualité qui a son
origine dans le Fr. Gabriel Taborin et qui
aujourd'hui est partagée par les Frères de la Sainte
Famille avec toutes les personnes et les groupes qui
intègrent la Famille Sa-Fa, ici représentée par l'AISF
(Association Internationale Sainte Famille).
Nous
présenterons les aspects essentiels de cette
spiritualité, mais avant, nous nous arrêterons sur
l'expérience de vie de famille de Fr. Gabriel
Taborin, considérant que cette expérience est
importante pour comprendre la spiritualité à
laquelle il a donné naissance.
L'intention
de cette réflexion est de suggérer quelques
indications pour vivre cette spiritualité dans les
milieux de la famille et de l'école. Nous ouvrirons
ainsi le chemin au dialogue en groupes, qui suivra
cette intervention, pendant lequel on pourra
chercher et exprimer des propositions plus concrètes
et conformes aux milieux culturels des participants.
1.
L'expérience de vie familiale de Fr. Gabriel
1.1. Né
dans le climat de la Révolution et grandi dans le
climat de la Restauration
Gabriel
Taborin est né le 1er novembre 1799. Quelques jours
après sa naissance, Napoléon prend le pouvoir comme
premier consul. Il considère que la Révolution est
terminée et commence en France une période de plus
grand calme. Mais dans les zones rurales la
situation change plus lentement que dans les villes.
Gabriel naît dans un climat encore marqué par la
révolution. Cette situation de tension, de violence
et de résistance a eu une influence profonde sur son
enfance et sur toute sa vie. La forte adhésion de sa
famille, des gens de son village à la religion
chrétienne, à ses valeurs et ses traditions, ont
motivé son dynamisme et sa ténacité pour, comme
beaucoup d'autres personnes, essayer de lui donner
une nouvelle impulsion dans la première moitié du
XIX.ème siècle.
Belleydoux,
lieu de naissance du Fondateur de l'Institut des
Frères de la Sainte-Famille, se situe dans une
contrée frontalière de l'est de la France qui
délimite la Franche-Comté et les zones d'influence
de Genève et de Lyon. Il faisait partie de la Terre
de Nantua, et depuis le Moyen-Âge, il dépendait de
la puissante abbaye bénédictine de cette ville.
Jusqu'à la Révolution, du point de vue
ecclésiastique, Belleydoux appartenait au diocèse de
Genève. Dans le lointain 1605, il reçut la visite de
Saint François de Sales. Aujourd'hui il fait partie
de la contrée du Haut Bugey dont le centre principal
est la ville d'Oyonnax.
À la fin du
XVIIIème siècle, le village avait à peine 800
habitants. La population, en légère augmentation,
vivait pauvrement. Traditionnellement la
municipalité comptait sur le recours de la coupe
d'arbres pour payer ses impôts et la population
vivait des ressources de la montagne: l'élevage du
bétail, une pauvre agriculture et l'artisanat. À ce
panorama il faut ajouter la difficulté de
communications, surtout en hiver.
Comme nous
le savons, les événements de la Révolution ont eu
des répercussions dans tout le territoire national
et au dehors des frontières de la France. Ils sont
arrivés jusqu'aux populations les plus reculées. A
Belleydoux, le curé Benoît Cottavoz, qui avait béni
le mariage de Claude-Joseph Taborin et de Marie
Josephte Poncet-Montange, les parents de Gabriel
Taborin, le 28 février 1786, fut un des premiers
prêtres, dans le nouveau diocèse de l'Ain, à prêter
le serment à la Constitution civile du clergé en
1790. Les prêtres qui ne firent pas le serment
passèrent à la clandestinité et ils furent
persécutés.
Le passage
du commissaire Antoine Albitte dans le département
de l'Ain, du 17 janvier au 2 mai 1794, fut
certainement la page la plus sombre de l'histoire de
la Révolution dans cette région. Il poursuivait deux
objectifs: la destruction des clochers et
l’humiliation des prêtres.
Devant de
tels faits, la réaction des gens passe d'une
certaine sympathie pour la Révolution à
l'indifférence et à une prudente méfiance, jusqu'à
arriver à une hostilité ouverte et à une résistance
et pas seulement pour des motifs religieux. En fait,
au terme de la période révolutionnaire, tous les
villages de la contrée: Echallon, Belleydoux,
Champfromier, Giron... sont plus pauvres que pendant
l'Ancien Régime.
Pendant la
Révolution l'action de l'Église, persécutée et
divisée, commence à s’organiser progressivement dans
la clandestinité guidée par les prêtres qui
n'avaient pas prêté le serment révolutionnaire
appelés aussi prêtres réfractaires. Aussi c'est à ce
moment que commence à émerger l'action des laïcs:
ils cachent et ils appuient l'action des prêtres,
ils organisent les réunions et au sein des familles
ils maintiennent la vie chrétienne. Parmi ces laïcs
engagés on peut compter Gabriel Poncet, maire de
Belleydoux qui fut parrain de baptême du dernier
enfant de la famille Taborin, et auquel il donna son
prénom. Belleydoux a pris part à ce phénomène
«d’accès à la parole” de la part des laïcs dans la
vie ecclésiale, qui caractérisa le style
missionnaire de Gabriel Taborin. “Gabriel Taborin
est un fils de la Révolution, fils de la résistance
et de l'attachement d'un village de montagne à sa
tradition et à sa foi, fils de la mobilisation
inattendue du laïcat. Il ne faudra jamais l'oublier”.
Fr. Enzo Biemmi: Le défi d'un religieux laïque:
le Fr. Gabriel Taborin, chap. I.
1.2. Dans
une famille chrétienne
La vie familiale à Belleydoux laissa dans l’esprit de Gabriel une marque
profonde tout au long de sa vie. Nous avons comme
preuve deux témoignages de ses écrits à la fin de
ses jours. Les deux nous parlent clairement de cette
trace durable. Dans son autobiographie il dit: “J'ai
la consolation d'être né d'un père et d'une mère
vertueux qui s'étaient unis et vivaient selon Dieu.
Ils jouissaient paisiblement et chrétiennement d'une
modeste aisance, fruit de leurs travaux. Ils
passèrent leur vie de labeur à Belleydoux, lieu où
je reçus le jour en 1799, le 1er
novembre, et où j'eus le bonheur de recevoir le
saint baptême. Par une grâce toute spéciale de la
Bonté divine, les dignes auteurs de mes jours me
donnèrent constamment le bon exemple et me firent
élever chrétiennement dès mon plus bas âge.” Et
dans son Testament spirituel il ajoute: “J'atteste,
avec de grands sentiments de reconnaissance envers
la bonté divine, que j'ai eu le bonheur d'appartenir
à des parents chrétiens, qui m'ont élevé dans des
principes religieux. Je les en remercie de tout mon
coeur, et prie Dieu de les en récompenser dans le
ciel”.
L'ensemble
des données biographiques et des témoignages dont
nous disposons pour reconstruire les années de
l'enfance et de la jeunesse de Gabriel nous montrent
que sa famille correspondait aux caractéristiques
normales de celles de son milieu et de son époque:
mariage de jeunes adultes, nombreuse progéniture,
travail assidu, profonde foi et religiosité.
La famille
Taborin était bien enracinée à Belleydoux depuis
longtemps, elle comptait de nombreuses ramifications
dans les villages voisins. Josephte Poncet la mère
de Gabriel, “appartenait à une famille avec
beaucoup de parents dans la paroisse” (Vie.
p. 21) et quelques-uns de ses membres remplissaient
des fonctions dans l'administration locale. D’un
point de vue religieux, elle était l’une des
familles qui vécut de près les conséquences de la
Révolution et elle contribua à la reconstruction du
village et la réaffirmation de la communauté
chrétienne dans la période de la Restauration.
Le père de
Gabriel, Claude Joseph Taborin, est né le 9 mars
1756 dans l’un des hameaux de la municipalité de
Belleydoux. En 1786 il épousa Marie Josephte Poncet-Montange
avec laquelle il eut six fils et une fille dont
trois sont morts en bas âge.
“Le
père de Gabriel, Claude-Joseph Taborin, exerçait la
profession d'aubergiste et faisait le commerce de
fromage”
Avec ces mots, commence la biographie du Fr. Gabriel
écrite par le Fr. Frédéric Bouvet. L’hôtel ou
auberge était dans la même maison où résidait la
famille. Et le biographe note peu après que les
hôtes étaient invités à participer à quelques-uns
des actes de la famille. “Lorsque
le soir, l'heure du coucher était arrivée, il ne se
contentait pas de réunir sa famille pour faire la
prière en commun, il allait auprès de ceux qu'il
hébergeait dans sa maison, et leur disait d'un air
honnête et engageant: le moment est venu où nous
allons faire la prière, et ensuite prendre notre
repos; si vous voulez vous unir à ma famille pour ce
pieux exercice, vous pouvez venir." En général on se
rendait à cette invitation” Son rôle dans
le village acquiert une certaine importance: il est
le premier conseiller du maire Claude Mermet, le
grand propulseur de la reconstruction du village
après la Révolution. Dans la paroisse il est membre
de la fabrique (commission économique) et son
président de 1812 à 1822. Claude Joseph Taborin
collabora aux principales initiatives de son
village. Il est mort le 6 mars 1826 à l’âge de 68
ans.
La mère de
Gabriel, Marie Josephte Poncet-Montange, naquit en
1755, et elle se maria en premières noces à 28 ans
avec François Roybier, qui mourut cinq mois et demi
plus tard, sans laisser de descendance. Deux ans et
demi après, elle se maria avec Claude Joseph
Taborin. Des sept enfants qu’elle eut,
l'accouchement le plus difficile fut le dernier,
celui de Gabriel. C’est peut-être la raison par
laquelle sa maman avait une prédilection spéciale
pour lui.
Une
annotation de l'un des camarades de Gabriel révèle
un trait très délicat de la relation de madame
Taborin avec son fils Gabriel: “Allons, mon Gabriel, ne fais pas cela: c'est-à-dire, ne dis pas la
messe, ne fais pas de sermons; tu vois bien qu'on se
moque de toi. Allons, mon ami, pour l'honneur de la
famille, ne fais pas cela". Le petit Gabriel ne
faisait pas grand compte de tout cela. Il n'avait en
vue que le bien et il pensait que tout lui était
permis en vue du bien. Les bonnes gens, les
personnes portées à la piété le louaient, le
respectaient et le regardaient comme un ange chargé
de les instruire” (Témoigne de Joseph
Poncet).
La mère de
Gabriel mourut en 1837, à 82 ans. Sur son lit de
mort, elle dit au curé de Belleydoux, le P. Jean
Pierre Mermillod, à l'intention de Gabriel: “Ce
pauvre enfant a été ma consolation et presque mon
unique recours”.
Si la
relation de Gabriel avec ses parents fut toujours
affectueuse et sereine, avec ses trois frères elle a
été plus complexe et quelquefois difficile.
Rappelons que François Marie, l’aîné, avait 11 ans
de plus que Gabriel. Comme le rappellent ses
camarades d'enfance: “Ses frères et les
domestiques de la maison Taborin critiquaient
fortement Gabriel et le traitaient de paresseux;
mais lui ne faisait aucun cas de tout cela. Les
rudes travaux de la campagne ne lui allaient pas. La
prière, l'étude, les sermons, la fabrication des
chapelets prenaient la plus grande partie de son
temps”.
1.3. Une
riche expérience de vie en famille
Pour
compléter le tableau de la famille Taborin nous
pouvons ajouter quelques autres détails qui semblent
significatifs.
On a déjà
parlé plus haut de la modeste activité d'hôtellerie
et de vente de fromages de la famille. Les textes
parlent aussi « d’une poterie ». On peut
supposer naturellement que les “ouvriers” de cette
industrie familiale étaient les mêmes qui
travaillaient dans l'auberge comme “serveurs”. Les
membres de la famille, aidés par un domestique et
une domestique, s'occupaient en outre à des
activités forestières et agricoles et, surtout, à
l'élevage du bétail. Ce monde du travail domestique,
auquel Gabriel s'incorpora très jeune, lui ouvrit
aussi un nouveau type de relation avec ses
camarades.
Les
biographies soulignent avec insistance la profonde
religiosité et la cohérence de vie de la famille
Taborin. Gabriel obtint l'autorisation de ses
parents pour dédier une pièce de la maison en
oratoire. “Gabriel, au comble de la joie, orna cette chambre du mieux qu'il put et
en fit une espèce de chapelle, où il éleva une sorte
d'autel” (Vie. p. 32). En plus des
célébrations et processions champêtres, organisées
par Gabriel avec ses camarades, on peut supposer
qu'il les tenait aussi dans cet oratoire domestique.
Après la
première communion, Gabriel fut envoyé étudier
d'abord à Plagne et ensuite à Châtillon-de-Michaille,
puisqu'à Belleydoux il n'y avait pas d'école. Ses
parents, d'accord avec le curé, désiraient qu'il se
formât pour être prêtre. Mais “La Providence avait d'autres vues sur moi. (dit-il dans son
autobiographie). La lecture de la vie des Saints
que je faisais avec une pieuse assiduité m'avait
donné un penchant tout particulier pour la vie
religieuse, surtout pour celle où l'on se consacre
plus spécialement à l'instruction de la jeunesse et
à la décoration des saints autels.”
A la
surprise de tous, Gabriel revient à Belleydoux et on
lui confie la collaboration avec le curé dans toutes
les activités d'animation de la paroisse: chant,
liturgie, sacristie, catéchèse. Presque
simultanément, le maire, d’accord avec le curé, lui
propose de s’occuper de l'éducation des enfants du
village, puisque le maître désigné ne se présenta
pas. Gabriel accepte cette responsabilité à 17 ans,
et comme la municipalité ne disposait pas d'un
édifice pour l'école, il demande à sa famille la
possibilité de réserver une salle de la maison
familiale en classe. C’est ainsi que la maison qui
avait déjà un oratoire, devient aussi école. Jusqu'à
25 ans, Gabriel exerce toutes ces activités avec
l'enthousiasme missionnaire qui le caractérisait.
Les gens l’appelaient déjà “Frère”, avant d'être
religieux.
La richesse
et la complexité du monde familial du jeune Gabriel
peut se deviner facilement en considérant la liste
des personnes qui, pour une raison ou une autre
vivaient dans la maison Taborin. En plus de ses
parents et de ses frères, l’aîné avec son épouse et
ses filles après son mariage, il y avait les
domestiques, les personnes de passage dans
l’auberge, les élèves et les pensionnaires, etc.
Donc, déjà depuis les premières années, Gabriel fut
en contact avec des personnes étrangères à sa
famille. Malgré son caractère réservé, cette
expérience va au-delà du foyer pour l'ouvrir vers
des horizons plus larges.
2. La
spiritualité nazaréenne de Fr. Gabriel
Gabriel
sort de Belleydoux en 1824 à la recherche d'une
communauté que la divine Providence l’amènerait à
créer lui-même, après une période de sept ans de vie
itinérante, pendant laquelle il fit différentes
tentatives de fondations. En différentes occasions,
il essaya de réaliser le projet auquel il se sentait
appelé jusqu'à ce que finalement il réussisse à le
mettre en oeuvre dans le village de Belmont à partir
de 1829.
2.1 Le
noyau de la spiritualité du Fr. Gabriel
Un des
premiers pas de Fr. Gabriel dans la fondation de son
Institut fut le changement du nom. Dans les
premières tentatives il l'avait appelé “Frères de
Saint-Joseph.” Quand il arrive à Belmont, sans qu'on
connaisse avec exactitude les motifs ni la date, il
lui donne le nom de “Frères de la Sainte-Famille.”
Il ne
s’agissait pas d'un détail insignifiant, puisque
pour le Fr. Gabriel dans le nom était le centre
essentiel de sa spiritualité. Dans la règle de vie
qu'il écrivit pour la Congrégation il dit: “La
Société des Frères dits de la Sainte-Famille, est
établie pour honorer la Sainte Trinité ; les
associés en feront leur fête secondaire, et diront
bien respectueusement tous les jours trois fois, le
matin, à midi et le soir le Gloria Patri… La Société
de la Sainte-Famille est encore établie pour honorer
les saintes vertus de Jésus, de Marie et de Joseph,
pour s'attirer leur protection pendant la vie et à
l'heure de la mort. La dite Société ne sera connue
que sous le titre de Congrégation ou Ordre des
Frères de la Sainte-Famille, et ne pourra dans aucun
cas s'associer ni être associée à d'autres
congrégations ou ordres que ce soit. Les associés
feront la fête de la Sainte-Famille toutes les
années, le jeudi dans l'octave de la Nativité de la
Sainte Vierge; ils la regarderont comme leur
première et principale fête dans la Maison
principale de la Société et dans toutes les autres
maisons de la Société que seront autorisées à avoir
une chapelle” (Constitutions de 1836 art. 1 et
2).
Si on lit
ce texte du Fr. Gabriel, on peut noter qu'il y a une
première référence à la Sainte Trinité et ensuite à
la Sainte-Famille, qui est la patronne principale de
l'Institut. Cette intuition qui place la
Sainte-Famille comme modèle immédiat avec une
référence première à la Sainte Trinité pour la
fondation de l'Institut et ensuite pour la
construction de la communauté a constitué
l'expérience et l'orientation principale de la
spiritualité de l'Institut des Frères de la Sainte
Famille d’abord et actuellement de la Famille Sa-Fa.
Le Fr.
Gabriel se rapportera constamment à la
Sainte-Famille tout au long de sa vie. Quand il
raconte le déplacement de la communauté de Belmont
vers Belley en 1840 et qu’il ne put pas rentrer dans
le couvent qu’il pensait avoir acquis, restant
pratiquement dans la rue, il écrit: “Ici
nous eûmes quelque ressemblance avec nos saints
Patrons Marie et Joseph, lorsqu'ils allèrent à
Bethléem. Tout semblait aussi nous rebuter et on ne
trouvait aucune maison à acheter ou à louer. Le
saint Evêque était le seul attendri sur notre
affligeante position.” (Historique)
Dans la
Circulaire qu'il écrivait chaque année pour
convoquer les Frères à la Maison-Mère en vue de la
réunion annuelle, qui comprenait comme acte central
la célébration de la fête de la Sainte-Famille, il
faisait usage fréquemment de l'expression de
renforcer ou resserrer “les liens qui nous unissent
en Jésus, Marie et Joseph.” Cette réunion devait
amener à un renouvellement spirituel, mais aussi à
resserrer ces liens. Il disait:“ Nous le
voyons arriver, comme vous, nos très chers Frères,
avec plaisir, ce temps précieux où nous nous
édifierons mutuellement, et où nous réglerons
ensemble tout ce qui peut contribuer à votre plus
grand bien spirituel et au bien spirituel et
temporel de notre Institut; enfin, ce temps nous
servira à resserrer de plus en plus les noeuds qui
nous unissent pour toujours en Jésus, Marie et
Joseph” (Circulaire N° (1) 28-8-1843).
2.2
“L’esprit de famille”
Les
Constitutions actuelles des Frères de la
Sainte-Famille présentent “l’esprit de famille”
comme “le noyau vital de sa spiritualité.” Quand,
après le Concile Vatican II, on élabora le premier
projet de ces Constitutions on essaya d'insérer
“l’esprit de famille” comme “fil conducteur” de tous
les aspects de la vie des Frères, puisque les
représentants des communautés avaient constaté que
c'était l'expérience fondamentale et l'élément
central de son unité dans l'histoire et à l'heure
actuelle de l'Institut.
Mais
qu’est-ce que “l’esprit de famille?” Le Fr. Gabriel
dans le texte classique d'une de ses dernières
circulaires que nous connaissons tous, expliquait
quelle est son origine et quelles sont ses
manifestations dans une communauté religieuse:
“Il tire sa source de la charité, et par conséquent
de Dieu, qui est la charité même. Dans une
Congrégation où il y a réellement cet esprit, tous
les membres qui la composent n'ont qu'un coeur et
qu'une âme; ils s'aiment, s'entr'aident, prennent
part aux joies et aux douleurs, aux succès et aux
revers les uns des autres; une prévenance
réciproque, une aimable fraternité confond parmi eux
les esprits et les caractères les plus divers dans
une même égalité; ce qui est à l'un est à tous, et
les mots mien et tien n'y sont point en usage;
chacun se croit inférieur à ses confrères et c'est
Dieu qui règne sur eux...” (Circulaire n. 21,
1864).
Dans la
tradition de l'Institut, continuant la pensée du
Fondateur, on a dit qu'il était “l'esprit qui
régnait à Nazareth” et il a été explicité dans la
devise: “À Nazareth on priait, on travaillai et
l’on s'aimait.”
Dans la
formulation la plus récente on a tenté une
explication plus complète de l'esprit de famille:
“Cet
esprit se rattache aux liens vitaux
qui unissaient les membres de la Sainte-Famille de
Nazareth,
et dont la source est la Trinité divine.
Le même esprit élève et transforme les liens
que Dieu a établis au sein de la famille naturelle
pour la réalisation de sa vie en commun et de son
rôle d'éducation.
(Constitutions 11)
On aura remarqué que pour démontrer de façon
concrète en quoi consiste l’“esprit de famille” les
Constitutions parlent de la “famille naturelle.” Et
elles le font du point de vue des relations
personnelles existantes parmi ses membres. Dans la
famille, les liens vitaux (paternité, maternité,
fraternité, etc.) de fait purement biologique,
deviennent des relations entre les personnes et
éléments éducatifs de première importance. La
famille comme milieu fondamental de communication
humaine se configure comme le lieu où on transmet et
où on reçoit la vie, et dont l’essence dernière est
l'amour. Apparaît ainsi toute l'ampleur de cette
“expérience de vie” qui a sa réalisation la plus
pleine dans la Sainte Famille, image vivante de la
Trinité, et que Dieu a déjà placé dès le début dans
la famille naturelle. La communauté des Frères est
appelée à former cette “nouvelle famille” (Luc 8)
21, unie par les liens de l'amour et ouverte à tous
ceux que Jésus est venu réunir par sa parole et
régénérer grâce à sa mort et à sa résurrection.”(Cf.
Commentaire des Constitutions)
2.3
L'interaction école-famille-paroisse.
L'expression la plus caractéristique de la
spiritualité du Fr. Gabriel, par rapport aux
activités, se trouve dans l'interaction entre école,
famille et église locale. C'est ce qu'il avait vécu
à Belleydoux dans un milieu de “chrétienté”, où
communauté humaine et communauté chrétienne se
superposaient et presque s'identifiaient. Le rapport
que le curé de Belleydoux, Joseph Rey, présenta en
1804 commençait avec ces mots: “Catholiques
existants dans ma paroisse: neuf cents environ. Tous
les habitants sont catholiques. Tous fréquentent les
sacrements et sont assidus aux offices de l'église”
(En Fr. Enzo Biemmi: Le défi d'un religieux
laïque: le Fr. Gabriel Taborin, cap II). Placer
les activités de la mission éducative et
évangélisatrice dans la communauté humaine et
chrétienne n'est pas seulement un trait exemplaire,
mais il constitue un aspect essentiel et original du
charisme du Fr. Gabriel dans son aspect actif.
Quand il
essaya de fonder une congrégation religieuse de
Frères il lui assigne cette mission: “La Société
de la Sainte-Famille aura pour fin toute sorte de
bonnes œuvres, le but principal sera de seconder MM.
les curés de la campagne et de la ville en qualité
de maîtres des écoles paroissiales, de clercs, de
catéchistes, de chantres et de sacristains. Ils
devront aussi au besoin, et à la demande des
autorités, se répandre dans les hôpitaux pour y
donner leurs soins aux malades et aux détenus dans
les prisons,” (Constitutions de 1836 art. IV).
Au fur et à
mesure qu'avançait le XIXème siècle, il devenait de
plus en plus difficile de maintenir l'unité
initiale: une école dans une paroisse. Le
développement du système éducatif et l'évolution de
la société exigeaient une organisation différente.
L'enseignement absorbait la totalité de l'activité
de quelques Frères, surtout, les directeurs des
écoles dans les bourgs les plus grands et aussi les
sacristies des grandes villes demandaient de
nouvelles compétences et du personnel spécialisé.
Malgré cela, existe toujours chez Fr. Gabriel cette
proximité et cette relation intense, bien que
quelquefois difficile, entre l'activité de
l’enseignement dans l’école et l’aide aux paroisses
(chant, liturgie, catéchèse).
Parmi les innombrables témoignages de ce projet d'interaction, nous
prenons celui qu'il offre dans son livre Chemin
de la Sanctification, que le Fr. Gabriel
publia en 1843. Il dit dans l'introduction:“par
ma position et mes rapports quotidiens avec les
écoles, les églises et les familles, j'ai été à
portée de voir l'utilité qu'il y aurait de mettre
entre les maisons de la jeunesse chrétienne, surtout
celle de la campagne, un livre peu coûteux, qui pût
tout à la fois servir dans les écoles, dans les
églises et dans les familles, et former toute la
bibliothèque religieuse de celles qui sont pauvres...
Je connais un
grand nombre de paroisses, où MM. les Curés ont
introduit la louable habitude de faire chanter tous
les fidèles à l'église; rien n'est plus édifiant. Ce
livre pourra donc servir à cette fin; les enfants
qui en seront pourvus, apprendront à lire le latin à
l'école et pourront ensuite chanter plus facilement
à l'église, d'après les principes que leurs maîtres
auront soin de leur donner… Plaise au Ciel que cet
ouvrage produise des fruits de salut, qu'il se
répande dans les familles, qu'il attire au service
de Dieu un grand nombre d'âmes et lui en gagne
autant que les mauvais discours, les mauvais
exemples et les mauvais livres en perdent chaque
jour. Daigne donc le Seigneur le bénir et faire
connaître lui-même aux hommes le Chemin de la
Sanctification, combler de grâces ceux qui liront ce
livre et qui le posséderont dans leurs maisons.”
(Fr. Gabriel Taborin Chemin de la Sanctification,
Introduction). On peut voir que Fr. Gabriel essaie
d'établir avec son livre une relation entre l'école,
où l'enfant apprend, la famille, où l'enfant vit et
l'église, où l'enfant célèbre sa foi.
En dernière
instance on perçoit le projet de réaliser en milieux
de plus en plus étendus ce réseau de relations qui
se trouve dans le noyau familial et qui permet la
croissance des personnes dans toutes leurs
dimensions. Lorsque Fr. Gabriel parle des activités
des Frères il les présente comme des “fonctions
publiques”, sociales.
3.
L'incidence de la spiritualité de Fr. Gabriel dans
nos familles et dans nos écoles aujourd'hui
Nous sommes
conscients de la distance, et non seulement
chronologique, mais surtout celle produite par
l'évolution de la société et de l'Église pendant les
deux cents ans qui nous séparent de Fr. Gabriel. Son
expérience de vie et ses enseignements peuvent,
néanmoins, être aujourd'hui une stimulation pour
nous. L'Institut qu'il fonda et les personnes et les
groupes qui l'ont comme référence et qui ont vécu et
transmis ses convictions tout au long de l'histoire
nous aident à établir un lien avec sa personne.
3.1
Familles et écoles ouvertes qui accueillent la
diversité.
Tant la
famille comme milieu où la vie humaine est
accueillie et transmise, comme l'école en tant que
lieu d'éducation et d'humanisation, se voient
confrontées toujours à la tension existante entre
l'effort pour maintenir leur propre identité, et son
intimité dans le cas de la famille, et celui de
s’ouvrir vers d'autres réalités.
L'expérience de Fr. Gabriel nous a présenté une
famille qui accueille dans sa maison un oratoire et
une école, une maison où tout au long des années, à
côté de sa famille, passent beaucoup de personnes.
Dans ce
commencement du XXIème siècle les défis qui se
présentent à nos familles et à nos écoles sont
nombreux, mais un des principaux est certainement
leur capacité d'adaptation à une société et à une
culture en rapide évolution. Beaucoup de personnes
désireraient que la famille reste reléguée
uniquement dans le domaine du privé et qui
accentuent le qualificatif de “privée”, quand elles
essaient de définir l'école non publique comme si
elle n'accomplissait pas aussi un service public.
Nos
familles et nos écoles doivent être aujourd'hui
“ouvertes”, “dialoguantes”, “situées” dans leur
territoire et dans le monde des relations humaines,
sociales et culturelles. Chacune à son niveau, la
famille et l'école sont des “sujets sociaux” et par
conséquent porteurs de valeurs et responsables en
droits et en devoirs.
La famille
essaie d'apporter à la société, parmi beaucoup de
valeurs, une réponse à ce besoin que toute personne
a d’une affection stable et d’une relation intime et
profonde qui lui permet de se reconnaître soi-même
comme un être unique et aimé par ce qu’il est. Dans
la famille chaque personne, avant d'avoir un rôle, a
un visage. (Entre parenthèse nous dirons que si nous
nous sommes réunis à Turin cette fois c’est aussi
pour voir le visage de Quelqu'un qui, bien
qu'ensuite défiguré par la souffrance, avait été
formé au sein d'une Famille).
L'école, en
plus de lui transmettre les connaissances, aide la
personne depuis les premiers pas à s’ouvrir à un
milieu de relations de plus en plus étendu, se
présentant comme médiatrice entre la famille et la
société.
Une des
exigences, tant pour les familles que pour les
écoles, des sociétés actuelles, caractérisées par
les flux migratoires et par l'interculturel, c'est
l'accueil et l’intégration de la diversité. Familles
et écoles ont par elles-mêmes une bonne expérience
d'accueil de la diversité, puisque chez elles
arrivent périodiquement de nouvelles personnes,
chaque nouvelle naissance dans la famille, chaque
nouveau cours dans l'école. Aujourd'hui il leur est
demandé de faire de nouveaux pas dans cette même
expérience.
Mais pour
savoir vivre l'accueil et l'intégration de la
diversité (aujourd'hui aussi la diversité
ethnique, culturelle, religieuse) il faut se situer
dans la “logique du don”: être disposé à donner et
être disposé à recevoir, de façon que
l'enrichissement soit mutuel.
Sur la “logique du don” il y a
une réflexion importante de Benoît XVI dans son
encyclique Caritas in veritate. “Nous
devons préciser, d’une part,
que la
logique du don n’exclut pas la justice et qu’elle ne
se juxtapose pas à elle dans un second temps et de
l’extérieur et, d’autre part, que si le
développement économique, social et politique veut
être authentiquement humain, il doit prendre en
considération le principe
de gratuité comme
expression de fraternité”
(CIV 34)
Cet espace
de gratuité est indispensable pour maintenir la
fraîcheur et l’originalité du don, pour qu’il
déploie tout son dynamisme et qu’il soit
authentiquement humain.
3.2
Familles et écoles cultivent la dimension
spirituelle.
La
spiritualité n'est pas un ajout à la vie humaine,
mais la perspective qu'elle aide à la comprendre
dans ses dimensions et elle offre les moyens pour la
réaliser en plénitude.
Le Fr.
Gabriel propose de s'approcher de la famille
constituée par Jésus, Marie et Joseph à Nazareth et
“entrer sous son humble toit” pour s'inspirer d’elle
en vue de la construction d'une communauté qui soit
communion de personnes, comme groupe humain,
familial, scolaire, social, ayant comme référence
dernière la Trinité divine.
Cette
spiritualité aide en premier lieu à prendre
conscience de la réalité pour ne pas rester sur de
vagues affirmations de principes.
La famille
et l'école chrétiennes doivent prendre conscience
d'elles-mêmes et de leur fonction dans la société et
dans l'Église. L'estime de soi et le fait de se
donner à tout moment des raisons pour être et pour
exister sont le fondement pour assumer les propres
responsabilités et pour exiger et défendre ses
propres droits.
En tant que
réalité humaine: “La
famille est l'élément naturel et fondamental de la
société et a droit à la protection de la société et
de l'Etat”. “Les
parents ont, par priorité, le droit de choisir le
genre d'éducation à donner à leurs enfants”
(Déclaration universelle des droits de l’homme) art.
16.3 et 26.3.
En tant que
réalité ecclésiale: Le Concile Vatican II (Lumen
Gentium 11) a repris l’ancienne expression
d’“église domestique” pour exprimer l'identité et la
mission de la famille. Cette expression nous renvoie
à une autre, employée par le même Concile quant il
désigne l'Église comme “la maison de Dieu, (1Tim.
3,15) dans laquelle habite sa "famille" (Lumen
Gentium 6). Ces expressions aident à passer
d'une conception “institutionnelle” à une autre dans
laquelle les deux, la famille et l'Église,
apparaissent comme convocation et communion de
personnes.
La même
expression peut se dire de l'école chrétienne. “Sous
un certain aspect, l’école Catholique est une
structure civile avec des buts, des méthodes, des
caractéristiques semblables à n’importe quelle
institution scolaire. Sous un autre aspect, elle se
présente aussi comme une communauté chrétienne ayant
pour base un projet éducatif enraciné dans le Christ
et son évangile” (Dimension religieuse de
l'éducation dans l'école catholique 67).
Mais la
spiritualité ne se contente pas de cette prise de
conscience de la propre réalité et identité, elle
propose aussi un chemin avec différentes étapes de
maturation pour arriver à la propre plénitude. Ce
chemin, comme nous le savons tous par expérience,
n'est pas rectiligne pour les personnes ni pour les
groupes: il connaît des moments de tension et de
crise, d'avancements et de reculs, de nouveaux
recommencements et des possibilités insoupçonnées.
Dans la
famille comme dans l'école, on vit fréquemment ce
que quelqu'un appelle des “passages initiatiques”:
la naissance et la mort mais aussi les anniversaires
familiaux et sociaux, les passages d'un cours à
l'autre ou d'un cycle d'enseignement à un autre. Ce
sont des moments importants pour la vie humaine
qu’il faut savoir accompagner pour qu'ils deviennent
des éléments de vraie croissance pour les
protagonistes comme pour ceux qui sont à côté d’eux.
Du point de
vue chrétien, l'Église voit dans les sacrements,
(dont quelques-uns s'appellent sacrements
“d'initiation”) un accompagnement disposé pour que
l'action divine se fasse présente dans l'existence
humaine constamment, mais de manière spéciale dans
les moments clef. “Les sept sacrements
communiquent avec toutes les étapes et tous les
moments importants de la vie du chrétien: ils
donnent naissance et croissance, guérison et mission
à la vie de foi des chrétiens. Il y a ici une
certaine ressemblance entre les étapes de la vie
naturelle et les étapes de la vie spirituelle” (Catéchisme
de l'Église Catholique 1210).
La
spiritualité SA-FA porte à vivre avec une grande
intensité la relation des Sacrements avec le mystère
de l'Incarnation, à la valeur de son insertion dans
la vie quotidienne du chrétien et à vivre « la
sacramentalité » des petits gestes de la vie.
(Manuel de spiritualité)
Savoir
vivre et accompagner la progression des étapes de
notre vie
est un
élément éducatif fondamental. C'est aussi le
meilleur moyen de prévenir les crises et les
ruptures.
3.3
Familles et écoles agissent en réseau.
La culture
appelée postmoderne dans laquelle nous vivons, place
en premier plan le relationnel alors que la culture
moderne insistait sur la raison ou le rationnel.
L'intuition
charismatique du Fr. Gabriel d'harmoniser et d’unir
les activités à caractère éducatif et social, comme
l'éducation dans l'école, et celles à caractère
religieux, comme la catéchèse et l'animation
liturgique, lui donnèrent le moyen de situer son
action personnelle d’abord, et ensuite celle des
Frères dans un réseau de relations, avec le double
versant ecclésial et social, qui mettaient en jeu
les principales institutions locales: école, famille
et paroisse.
La
dynamique interne de la famille et de l'école porte
déjà à l'interaction. Dans ces micro espaces sociaux
chaque membre et chaque groupe a un rôle qui
concerne les autres. Et nous savons tous que
beaucoup de fois, de la bonne santé de ces
connexions, dépendent la transmission des contenus
éducatifs qu'on prétend transmettre. Il est, donc,
important de vivre en harmonie cette dynamique
interne à la famille et à l'école pour essayer
d'établir ensuite des contacts avec d'autres
réalités sociales ou ecclésiales du même ou de
différents niveaux.
L'Église a
toujours encouragé les associations familiales. Dans
sa “Charte des droits de la Famille” art. 8, on
reconnaît explicitement que “Les
familles ont le droit de créer des associations avec
d'autres familles et institutions, afin de remplir
le rôle propre de la famille de façon appropriée et
efficiente, et pour protéger les droits, promouvoir
le bien et représenter les intérêts de la famille”.
Naturellement elle demande que ce droit
d'association soit reconnu aussi par l'État.
Un espace
important de socialisation pour les familles est
l'école. Et non seulement pour accomplir sa mission
éducative, mais encore, et de plus en plus, pour
entrer en relation avec d'autres réalités sociales
et ecclésiales et pour canaliser les activités de
solidarité et d'aide en faveur d'autres familles ou
personnes, proches ou lointaines.
Mais la
situation de précarité et de destructuration de
beaucoup de familles et l'individualisme qui est une
des marques de la société actuelle, porte
aujourd'hui à attirer l'attention sur un aspect très
important de la communication et de relation qui est
la médiation.
Évidemment
nous ne parlons pas ici de “médiation” dans le sens
professionnel du terme (bien qu'il n'est pas exclu),
mais de savoir se placer “entre” l'un et l'autre
pour qu'une personne ou un groupe s'expriment, et
non seulement dans les moments de conflits mais en
toute circonstance.
Savoir
vivre la médiation c’est
créer des lieux et des temps de rencontre pour les
autres; savoir rester à la fois indépendants et
impliqués dans les procès de rapprochement et de
dialogue; c’est, surtout, savoir écouter. Et
l'écoute nous demande en premier lieu silence et
sérénité intérieure, nous dépouiller de nous mêmes
pour nous faire présents à l'autre et lui prêter une
vraie attention. Il s’agit, en effet, de créer une
“réceptivité active” (Paul Ricoeur), jusqu'à arriver
à s'éclipser et à créer un vide où puisse naître un
nouveau lien entre les parties. Dans la tradition
juive on dit que Dieu créa le monde se retirant pour
qu'il puisse exister. C'est le sens qu'exprime le
poète Hölderlin disant: “Dieu créa le monde comme
les océans ont créé les continents: en se retirant”.
Mais la
médiation a aussi un aspect constructif. C'est le
sens de toute l'activité déployée pour établir,
quelquefois rétablir, et renforcer les liens entre
personnes et groupes, pour maintenir vivants les
associations, pour établir des connexions là où
elles n'existent pas encore.
Pour le
chrétien, savoir vivre la médiation est faire une
vraie oeuvre de communion, c’est se placer là où le
Saint-Esprit agit pour créer “l’esprit de famille”.
Conclusion
Pour
terminer nous désirons faire une invitation à
l'espérance. Parfois nous avons dit ou nous avons
entendu dire: “Cette maison, cette famille est un
enfer”. La même expression pourrait s'appliquer à
une communauté, à une école ou à n’importe quel
autre groupe quand les liens entre les personnes se
détériorent ou se cassent, quand on sent le froid de
la distance ou de l'absence et on arrive à des
situations qui peuvent être qualifiées
d’“infernales”.
Mais le
chrétien ne peut pas se résigner à de telles
situations. Sans arriver à ces extrêmes, l'espérance
chrétienne porte toujours à donner de nouvelles
opportunités aux personnes et aux institutions
(c’est la forme la plus sympathique de vivre le
pardon) et à se confier à la grâce de Dieu. Garder
l’espérance est un grand acte de foi et d'amour.
Un bon
exemple de cette espérance active et engagée qui
commence à construire déjà le Royaume de Dieu en
cette terre nous l'avons dans la ville de Turin, où
nous nous trouvons avec Saint Joseph Benoît
Cottolengo (1786-1842, fête le 30 avril). Il créa
ici un hôpital destiné à accueillir toutes sortes de
malades, en se confiant uniquement à la divine
Providence. La “Piccola Casa”, comme il l'appela
s'étendit jusqu'à occuper un quartier. Elle
accueille actuellement plus de 500 malades. Mais le
plus important c’est qu'en cette “cité de la
souffrance”, le Cottolengo a voulu introduire un
esprit tel que par le traitement donné aux malades,
la maison fût déjà une anticipation du ciel, “una
brutta copia del Paradiso” (un brouillon du
Paradis), disait-il.
Quelque
chose de semblable est ce que disait le Fr. Gabriel
Taborin quand il présentait le résultat de ce qu'il
appelait “l’esprit de corps et de famille” dans une
communauté, naturellement applicable aussi à un
centre scolaire ou à une famille. “Ce qui est à
l'un est à tous, et les mots mien et tien n'y sont
point en usage; chacun se croit inférieur à ses
confrères et c'est Dieu qui règne sur eux; ils se
dévouent pour les plus bas et les plus pénibles
offices, et c'est à qui se montrera le plus humble,
le plus charitable et qui fera plus pour Dieu et
pour la Communauté; ils craignent moins de se voir
attaqués personnellement que leur Congrégation,
qu'ils aiment, après Dieu, par-dessus tout, et dont
ils prennent toujours les intérêts, enfin la Règle
et les Supérieurs sont en honneur parmi eux, et ils
obéissent, gardent la pauvreté et contribuent autant
qu'ils le peuvent au bonheur de leurs Supérieurs et
de leurs confrères: aussi trouve-t-on dans une telle
corporation la paix, le contentement et toutes les
vertus” (Circuler 21) 1864.
Celle-ci
est aussi une autre anticipation du Paradis.
Fr. Teodoro
Berzal
Belley 2010
INDICATIONS
POUR LA RÉFLEXION ET POUR LE DIALOGUE
(chaque
groupe choisit l'option famille ou l'option école)
a) Élaborer
trois propositions pour (dans une famille/dans une
école):
- vivre
l'accueil et l'intégration de la diversité
1,.....................................................................................................................................................................................................
2,......................................................................................................................................................................................................
3,.......................................................................................................................................................................................................
et
accompagner la progression des étapes dans la vie.
1,............................................................................................................................................................................................................
2,.............................................................................................................................................................................................................
3,.................................................................................................................................................................................................................
- vivre et
réaliser la médiation
1,.................................................................................................................................................................................................................
2,..................................................................................................................................................................................................................
3,....................................................................................................................................................................................................................
b)
Continuer et compléter le texte de Fr. Gabriel
Taborin sur l“esprit de famille”
avec des
expressions propres à une famille / à une école. A
noter qu’il employait des expressions propres d'une
communauté religieuse.
“L'esprit
de corps et de famille....
Il tire sa source de la charité, et par conséquent
de Dieu, qui est la charité même. Dans une
Congrégation (une famille/une école) où il y a
réellement cet
esprit,………………………………………………………………………… |
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