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Introduction

La complexité des situations familiales et leur accompagnement. Chapitres II et VIII.

La Sainte Famille; “Bonne nouvelle pour les familles” : pastorale et  éducation. Chapitres VI et VII.

Éloge à l’envers de la Sainte Famille.


 

INTRODUCTION

Amoris Laetitia

Voici les 5 points les plus importants :

  1. a) le magistère n’a pas tout à dire : ce vieux critère ecclésial, qui a été adopté par le Concile Vatican II, appelé à la fin à « répéter » tout au moins une fois, maintenant se trouve de nouveau dans l’actualité dans la pratique du Magistère. Le ministère magistériel renvoie à la dynamique ecclésiale la « médiation » de l’éventualité, sans chercher à classer une fois pour toutes dans une « loi générale » ; (nn.2-3) b) la miséricorde et la justice ne sont pas sur le même plan, mais la miséricorde est l’origine et le l’objectif de la Justice. Cela a non seulement des conséquences sur la « gestion » des crises matrimoniales, mais surtout sur la façon de comprendre la raison d’être et le but de la famille. Ce n’est pas en se fiant in primis aux droits et devoirs, mais à l’expérience d’un don ;
  2. c) Dans l’histoire de l’Église s’entremêlent deux modalités de relations avec les crises : l’une veut exclure et l’autre veut intégrer. Depuis le Concile de Jérusalem, la seconde a prévalu sur la première jusqu’à faire descendre de l’Église le sens même de cette capacité d’intégration ;
  3. d) Une profonde autocritique autour de la relation de l’Église avec le monde moderne se transforme – indirectement – en une importante affirmation ecclésiologique : la relation entre l’église et le monde est redéfinie non pas dans le registre négation/affirmation des valeurs qui ne sont pas négociables, mais sur la reconnaissance des « signes des temps ». D’une logique métaphysique/cognitive/autoritaire on passe à une logique expérientielle/affective/ministérielle. (35-37)
  4. e) Ramenant tout au centre concret avec la Parole de Dieu comme lieu de discernement, en évitant de rendre un jugement au langage abstrait des règles générales, qui deviennent des « pierres » et qui trahissent le visage maternel de l’Église, le rendant rigide à la manière d’un juge. Une « analogie imparfaite » et un « signe imparfait » (72-73)

En bref :

– changement du magistère : la relation entre les autorités centrales et les autorités périphériques s’est fortement modifiée. Le pape était habitué à résoudre les différends par le biais d’une règle ecclésiale qui lui réservait de prendre lui-même la décision. François utilise sa propre autorité pour investir d’autorité les évêques et les prêtres. La logique du Motu Proprio est passée devant le Motu Communi… Est dépassé un « modèle du 19e siècle », qui est réactif et d’opposition. De Pie IX à François.

– changement de la relation entre le pastoral et le juridique : à une tradition qui réduit le domaine matrimonial à une série d’institutions juridiques, érodant la quasi-totalité de l’espace dédié au soin pastoral, il répond avec une action qui est rééquilibrage entre la voie juridique et la voie pastorale. L’espace qui s’est creusé apparaît « abyssal », mais est, en réalité, le résultat non seulement de la tradition, mais aussi du sens commun.

– changement de l’importance du sujet, de la conscience et de l’histoire : sur ce chemin de l’ouverture, le sujet acquiert un relief nouveau. Dieu est non seulement dans l’extériorité maximale de la loi, mais aussi dans l’intime intériorité de la conscience. Dieu comme « intimior intimo meo » conduit à un nouvel examen de la relation entre l’extériorité et l’intériorité, avec une reprise de la seconde. Nous pourrions dire que François lit l’Humanae vitae avec les yeux de Dignitatis Humanae. Il créait et saisissait une nouvelle synthèse : Dignitatis humanæ vitæ !


LA COMPLEXITÉ DES RELATIONS FAMILIALES ET LEUR ACCOMPAGNEMENT Chapitres II et VIII.

PLAN

I – INTRODUCTION

II – RAPPEL HISTORIQUE

III – ÉVOLUTION SOCIO-ÉCONOMIQUE

IV – APPROCHE D’ENSEMBLE D’AMORIS LAETITIA

V – LA RÉALITE ET LES DÉFIS DE LA FAMILLE

VI – ACCOMPAGNER, DISCERNER ET INTÉGRER LES FRAGILITÉS

 

I – INTRODUCTION

La complexité des situations familiales et leur accompagnement.
La famille est un état de vie qui joue un rôle clef dans le développement social et est une force vive de la cohésion et de l’intégration sociales. La famille a, de tous temps, toujours été la cellule de base de toutes les relations. Le mariage est le nœud indéfectible de la famille : le lien valide d’amour exclusif entre un homme et une femme et la fécondité génératrice qui en découle. Il est soumis aux défis de la vie et l’histoire. « L’histoire de la famille est constituée d’amour et de crises » (AL chap 1 par 8).
Aux yeux de l’Église le mariage est un sacrement indissoluble. Au point de vue civil, il est contracté aussi pour une durée illimitée : « l’acte par lequel le couple se place dans une situation juridique durable afin d’organiser la vie commune et de préparer la création d’une famille » [][]

II – RAPPEL HISTORIQUE

Le mariage est, sans doute, l’institution sociale la plus ancienne. On en trouve trace 3000 ans avant J.C. chez les Sumériens pour garantir la reconnaissance de paternité.
Le mariage n’est pas un droit mais un contrat soit : un ensemble d’obligations réciproques destinées à assurer une coexistence harmonieuse des personnes du foyer familial, vivantes ou à naître.
Les Égyptiens se sont tenus à une vision simple de l’humanité : des hommes et des femmes faits pour vivre ensemble. Les Romains avaient à une conception du mariage qui ne requérait même pas l’accord parental. Les Grecs, les Romains et dans les cultures amérindiennes, africaines et asiatiques toléraient les relations entre personnes de même sexe, ainsi que des rituels reconnus par les historiens comme des « mariages. »
Le mariage est conjugium, qui a donné en français conjoint et conjugal. Conjugium signifie que les époux portent ensemble (cum) le même joug (jugium).
À la fin de l’Antiquité, l’Église médiévale s’est attribuée la prononciation exclusive du mariage, elle l’inscrivit dans la tradition du droit romain : Mater semper certa est ; pater is est quem nuptiæ demonstrant . Elle usa de son autorité spirituelle pour imposer à tous le respect de la monogamie, elle interdit la répudiation et les mariages consanguins.
En 1215, le concile de Latran IV promulgua le mariage au rang de sacrement religieux. Il devint indissoluble. Lors du mariage le prêtre devait recueillir le libre consentement des époux.
Tout au long des siècles et jusqu’à nos jours on trouve les disparités avec l’alternative mariage arrangé ou mariage d’amour, entre pudibonderie et liberté sexuelle, entre soumission de la femme et émancipation.
En France, sous le règne de Louis XVI, les législateurs se sont inquiétés de ce que les mariages des protestants ne soient pas enregistrés car seuls les prêtres catholiques validaient les unions dans les paroisses. Le roi autorisa l’enregistrement des mariages protestants le 17 novembre 1787.
Le mariage civil fut inscrit dans la Constitution du 3 septembre 1791. Dès lors que le mariage n’était plus un sacrement mais un simple contrat civil applicable à chaque citoyen, le droit au divorce s’imposait. Il fut voté par la Convention le 20 septembre 1792 en même temps que l’interdiction des vœux perpétuels. Le processus de déchristianisation impliquait qu’aucun acte de la vie ne pouvait avoir un caractère définitif : tant le mariage que les vœux religieux.
Napoléon Bonaparte signa un concordat en 1801 avec le Saint-Siège dans lequel Il rétablit le mariage sacramentel religieux sans abroger le mariage civil.
En France, le mariage civil précède toujours le mariage religieux.
Cette clause a été maintenue lors de la séparation de l’Église et de l’État en 1905 et la logique eut voulu qu’elle disparut pour deux raisons : d’abord le mariage religieux n’a aucune valeur légale mais il est interdit de le contracter avant d’être marié civilement (art. 433-21 du Code Civil). Et ensuite parce que la Convention Européenne des Droits de l’Homme prévoit en effet que « Art 9-1 Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites »[]. En substance cela signifie qu’un État n’a pas à interférer avec une pratique religieuse.
Dans les faits, seuls les prêtres, pasteurs et rabbins se conforment à la loi. Et l’État n’a jamais engagé de poursuites contre les imams qui procèdent à des unions sans que les conjoints soient passés devant le maire. Il ne se soucie pas non plus des représentants des autres religions dans la mesure où ceux-ci ne se font pas identifier : bouddhisme, hindouisme, religions africaines, témoins de Jéhovah… (source : https://www.herodote.net/)
Il est aussi important de garder en mémoire que les femmes n’ont obtenu le droit de vote en France qu’en 1944, mais, c’est seulement le 13 juin 1965 que le législateur a mis fin à la toute-puissance maritale, autrement dit à la primauté de l’homme sur la femme dans le couple.
L’histoire du mariage ne serait pas complète sans y mentionner la légalisation du mariage homosexuel, en France, le 18 mai 2013.

III – ÉVOLUTION SOCIO-ÉCONOMIQUE

Depuis le XXème siècle, certains éléments ont fait évoluer la nature du mariage : pourtant le mythe de l’accord parfait (le prince charmant) est difficile à déraciner. L’union n’est pas un paradis. Les désaccords sont très humains. L’élévation du niveau d’instruction des femmes a accru leur leurs exigences minimales à l’égard de leur futur conjoint. La cohabitation prénuptiale ou juvénile, qui a valeur de test de compatibilité, a pour effet de retarder la nuptialité et la fécondité.
Ce choix de vivre à deux se complique quand le cursus professionnel d’au moins un des deux oblige à des mutations géographiques et que se greffent des besoins d’accomplissement personnel, d’émancipation, une éthique individuelle s’accommodant du provisoire, de besoins existentiels croissants… Cet individualisme empoisonne, à la racine, les liens familiaux en les fragilisant, les annulant, les brisant, les décomposant. Dans le domaine éthique et moral l’autonomie individuelle se traduit par la laïcité, le refus de la morale institutionnelle, une éthique imposée, l’affirmation de la liberté de choix, le rejet du conformisme et une grande tolérance pour les modes de vie des autres.
Le statut de l’enfant a évolué tout au long de siècles. Avant la christianisation, le nouveau-né n’était pas considéré comme un individu mais comme un don de la terre nourricière à la lignée familiale, parce qu’il venait remplacer un ancêtre récemment disparu et ainsi réparer la lignée familiale en assurant la succession des générations. Dans les siècles qui ont suivi deux conceptions se sont disputées : « l’enfant-pêché » : l’enfant est rempli d’instincts mauvais, et « l’enfant- Jésus » : l’enfant intercesseur privilégié entre Dieu et les hommes. Mais toujours l’enfant a été l’objet d’enjeux économiques. Jusqu’à la fin du XIXème siècle, l’enfant représente une force de travail dans une Europe occidentale rurale et agricole. Quand les parents vieillissent et ne peuvent plus travailler, ce sont les enfants qui prennent en charge la survie de la famille. Cette conception est encore valable dans les Pays les Moins Avancés.
La stérilité, elle, est vécue comme une punition divine ou une malédiction tant du point de vue matériel que symbolique. À l’époque des Lumières se dévoile un éclairage valorisant de l’enfant (« Émile » de J.J. Rousseau). À partir du XVIème siècle, on assiste au début d’un processus d’individualisation de l’enfant.   Au XIXème siècle, l’éducation fait l’objet d’une plus grande attention. C’est l’école qui assure la fonction éducative essentielle : outre le savoir, son rôle est d’inculquer la discipline, l’obéissance et le respect. Les découvertes médicales sur l’asepsie et l’antisepsie renforcent les règles d’hygiène médicale qui réduisent la mortalité infantile et des mouvements sociaux obtiennent des lois de protection de l’enfance.
Les méthodes anticonceptionnelles ont été mises au point, notamment la pilule, au milieu des années 1950 et légalisée en France en 1967. La loi sur l’interruption volontaire de la grossesse a été votée en 1975. Le catéchisme de l’Église Catholique est sans équivoque :
Art. 2270  « La vie humaine doit être respectée et protégée de manière absolue depuis le moment de la conception. Dès le premier moment de son existence, l’être humain doit se voir reconnaître les droits de la personne, parmi lesquels le droit inviolable de tout être innocent à la vie. » (cf. CDF, instr. ” Donum vitæ ” 1, 1). Art. 2271 « Depuis le premier siècle, l’Église a affirmé la malice morale de tout avortement provoqué. Cet enseignement n’a pas changé. Il demeure invariable. L’avortement direct, c’est-à-dire voulu comme une fin ou comme un moyen, est gravement contraire à la loi morale. »
Auparavant, l’enfant était surtout pensé par rapport à l’adulte, tandis qu’aujourd’hui il est considéré comme un sujet à part entière possédant des compétences réelles d’un point de vue cognitif, social et affectif. La montée de l’idéal démocratique dans les relations privées, l’arrivée de la psychologie au sein de ces mêmes relations et la réalisation identitaire par la consommation sont les principales causes de l’évolution du regard porté sur l’enfant.
Aujourd’hui, l’enfant devrait être au cœur des préoccupations des sociétés et des familles. Il devrait être devenu l’un des axes de référence de la famille contemporaine.
Les liens conjugaux sont abrogeables, d’un point de vue juridique, tandis que le lien de filiation, lui, est, en principe, caractérisé par l’indissolubilité.
Toutefois depuis le 17 mai 2013 en France, le principe de filiation de l’enfant n’est plus celui de la naissance biologique. Les géniteurs ne sont plus exclusivement les parents de l’enfant, mais ceux-ci peuvent être ses éducateurs, effaçant alors l’identité et l’existence d’un ou des deux géniteurs homme et femme, anonymisés et placés dans un “dossier d’engendrement” par un mode de procréation technique et marchand (Procréation médicalement assistée/Gestation Pour Autrui).
L’acte de naissance modifié par la loi Taubira indifférencie, devant la procréation, trois types de couples, parmi lesquels, à la différence du couple homme-femme, le couple d’hommes et le couple de femmes, de transsexuels, ne peuvent biologiquement donner la vie entre eux.
En 2012, la sociologue Irène Théry avait déclaré : « Le mariage n’est plus le socle de la famille. Depuis que l’on a aboli toute distinction entre la filiation légitime et la filiation naturelle, la présomption de paternité n’est plus le cœur du lien matrimonial. Le mariage, c’est désormais l’union d’un couple ».

IV – APPROCHE D’ENSEMBLE D’AMORIS LAETITIA

Amoris Laetitia examine les réalités conjugales et familiales dans nos sociétés du monde actuel en prenant le regard du Christ sur les hommes : les défis à affronter et à supporter peuvent alors se vivre, selon la tradition de l’Église, avec une attitude d’accueil, de compréhension et de compassion.
L’idée-force est qu’au-delà de la pauvreté, la misère déshumanisante est à l’origine de la précarisation et de la destruction des familles, sur les « périphéries de misère qui entourent beaucoup de grandes métropoles…les situations de violence et de guerre et leurs conséquences. »
Cependant il est mis en évidence les éléments indéniables des situations familiales, les valeurs, les générosités dont beaucoup sont témoins, ce qui est positif au lieu de destructif. Cela stimule l’Église dans son devoir d’exprimer une parole de vérité et d’espérance pour les hommes et d’interpeller certaines organisations internationales sur la manière de lier leur aide à l’acceptation de leur propre conception de l’homme, du mariage et de la société.
Amoris Laetitia est christocentrique : elle met au centre le Christ, sa personne et sa parole, l’expérience personnelle du Christ dénonçant la dureté de cœur et incarnant la pédagogie divine de patience et de miséricorde jusque dans sa passion, sa mort et sa résurrection. C’est en effet sur l’attachement et l’appartenance au Christ depuis le baptême qu’est fondé le sacrement du mariage.
Le chemin de réflexion, dans lequel l’Église s’est engagée quand elle prend en compte les échecs de l’amour et les unions imparfaites qui se multiplient, est d’appeler à une attention pastorale qui sache respecter les personnes concernées, d’encourager les efforts de repentance et d’offrir l’appui fraternel de la communauté chrétienne à laquelle elles appartiennent.
Cela ne doit pas faire oublier les familles qui vivent avec cohérence et fidélité le mariage chrétien et rendent ce témoignage au travers de leurs joies mais aussi en dépit d’épreuves comme la pauvreté, le chômage, la maladie, le deuil, la stérilité et les difficultés dans l’éducation des enfants. Leur vie affective se développe, se structure et se réalise de façon privilégiée dans le cadre de la vie familiale.
Le mariage et la famille sont véritablement au cœur d’enjeux cruciaux aujourd’hui.
Le Pape fait référence à la loi de gradualité. Dans « La Croix » le Père Alain Thomasset explique : « C’est la prise en compte des limites humaines : nous sommes des êtres historiques, faibles et habités par le péché ! Ce qui signifie que l’on ne peut exiger du chrétien qu’il applique toute la loi morale, entièrement et d’un coup, mais qu’il faut au contraire l’aider à avancer sur un chemin de croissance, dans la durée. La loi de gradualité est un vieux principe spirituel et biblique : saint François de Sales l’évoquait déjà en parlant de l’apprentissage des vertus par l’éducation progressive. Mais c’est avec Familiaris consortio, l’exhortation apostolique de Jean-Paul II sur la famille, en 1981, que cette loi de gradualité a été proposée comme itinéraire moral des époux, puis élargie à l’ensemble de la vie morale.
En fait, il s’agit de toujours viser le bien et de s’efforcer à le faire – ce n’est pas la gradualité de la loi – mais d’accepter de passer par une progressivité quand il n’est pas possible de faire tout le bien espéré ou souhaitable à un moment donné. Il s’agit aussi de faire confiance et de croire en une collaboration entre efforts humains et grâce divine. La vie morale est toujours un chemin. »
La loi de gradualité, qui relève de la théologie morale, n’est pas une excuse aux écarts par rapport à la loi morale. L’incapacité à faire face aux exigences dans la recherche du bien ne disqualifie pas ce bien. Une vision réaliste des limites humaines n’est pas dissociable d’un engagement de la volonté morale. « …L’idéal du mariage avec son engagement d’exclusivité finit par être laminé par des convenances circonstancielles ou par des caprices de sensibilité. » AL 34.
La croissance humaine et l’appel à la sainteté se rejoignent sur le même chemin.
Amoris laetitia fait partie de l’enseignement constant de l’Église et de sa discipline qui conserve et promeut cet enseignement. Le pape François annonce, d’emblée, que l’exhortation apostolique post-synodale n’est pas un acte du magistère (AL 3). La forme même du document le confirme. Il est écrit comme une réflexion du Saint-Père sur les travaux des deux dernières sessions du Synode des évêques.
Ce document doit être reçu avec le profond respect du Pontife romain en tant que Vicaire du Christ, ainsi que le définit le Concile œcuménique Vatican II : « Le principe perpétuel et visible et le fondement de l’unité qui lie entre eux soit les évêques, soit la multitude des fidèles » (Lumen Gentium, 23). Il convient de ne pas faire de confusion entre ce respect et une obligation supposée de devoir « croire de foi divine et catholique » (canon 750 § 1) tout ce que contient le document.

V « LA RÉALITÉ ET LES DÉFIS DE LA FAMILLE »

Dans le deuxième chapitre de l’exhortation Amoris Laetitia, le Pape fait le point sur la situation de la famille. Il met en évidence l’évolution du partage des charges et responsabilités dans les couples durant les dernières décennies.
Se référant à Familiaris consortio, le Pape François indique qu’il « convient de prêter attention à la réalité concrète, parce que “les exigences, les appels de l’Esprit se font entendre aussi à travers les événements de l’histoire”, à travers lesquels “ l’Église peut être amenée à une compréhension plus profonde de l’inépuisable mystère du mariage et de la famille”» (AL 31). Sans se mettre à l’écoute de la réalité, il est impossible de comprendre aussi bien les exigences du présent, que les appels de l’Esprit.
La perversion de l’individualisme, du consumérisme, de la possession, des univers virtuels agit sur les comportements intra et extra-familiaux. « Si ces risques en viennent à affecter la conception de la famille, celle-ci peut se transformer en un lieu de passage, auquel on a recours quand cela semble convenir, » AL 34
Les chrétiens se doivent de continuer à faire la promotion du mariage, même si cela n’est pas conforme aux modes et tendances de la société. L’Église a à faire son autocritique : « Nous avons du mal à présenter le mariage davantage comme un parcours dynamique de développement et d’épanouissement, que comme un poids à supporter toute la vie… Nous sommes appelés à former les consciences, mais non à prétendre nous substituer à elles. » AL 37 « La spiritualité Sa-Fa s’inscrit entièrement dans cette démarche : « La nouvelle famille à laquelle Jésus convoque, prouve, en même temps, la grande valeur et les limites de l’institution familiale qui, comme les autres institutions humaines, ne peut pas se comparer avec la valeur absolue du Royaume de Dieu. À la nouvelle famille que Jésus crée, tous sont invités, même ceux qui semblaient perdus (Lc 14, 21-23, Mt 10,6), mais tous ne répondent pas (Lc 14, 18-20) » (Spiritualité Sa-Fa 37.)
Le pape écrit qu’il serait inutile et insuffisant de se contenter de dénoncer « l’effondrement » du mariage, pour la simple et bonne raison qu’on ne peut pas « imposer des normes de conduite » de manière autoritaire. Il faut plutôt faire un « effort plus responsable et généreux » afin de « présenter les raisons et les motivations d’opter pour le mariage et la famille » notamment parce qu’ « Aucune union précaire ou excluant la procréation n’assure l’avenir de la société. » AL 52 « La force de la famille réside essentiellement dans sa capacité d’aimer et d’enseigner à aimer. » AL 53 Ce propos peut être rapproché de notre spiritualité Sa-Fa : « L’amour conjugal atteint cette plénitude à laquelle il est intérieurement ordonné, la charité conjugale : celle-ci est la façon propre et spécifique dont les époux participent à la charité du Christ se donnant lui-même sur la croix, et sont appelés à la vivre. »
Le Pape insiste sur le caractère concret qui est une donnée fondamentale de l’Exhortation. Le caractère concret et le réalisme établissent une différence essentielle entre la « théorie » d’interprétation de la réalité, et les « idéologies ».
Le pape invite d’ailleurs l’Église à faire preuve d’ouverture et appelle à « libérer en nous les énergies de l’espérance, en les traduisant en rêves prophétiques, en actions qui transforment et en imagination de la charité. » AL 57

Les défis auxquels sont affrontées les familles sont :

– Les phénomènes migratoires

– Les négations idéologiques de la différence entre les sexes

– La culture du provisoire

– Les mentalités antinatalistes- L’impact des biotechnologies dans la procréation, la contraception – Le service de la vie, l’éducation

– Le manque d’habitat et/ou de travail

– La violence, la pornographie, les abus sexuels

– La décomposition et la reconstitution familiale- La maladie, les addictions, ­

– L’attention aux personnes handicapées, le respect des personnes âgées

– L’acédie, la perte de foi, de pratique religieuse

– L’individualisme

Si un seul de ces éléments vient à impacter un ou plusieurs membres d’une famille cela peut entraîner une indignité sociale, une extrême pauvreté, une solitude par exclusion qui déshumanise.

VI « ACCOMPAGNER, DISCERNER ET INTÉGRER LES FRAGILITES »

Le chapitre huit est une incitation continue à la miséricorde. Le Pape François fait appel à la clairvoyance des pasteurs au regard de situations qui ne sont pas conformes à la doctrine de l’Église. Le Pape emploie trois verbes : « Accompagner, discerner et intégrer » qui répondent opportunément aux situations de fragilité.
Le Saint Père aborde des thèmes discutés lors du Synode sur la Famille. Il maintient la réalité du mariage chrétien en précisant que les « D’autres formes d’unions contredisent radicalement cet idéal, mais certaines le réalisent au moins en partie et par analogie ». Ainsi l’Église « ne cesse de valoriser les éléments constructifs dans ces situations qui ne correspondent pas encore ou qui ne correspondent plus à son enseignement sur le mariage » AL 292
Le Pape enchaîne ensuite sur la gradualité dans la pastorale du mariage, l’importance du discernement, les normes et les circonstances atténuantes dans le discernement pastoral.
Le discernement vis-à-vis des situations irrégulières doit être conduit sans porter de jugement dans une « charité imméritée, inconditionnelle et gratuite » Il note qu’il « faut éviter des jugements qui ne tiendraient pas compte de la complexité des diverses situations;  il est également nécessaire d’être attentif à la façon dont les personnes vivent et souffrent à cause de leur condition » AL 296 Il poursuit : « Il s’agit d’intégrer tout le monde, on doit aider chacun à trouver sa propre manière de faire partie de la communauté ecclésiale, pour qu’il se sente objet d’une miséricorde “imméritée, inconditionnelle et gratuite” » AL 297 Et encore : « Les divorcés engagés dans une nouvelle union, par exemple, peuvent se retrouver dans des situations très différentes, qui ne doivent pas être cataloguées ou enfermées dans des affirmations trop rigides sans laisser de place à un discernement personnel et pastoral approprié » AL 298
Reprenant les conclusions des Pères synodaux, le Pape explique que « Les baptisés divorcés et remariés civilement doivent être davantage intégrés dans les communautés chrétiennes selon les diverses façons possibles, en évitant toute occasion de scandale ». « Leur participation peut s’exprimer dans divers services ecclésiaux (…) ils ne doivent pas se sentir excommuniés, mais ils peuvent vivre et mûrir comme membres vivants de l’Église (…) Cette intégration est nécessaire également pour le soin et l’éducation chrétienne de leurs enfants » AL 299
Pour bien faire comprendre l’orientation et le sens de l’Exhortation, le Saint Père rajoute : « Si l’on tient compte de l’innombrable diversité des situations concrètes (…) on peut comprendre qu’on ne devait pas attendre du Synode ou de cette Exhortation une nouvelle législation générale du genre canonique, applicable à tous les cas. Il faut seulement un nouvel encouragement au discernement responsable personnel et pastoral des cas particuliers, qui devrait reconnaître que, étant donné que “le degré de responsabilité n’est pas le même dans tous les cas” les conséquences ou les effets d’une norme ne doivent pas nécessairement être toujours les mêmes » AL 300 Le Pape développe ensuite les exigences et les caractéristiques du chemin d’accompagnement et de discernement du dialogue approfondi entre les fidèles et les pasteurs. Pour y parvenir, il attire l’attention de l’Église « sur les conditionnements et les circonstances atténuantes » en ce qui concerne l’imputabilité et la responsabilité des actions, et citant Thomas d’Aquin, il disserte sur le rapport entre « les normes et le discernement » en affirmant que « certes, les normes générales présentent un bien qu’on ne doit jamais ignorer ni négliger, mais dans leur formulation, elles ne peuvent pas embrasser dans l’absolu toutes les situations particulières. En même temps, il faut dire que, précisément pour cette raison, ce qui fait partie d’un discernement pratique face à une situation particulière ne peut être élevé à la catégorie d’une norme » AL 304
La logique de la miséricorde pastorale vient clore la réflexion du Pape François qui trouve des mots forts pour être bien compris : « Comprendre les situations exceptionnelles n’implique jamais d’occulter la lumière de l’idéal dans son intégralité ni de proposer moins que ce que Jésus offre à l’être humain. Aujourd’hui, l’effort pastoral pour consolider les mariages et prévenir ainsi les ruptures est plus important qu’une pastorale des échecs » AL 307 Il conclut ainsi : « J’invite les fidèles qui vivent des situations compliquées, à s’approcher avec confiance de leurs pasteurs ou d’autres laïcs qui vivent dans le dévouement au Seigneur pour s’entretenir avec eux. Ils ne trouveront pas toujours en eux la confirmation de leurs propres idées ou désirs, mais sûrement, ils recevront une lumière qui leur permettra de mieux saisir ce qui leur arrive et pourront découvrir un chemin de maturation personnelle. Et j’invite les pasteurs à écouter avec affection et sérénité, avec le désir sincère d’entrer dans le cœur du drame des personnes et de comprendre leur point de vue, pour les aider à mieux vivre et à reconnaître leur place dans l’Église » (AL 312). Sur « la logique de la miséricorde pastorale », le Pape François affirme avec force que « Parfois, il nous coûte beaucoup de faire place à l’amour inconditionnel de Dieu dans la pastorale. Nous posons tant de conditions à la miséricorde que nous la vidons de son sens concret et de signification réelle, et c’est la pire façon de liquéfier l’Évangile » AL 311

La spiritualité Sa-Fa s’ancre parfaitement dans la problématique (au sens de questionnement aboutissant à un ensemble de problèmes dont les éléments sont liés) posée par le Saint-Père.

Accompagner être dans la relation d’aide.

La transformation de la personne comprend quelques pas qui peuvent être plus ou moins lents: – Passer des fausses images de Dieu, de soi-même et des autres, surtout des personnes plus proches, pour aller de plus en plus vers la vérité.

– Passer du formalisme légaliste et des inhibitions qui oppriment, vers une liberté intérieure chaque fois plus grande. – Passer de la seule volonté de réaliser ses propres projets, vers l’intégration de ce qui nous est donné et ce que nous pouvons apporter au bien de tous.

– Passer de l’adhésion individualiste à son propre chemin, pour le partager avec d’autres, nous laissant accompagner et accompagnant les autres.

– Passer de la prière discursive, dans laquelle prédominent la raison et l’entendement, vers une prière de plus en plus affective, plus simple et vitale.- Arriver à interpréter la propre vie en termes d’« histoire du salut ». Spiritualité de la famille Sa-Fa 5.3.2.

Discerner c’est puiser à la source de la foi : « Le discernement est un exercice concret de la foi chrétienne qui a comme finalité la découverte de la volonté de Dieu dans une situation déterminée. Il comprend des contenus très différents ; les charismes, les signes des temps, l’organisation de la vie communautaire ou de groupe, les options pastorales, etc. peuvent être objet de discernement.

Le discernement demande quelques conditions de la part du sujet, (personnel ou communautaire). Vivre le discernement suppose une certaine maturité de vie chrétienne et en même temps l’incorporation à son propre itinéraire d’un élément important de croissance et de formation. La pratique permet d’énoncer quelques critères qui aident ceux qui désirent entrer dans un processus de discernement.

La spiritualité nazaréenne offre quelques caractéristiques aux personnes, groupes et communautés qui la pratiquent et elle offre aussi quelques critères propres à ceux qui désirent incorporer l’esprit de famille à la pratique du discernement pour capter les signes des temps et des lieux avec des yeux nazaréens. L’expression « yeux nazaréens » traduit le point de vue de celui qui vit le mystère de Nazareth, et qui essaie d’interpréter une situation déterminée pour découvrir la volonté de Dieu et l’accomplir dans sa propre vie. Quand le cœur a la marque nazaréenne, on parvient à lire l’Évangile, la réalité de la vie et l’histoire, le tout avec des « yeux nazaréens. » » Spiritualité de la Famille Sa-Fa 4.3.

Intégrer : La spiritualité nazaréenne tend à s’approcher avec attention et respect, à mettre en valeur et à intégrer toutes les valeurs authentiques provenant des différentes cultures ; elle peut, elle-même, être présentée dans les formes d’expression de ces cultures, contribuant à un mutuel enrichissement et à dynamiser de plus en plus l’unité de l’Institut dans un monde globalisé, «pour écarter toute forme de division et amener l’humanité entière à l’unité de la famille de Dieu» (Lumen Gentium, 28). Spiritualité de la Famille Sa-Fa 2.5.6.

L’Église croit en la valeur du mariage, fondé sur un lien pour la vie Elle voit le mariage et la famille comme un des principaux lieux où vivre l’alliance fidèle et miséricordieuse de Dieu avec les hommes. Dans la tradition de l’Église catholique, ce n’est pas le prêtre mais les mariés qui s’administrent le sacrement de mariage l’un pour l’autre. « C’est ensemble que les époux reçoivent l’Esprit Saint pour coopérer avec lui en vue d’une mission commune. La médiation de l’Église, par la personne du ministre, garantit que la mission des époux est bien une mission d’Église, qui vient de Dieu et qui s’inscrit dans la dynamique baptismale vécue et assumée en couple. » SNPLS

L’accompagnement des familles en situation difficile ou en grande précarité demande plus que de la bonne volonté. Il nécessite une réflexion approfondie :

– Travail personnel sur les représentations : qu’est-ce que j’attends de cet engagement, pour moi, pour les personnes accompagnées ? Qu’est-ce que j’apporte, qu’est-ce que je reçois ? Dans quel cadre institutionnel ? – Réfléchir à mon investissement personnel et à l’impact de cet investissement sur moi-même, sur mon entourage, sur ma vie sociale et psychique.

– Apprendre à m’appuyer sur mes points forts, repérer mes difficultés et mes limites (degré d’implication dans mes émotions, mes frustrations…)

– Perfectionner mes outils d’écoute.

– Admettre mes limites. Identifier les moyens de me ressourcer techniquement, spirituellement.

Cet accompagnement nécessite une formation.
On ne s’improvise pas accompagnant en soins palliatifs ou de personnes sous addiction ou d’une famille en crise. En pleine conscience, le pape admet sans ambages que les séminaristes et les prêtres, ministres ordonnés célibataires en fonction, ne sont pas suffisamment formés doctrinalement et aptes psychologiquement pour traiter des problèmes du couple et de la famille.
« Les séminaristes devraient recevoir une formation interdisciplinaire plus étendue sur les fiançailles et le mariage, et non seulement une formation doctrinale. En outre, la formation ne leur permet pas toujours de s’épanouir psychologiquement et affectivement. Sur la vie de certains pèse l’expérience de leur propre famille blessée, du fait de l’absence du père et de l’instabilité émotionnelle. Il faudra garantir durant la formation une maturation pour que les futurs ministres aient l’équilibre psychique que leur mission exige. » AL 203
Dans son langage courant, l’Église parle de situations régulières ou irrégulières. La distinction entre les deux, repose sur des motifs de théologie morale et entraine des conséquences en droit canon, entre autres dans le domaine des sacrements. Il est évident que de telles situations méritent plus de respect et un jugement plus nuancé que ce qui peut apparaitre dans certains documents d’Église. Le pape François écrit : « Elle (la mission du prédicateur) nous rappelle que l’Église est une mère et qu’elle prêche au peuple comme une mère parle à son enfant… L’esprit d’amour qui règne dans une famille guide autant la mère que l’enfant dans leur dialogue, où l’on enseigne et apprend, où l’on se corrige et apprécie les bonnes choses. » Evangelii Gaudium 139


LA SAINTE FAMILLE : “BONNE NOUVELLE” POUR LA FAMILLE

Les chapitres VI et VII de “Amoris Laetitia”: La Pastorale et l’Éducation.

Au commencement de l’exhortation “Amoris Laetitia”, la Sainte Famille de Nazareth est présentée comme une icône pour chaque famille. Les Chapitres VI et VII sont consacrés à l’étude de quelques défis pour la pastorale de la famille et de manière spéciale de ceux qui touchent l’éducation des enfants.
“À chaque famille est présentée l’icône de la famille de Nazareth, avec sa vie quotidienne faite de fatigues, voire de cauchemars, comme lorsqu’elle a dû subir l’incompréhensible violence d’Hérode, expérience qui se répète tragiquement aujourd’hui encore dans de nombreuses familles de réfugiés re­jetés et sans défense. Comme les mages, les familles sont invitées à contempler l’Enfant et la Mère, à se prosterner et à l’adorer (cf. Mt 2, 11). Comme Marie, elles sont exhortées à vivre avec courage et sérénité leurs défis familiaux, tristes et enthou­siasmants, et à protéger comme à méditer dans leur cœur les merveilles de Dieu (cf. Lc 2, 19.51). Dans le trésor du cœur de Marie, il y a également tous les événements de chacune de nos familles, qu’elle garde soigneusement. Voilà pourquoi elle peut nous aider à les interpréter pour reconnaître le message de Dieu dans l’histoire familiale.” (A.L 30).

Observations initiales

La famille est la protagoniste de la pastorale familiale, en elle-même et pour d’autres familles. Pour cela elle doit compter sur l’appui d’autres institutions: « C’est la paroisse qui offre la contribution principale à la pastorale familiale. Elle est une fa­mille de familles, où les apports de petites communautés, associations et mouvements ecclésiaux s’harmonisent » (A L 202).

  • L’orientation générale donnée à l’Église dans La joie de l’Évangile trouve sa pleine expression pour la famille dans cette exhortation: “Voilà pourquoi ils ont fait remarquer qu’« il s’agit de faire en sorte que les personnes puissent expé­rimenter que l’Évangile de la famille est une joie qui ‘‘remplit le coeur et la vie tout entière’’, car dans le Christ nous sommes ‘‘libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement’’ (Evangelii gaudium) 1. “L’Église voudrait se rapprocher des familles avec une humble compré­hension, et son désir « est d’accompagner toutes les familles et chacune d’elles afin qu’elles découvrent la meilleure voie pour surmonter les difficultés qu’elles rencontrent sur leur route ”
  • Mais ceci seulement peut se réaliser dans une Église qui vit pour la mission. “Cela exige de toute l’Église « une conversion missionnaire »: il est nécessaire de ne pas s’en tenir à une annonce purement théorique et déta­chée des problèmes réels des gens. La pastorale familiale « doit faire connaître par l’expérience que l’Évangile de la famille est une réponse aux attentes les plus profondes de la personne humaine” (A L 201.
  • Les défis et suggestions pastorales sont présentés par l’exhortation dans un itinéraire de maturation qui comprend différentes étapes: la préparation et célébration du mariage, les premières années de vie en famille, les moments de crise et jusqu’à quand la mort arrive.

«La famille se constitue ainsi comme sujet de l’action pastorale à travers l’annonce explicite de l’Évangile et l’héritage de multiples formes de témoignages : la solidarité envers les pauvres, l’ouverture à la diversité des personnes, la sauve­garde de la création, la solidarité morale et maté­rielle envers les autres familles surtout les plus nécessiteuses, l’engagement pour la promotion du bien commun, notamment par la transforma­tion des structures sociales injustes, à partir du territoire où elle vit, en pratiquant les œuvres de miséricorde corporelle et spirituelle » (A L 290).

Quelques passages significatifs dans ces deux chapitres

La vie matrimoniale est présentée comme un “chemin de maturation” et comme une “histoire de salut”, lui donnant ainsi toute sa profondeur humaine et spirituelle capable d’intégrer les moments de plénitude et de difficulté.

  1. L’une des causes qui conduisent à des rup­tures matrimoniales est d’avoir des attentes trop élevées sur la vie conjugale. Lorsqu’on découvre la réalité, plus limitée et plus difficile que ce que l’on avait rêvé, la solution n’est pas de penser rapide­ment et de manière irresponsable à la séparation, mais d’assumer le mariage comme un chemin de maturation, où chacun des conjoints est un instru­ment de Dieu pour faire grandir l’autre. Le change­ment, la croissance, le développement des bonnes potentialités que chacun porte en lui, sont possibles. Chaque mariage est une ‘‘histoire de salut’’, et cela suppose qu’on part d’une fragilité qui, grâce au don de Dieu et à une réponse créative et généreuse, fait progressivement place à une réalité toujours plus solide et plus belle. Peut-être la plus grande mis­sion d’un homme et d’une femme dans l’amour est-elle celle de se rendre l’un l’autre plus homme ou plus femme. Faire grandir, c’est aider l’autre à se mouler dans sa propre identité.

Chaque famille a une histoire concrète qui implique aussi quelques moments de crise, qui peuvent être vécus en sens positif s’ils sont pris comme autant d’occasions de dépassement.

  1. L’histoire d’une famille est jalonnée de crises en tout genre, qui font aussi partie de sa dra­matique beauté. Il faut aider à découvrir qu’une crise surmontée ne conduit pas à une relation de moindre intensité mais conduit à améliorer, affer­mir et mûrir le vin de l’union. On ne cohabite pas pour être toujours moins heureux, mais pour ap­prendre à être heureux d’une nouvelle manière, à partir des possibilités qu’ouvre une nouvelle étape. Chaque crise implique un apprentissage qui permet d’accroître l’intensité de la vie partagée, ou au moins de trouver un nouveau sens à l’expérience matrimoniale. Il ne faut d’aucune manière se rési­gner à une courbe descendante, à une détériora­tion inévitable, à une médiocrité supportable. Au contraire, lorsque le mariage est assumé comme une mission, qui implique également de surmon­ter des obstacles, chaque crise est perçue comme l’occasion pour arriver à boire ensemble le meilleur vin. Il convient d’accompagner les conjoints pour qu’ils puissent accepter les crises qui surviennent, les affronter et leur réserver une place dans la vie familiale..

A plusieurs reprises au long du texte il est dit que l’Église et ses pasteurs veulent accompagner les familles, tenant compte de manière particulière de celles que se trouvent en situations plus difficiles.

  1. Les Pères ont signalé qu’« un discernement particulier est indispensable pour accompagner pastoralement les personnes séparées, divorcées ou abandonnées. La souffrance de ceux qui ont subi injustement la séparation, le divorce ou l’aban­don doit être accueillie et mise en valeur, de même que la souffrance de ceux qui ont été contraints de rompre la vie en commun à cause des mauvais traitements de leur conjoint. Le pardon pour l’in­justice subie n’est pas facile, mais c’est un chemin que la grâce rend possible. D’où la nécessité d’une pastorale de la réconciliation et de la médiation, notamment à travers des centres d’écoute spécia­lisés qu’il faut organiser dans les diocèses ».259 En même temps, « les personnes divorcées mais non remariées, qui sont souvent des témoins de la fidé­lité conjugale, doivent être encouragées à trouver dans l’Eucharistie la nourriture qui les soutienne dans leur état. La communauté locale et les Pas­teurs doivent accompagner ces personnes avec sol­licitude, surtout quand il y a des enfants ou qu’elles se trouvent dans de graves conditions de pauvreté.

La famille est la première responsable de l’éducation des enfants. La vie familiale est le premier contexte éducatif où l’on transmet et où l’on acquière les valeurs fondamentales qui doivent guider la personne dans la vie.

  1. La famille est la première école des valeurs, où on apprend l’utilisation correcte de la liberté. Il y a des tendances développées dans l’enfance, qui imprègnent l’intimité d’une personne et de­meurent toute la vie comme une émotivité favo­rable à une valeur ou comme un rejet spontané de certains comportements. Beaucoup de per­sonnes agissent toute la vie d’une manière don­née parce qu’elles considèrent comme valable cette façon d’agir qui a pris racine en elles depuis l’enfance, comme par osmose. ‘‘On m’a éduqué ainsi’’ ; ‘‘c’est ce qu’on m’a inculqué’’. Dans le milieu familial, on peut aussi apprendre à discer­ner de manière critique les messages véhiculés par les divers moyens de communication sociale. Malheureusement, bien des fois, certains pro­grammes de télévision ou certaines formes de publicité ont un impact négatif et affaiblissent les valeurs reçues dans la vie familiale.

Connexions avec la spiritualité Sa-Fa

À Nazareth a été vécu l’“évangile de la famille.” “Nazareth est l’école d’initiation pour comprendre la vie de Jésus. L’école de l’Évangile. Ici on apprend à observer, à écouter, à méditer, à saisir le sens, si profond et mystérieux, de cette simple, humble, belle manifestation du Fils de Dieu.” (Paul VI)

  • La valeur de la vie quotidienne. Les longues années de vie de Jésus à Nazareth avec Marie et Joseph nous emmènent à mettre en valeur la vie quotidienne, à assumer peu à peu tout ce qui nous entoure pour construire la famille, la communauté et chacune de nos personnes. “Il n’y a pas de lien social sans cette première dimension quotidienne, quasi microscopique : le fait d’être ensemble, proches, nous croisant en dif­férents moments de la journée, nous préoccupant pour ce qui nous affecte tous, en nous secourant mutuellement dans les petites choses de chaque jour”(A L 276). “La spiritualité de l’amour familial est faite de milliers de gestes réels et concrets” (A L 315).
  • En différentes occasions l’exhortation fait allusion aux moments de crise du mariage et de la famille. Derrière ces moments d’épreuve nous pouvons voir en perspective les moments difficiles vécus par la Sainte Famille auxquels le texte se rapporte explicitement.
  • La Sainte Famille est le lieu où Jésus grandissait dans toutes les dimensions (Lc 2, 52). “Le parcours ordinaire est de proposer de petits pas qui peuvent être compris, acceptés et valorisés, et impliquent un renonce­ment proportionné” (A L 271). Et dans la famille il n’y a pas seulement les enfants qui grandissent, les parents le font aussi: l’éducation est aussi une question de réciprocité.

Quelques suggestions pour la Famille Sa-Fa

– La série de problèmes de la pastorale visés par l’exhortation concerne tous, mais plus directement les laïcs de la Famille Sa-Fa. Comme le même document l’indique: “La charité présente des nuances différentes, selon l’état de vie auquel chacun a été appelé. Il y a quelques décennies, lorsque le Concile Vatican II se référait à l’apostolat des laïcs, il soulignait la spiritualité qui jaillit de la vie familiale. Il affirmait que la spiritualité des laïcs « doit revêtir des caracté­ristiques particulières suivant les conditions de vie de chacun », y compris l’état de « vie conjugale et familiale» et que les préoccupations familiales ne doivent pas être étrangères à leur style de vie spirituel” (A L 313).

– L’exhortation confirme et donne une nouvelle motivation à l’une des orientations du Chapitre Général de 2013: “Proposer aux familles, dans l’action formative et pastorale, l’exemple de vie de la Sainte Famille à Nazareth. Développer la formation spécifique des Frères et des Laïcs pour pouvoir accompagner les familles dans leurs préoccupations et leurs blessures et leur offrir des itinéraires de croissance humaine et religieuse. Etre, dans toutes les instances de nos œuvres, attentif à l’accueil et écouter leurs attentes et inquiétudes concrètes.”

– C’est celle-ci une forme de mettre en pratique ce que les Constitutions demandent aux Frères. “ Ils se font un devoir de promouvoir le culte de la Sainte Famille surtout parmi leurs élèves, les parents de leurs élèves et les personnes avec lesquelles ils sont en contact par leur apostolat.”, Constitutions nº 8. “ Au sein de l’Eglise locale, la communauté des Frères rend manifeste aux familles et aux jeunes les richesses particulières de la communion d’amour de Jésus, Marie et Joseph” (Constitutions 116).

– De sa part le Projet Éducatif souligne à plusieurs reprises les caractéristiques propres de l’école Sa-Fa et les relations entre famille et école: “La note distinctive de notre école est l’“esprit de famille”, qui, dans la communauté éducative, anime les relations entre les personnes et créé un climat inspiré du foyer familial. Par conséquent, notre école offre un style d’animation qui enrichit la proposition éducative” (PEI) II. « La famille et l’école essaient d’arriver, dans l’attention et le respect des caractéristiques propres de l’une et de l’autre, à une vision partagée et à un accord mutuel dans la manière d’éduquer; pour cela, des commissions, composées par des enseignants et des familles peuvent se former, dans le respect des compétences propres à chacun, et établir un programme ou plan d’action avec les familles”, intégré dans le Projet Educatif » (PEI, III).

– Mais l’orientation du Projet Éducatif la plus en consonance avec cette exhortation post-synodal est peut-être celle qui recommande: “Accueillir les familles en situation de fragilité ou qui demandent une attention spéciale” (PEI, II). La participation des familles à la vie de l’établissement, aux rencontres de formation, aux célébrations ludiques, festives et religieuses de l’école est un élément d’une importance vitale pour la communauté éducative (PEI, III).

– Voici la synthèse d’animation pastorale offerte par le Projet Éducatif : “L’activité pastorale de l’école Sainte-Famille s’inspire de la personne et de l’activité du Vénérable Frère Gabriel Taborin: son amour pour les enfants et les jeunes, son dynamisme dans les activités éducatives et pastorales, sa créativité comme animateur, son projet de mettre en rapport l’école avec les familles et avec l’église locale, sa proposition de voir dans la Sainte Famille, une famille image de la Trinité divine où Jésus grandissait, comme un modèle éducatif simple et proche” (PEI, IV)


ÉLOGE A L’ENVERS DE LA SAINTE FAMILLE

En regardant les tableaux et les images qui représentent une Sainte Famille sereine, unie et parfaite nous ne pouvons pas ne pas mesurer la distance entre cet idéal imaginé et peint et la réalité qui est communiquée par évangiles de l’enfance du Christ.
Encore plus grande est la distance entre cette idéalisation et nos familles réelles, même les plus chanceuses, le plus saines et le plus unies.
Comme souhait de Noël j’essaie de porter un regard différent sur la famille de Nazareth, même si à peine ébauché. Je lui enlève le titre de “sainte” ou de “sacrée” et j’essaie de la regarder comme je regarde ma famille et les familles que je connais. Je l’appelle comme elle l’a été : la famille de Joseph et Miriam de Nazareth et de leur fils Jésus.
De cette famille j’entends tisser un bref éloge « à l’envers » en disant trois choses : la famille de Nazareth n’est pas une famille idéale; elle ne peut pas être l’idéal de nos familles par conséquence; et cependant elle est une bonne nouvelle pour les familles.

Une famille pas idéale

La famille de Nazareth n’est pas une famille idéale. Elle est traversée par des événements improbables, bouleversants et risqués qui vont au-delà tout imaginaire. En même temps, ce qui arrive dans cette famille fait contact d’une façon ou d’une autre avec les histoires ordinaires de beaucoup de familles du passé et du présent.
Nous suivons les étapes de cette famille comme nous les rapportent les Évangiles de l’enfance.

– Étape première : la grossesse. Les évangiles de l’enfance de Luc et Matthieu convergent tous les deux pour nous parler de Dieu qui vient à notre rencontre et sont avares dans la description des sentiments de Marie et de Joseph. Mais rien nous empêche d’imaginer ce qui se passa en eux quand tout commença, ou mieux quand tout s’écroula sur eux : une fille à marier enceinte d’une grossesse inattendue, non cherchée, non provoquée, en dehors du mariage. Explication unique : un message venu du ciel. Sans explications à pouvoir se donner l’un à l’autre; sans explications à donner dans le village, à la communauté civile et religieuse de Nazareth. Et dans l’étau d’une loi hébraïque qui ne laisse pas de doute : Joseph doit répudier Marie, Marie doit être lapidée.

« Je le lui ai dit le jour même. Je ne pouvais pas rester une nuit avec le secret. Il ne passera pas entier le jour sur la rupture de ton alliance. Nous étions fiancés. Selon notre loi c’était comme être mariés, même si on n’était pas encore dans la même maison. Et voilà que j’étais enceinte […] Mon Joseph, beau et solide au-delà de toute admiration, se serrait les bras contre le corps, il tâchait de se tenir calme, replié comme avec un mal de ventre. La nouvelle pour lui était une trombe d’air qui arrachait le toit […] Cette nuit-là il fit un rêve. Il me l’a raconté par la suite. Il vit un ange qui lui ordonnait ce qu’il devait faire. Au matin il réunit la famille et il déclara sa décision; il épouserait Marie à la date prévue de septembre, même si elle était enceinte. Sous la tente de la cérémonie ma grossesse ne serait pas remarquée. Il n’écouta pas de raisons. Ce fut un scandale. Tout le village était contre lui. “Il s’est fait rouler par Marie, elle lui a raconté allez savoir quelle histoire et il l’a crue” […] Les insultes tombaient sur ses épaules. Il était en train de se faire lapider à ma place
“Les femmes de Nazareth me regardaient le ventre. “La dévergondée, lui il l’a crue, mais avec nous, elle ne va pas s’en tirer… Regardez quel air de petite sainte… On va voir justement à qui ressemble le bâtard qu’elle porte dans son sein. Quelle histoire a-t-elle racontée ? Celle du Sauveur, enfant de l’ange ? Tu vas voir quels rires, si c’est une fille qui naît. ” (Erri De Luca, In nome della madre, Feltrinelli, Milano 2007, 15-29 passim).

* Cette histoire absolument unique est cependant en connexion à sa manière avec les histoires de beaucoup de familles, avec des filles-mères, avec des mères abandonnées par leurs maris, avec des enfants sans parents, avec l’arrivée d’un enfant handicapé, avec des familles appelées à se redéfinir, à recomposer des équilibres difficiles, à gérer des mentalités moralistes à guérir des blessures profondes. Familles normales, mises à la preuve d’une vie non attendue, non programmée. Familles mal jugées, laissées seules à vivre leur souffrance.

– Deuxième étape : l’accouchement. L’histoire de cette famille se passe dans un contexte social et politique d’oppression et de guerre. Joseph, Marie et Jésus vivent dans un pays sous domination. Les Romains font sentir leur pouvoir. Ils ordonnent un recensement, ils veulent connaître chacun par leur nom, pour imposer le poids de leurs taxes. Dans un contexte de manque de liberté, un voyage en hiver. Marie à son neuvième mois, sans une maison pour être accueillis, l’accouchement sans assistance, Marie toute seule parce qu’il est interdit aux hommes d’assister à l’accouchement. Après une grossesse en dehors de toute norme, un accouchement en dehors de toute sécurité, dans un climat d’oppression, dans un contexte étranger et hostile. La précarité la plus absolue.

Joseph me laissa en dehors de la ville avec l’ânesse et il partit vite. On sentait le vin. Les cavistes avaient certainement anticipé le transvasement pour en avoir à vendre aux pèlerins. Mon jour était arrivé, j’avais perdu les eaux. Il revint deux heures après, désolé. Rien, il n’avait rien pu trouver. Il était né à Bet Lèhem, mais il était parti encore enfant pour la Galilée. Il n’avait pas un membre de sa famille à qui s’adresser. La ville était en effervescence à cause du retour des familles pour le recensement. Chaque maison recevait des parents venus de loin. Il se tordait les mains. Il avait imploré, il avait offert même l’ânesse pour un lit, mais rien. Il y avait uniquement une minuscule étable où il y avait un bœuf. La bête, au moins elle, accueillit bien les intrus, moi et l’ânesse“, In nome della madre, 58-59.

* Pourtant cette histoire est bien en connexion à sa manière avec des familles dont les enfants sont nés en conditions de pauvreté extrême, de manque d’hygiène, sans assistance. Histoires d’accouchements difficiles, de mères mortes pendant l’accouchement. D’enfants morts avant de venir à la lumière. De familles de pays sous l’oppression de tyrans, contraintes à fuir, sans une maison dans laquelle se réfugier. Histoires d’enfants et de parents venus au monde en des temps difficiles, appelés à vivre dans des conditions politiques, sociales, économiques d’oppression et de pauvreté.

Troisième étape : la menace de mort et l’exil. L’Évangile de Matthieu nous raconte le massacre des innocents. Hérode, dupé par les trois mages, dans son obsession de pouvoir, veut éliminer chaque concurrent possible. La famille de Nazareth se trouve avec un enfant menacé de mort, contrainte à fuir, à affronter l’exil dans un pays étranger et historiquement ennemi. Perte du travail, de la maison, du milieu affectif, des références religieuses, des racines, des traditions.

* Cet événement, à lui seul, à sa manière est à mettre en connexion avec des histoires infinies de familles émigrées, fuyant des situations de mort, qui périssent en voyage, catapultées en situations hostiles, déracinées et sans références. Familles sans travail, sans un milieu affectif pour les soutenir. Histoires de millions de familles.

Quatrième étape : la perte de l’enfant. Luc raconte l’épisode de la perte de Jésus au temple. Ils le perdent en chemin, ils le cherchent, ils pensent l’avoir trouvé et ils se rendent compte l’avoir perdu pour toujours : “Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas que je dois m’occuper des choses de mon Père ?” (Lc 2,49). Joseph pour la deuxième fois perd un enfant qui n’a jamais été le sien. Marie, comme elle l’avait accueilli sans l’avoir cherché, de même elle le laisse s’en aller après l’avoir attendu et aimé.

* Cet événement, est certainement à mettre en connexion avec les événements de toutes les familles qui perdent leurs enfants, par accident, maladie, la drogue, ou plus simplement parce que l’enfant ne grandit pas comme il a été imaginé, rêvé, élevé. Histoires de cordons ombilicaux coupés pour la deuxième fois avec douleur, quelquefois définitivement. Histoires d’enfants qu’on n’a jamais été laissé partir ou, au contraire, qui n’arrivent jamais à partir. Histoires d’éducation ratée, même si on y a prêté beaucoup d’attention. Histoires d’enfants délaissés, histoires d’enfants qu’on abandonne. Histoires de déceptions pour tout ce que les parents transmettent et qui ne semble pas porter de fruit. Histoires d’enfants qui prennent des chemins sans retour.

Cinquième étape : la perte du père. Il vaut la peine de mentionner un silence de l’Évangile, celui de la disparition de Joseph. Après l’épisode du temple, on ne dit plus rien de lui. Il entre en scène de manière discrète et pourtant déterminante, en donnant le nom à l’enfant et en l’insérant dans la lignée de David, en empêchant qu’il ne soit le fils de personne. Puis il sort de scène avec la même discrétion. “Une paternité non reçue en don de la nature, mais conquise sur le champ et là même perdue, à la sortie de l’enfant de la maison” (Erri De Luca). À la perte de l’enfant, cette famille ajoute la perte du père.

2 – Une famille qui n’est pas l’idéal de la famille

La famille de Nazareth n’est pas une famille idéale, celle des images. La famille dans laquelle toutes les choses vont bien, où règne la concorde, la paix et la sérénité. Une grossesse inattendue et en dehors des normes; le difficile (impossible?) éclaircissement à l’intérieur du couple pour un accueil basé sur la confiance, sur l’amour; le jugement des gens; une naissance dans un contexte de violence et de précarité; la menace de la vie naissante; l’expérience du déracinement et de l’exil; un enfant “différent”, imprévisible, qui ne répond pas à ce qu’on attend de lui; la perte du père…
Comment est-il possible d’imiter une telle famille ? Il ne doit pas être simple de préparer l’homélie de la fête de la Sainte Famille et il doit être aussi difficile de l’écouter. Présenter une famille idéale aux familles de plus en plus en crise et entendre la leur proposer comme idéal pour nos familles desquelles nous connaissons bien les fatigues et rarement les drames.
Il n’y a pas de famille religieuse, féminine ou masculine, avec une référence à la Sainte Famille qui ne possède dans sa tradition une liste des vertus à imiter dans cette famille. Ma famille religieuse, les Frères de la Sainte Famille, dans sa tradition, a énuméré les 5 grandes vertus qui animaient Jésus, Marie et Joseph soit dans leurs relations réciproques soit dans leur relation avec Dieu : l’humilité, la simplicité, l’obéissance, l’union et le dévouement réciproque. À la suite de ces cinq, il y a aussi la liste des “petites vertus nazaréennes” qui les renforcent : la courtoisie, l’affabilité et la condescendance, la dissimulation charitable des manques de l’autre, l’indulgence et la patience, la stabilité de caractère et la joie sainte, la compassion et l’attention dans le service. Il s’agit d’une liste (de fait encore plus longue) dans laquelle est présenté le panorama des attitudes positives vécues par la Sainte Famille. Ce tableau nous laisse en admiration, mais aussi un peu frustrés.Dans ce jeu d’idéalisation de la Sainte Famille et de démoralisation de nous-mêmes, nous faisons du tort à l’Évangile. La Famille de Nazareth ne peut pas être un idéal pour nos familles, simplement parce que la distance historique et culturelle est tellement grande que chaque exercice d’imitation est improposable.

  1. La Famille de Nazareth : une bonne nouvelle pour les familles

Pourtant quelque chose est arrivé dans cette famille, tellement unique et tourmentée, qui l’a fait devenir bonne nouvelle pour toutes les familles. C’est ainsi qu’il faut lire les textes de ce temps de Noël. Une bonne nouvelle pour nos familles. Dans cette bonne nouvelle je souligne trois aspects.
Dans la famille de Nazareth un enfant est né pour tous, l’Emmanuel, la présence de Dieu parmi nous. Il est maintenant dans chaque cœur, dans chaque famille, dans chaque situation. Cet enfant, comme on le voit dans bien de textes de Noël, a déjà les titres pascaux, c’est le Sauveur, le Seigneur mort et ressuscité pour nous, le Vivant disponible à tous. Il n’y a donc plus maintenant d’histoire de famille, aussi difficile et douloureuse soit-elle, qui ne soit regardée mystérieusement et sauvée par Dieu. Pour Lui, il n’y a pas de femme, d’enfant, d’homme qui ne soit pas dans son cœur et qui ne puisse vivre son humanité que dans l’espoir. Plus qu’imitée, cette famille doit être remerciée. Il faut la contempler avec joie et gratitude, parce qu’elle nous annonce que nous pouvons vivre dans l’espérance tout ce qui arrive dans nos familles. Elle en a fait aussi l’expérience.

  1. Le second cadeau que la Famille de Nazareth nous fait est celui de nous faire voir comment on fait pour faire place, pour accueillir le don de la présence de l’Emmanuel. Tout ce qui arrive à Marie et Joseph est un événement qui bouleverse leurs plans, quelque chose d’imprévu, et, chaque fois, ils acceptent le chemin de la reformulation, ils se remettent en cause, ils se confient aux possibilités de la vie et des promesses de Dieu. Dans le texte de l’annonciation à Marie et celui de l’annonce à Joseph nous pouvons voir cette manière de prendre place dans la vie, qui est possible aussi pour nous. La grossesse inattendue de Marie amène Joseph, homme juste, à décider de la répudier en secret. Dans le rêve, pendant le sommeil, il écoute dans la passivité, dans la disponibilité à ne pas contrôler les situations, Joseph rentre en jeu différemment, il prend avec lui Marie et il donne le nom de Jésus. Le cours de leur relation, apparemment finie, est reconfiguré dans un nouvel espace de vie. Une histoire de famille apparemment fermée, s’ouvre ainsi de nouveau. La famille de Nazareth nous dit que nous ne pouvons pas dominer les histoires de nos familles, les faire devenir ce que nous voudrions. Elles ne sont pas soustraites à notre liberté non plus. Il peut y avoir des histoires de famille toujours ouvertes, en comptant sur la ressource de la présence de Dieu et sur notre disponibilité à nous remettre chaque fois en chemin.
    Et il s’agit de la deuxième bonne nouvelle de la Sainte Famille. Aucune histoire de famille n’est définitivement close. La disponibilité en Lui, “clé de la maison de David” (Is 22, 22) ouvre de nouveau chaque chemin imprévisiblement.
  2. Une présence sur laquelle viser (celle de l’Emmanuel), la disponibilité à se remettre toujours en jeu avec confiance, en maintenant ouvertes nos histoires de famille, c’est finalement le secret pour faire de nos familles des lieux où expérimenter la grâce de l’Évangile. Ce secret est contenu dans le verset de Luc: ” Il descendit avec eux pour se rendre à Nazareth, et il leur était soumis ” (Lc 2,51). Le verbe grec est “upotassein.” Le plus grand d’entre eux se fait le plus petit, il se met à leur service. C’est une famille avec une logique de relations qui est renversée. La hiérarchie est renversée, ou mieux, elle est insérée dans une nouvelle logique des rapports dans la famille, celle de l’obéissance réciproque, du service réciproque, où personne n’est plus grand que l’autre, parce que le plus grand de tous restait soumis. Retenons les paroles que Jésus dira ensuite, étant alors adulte, à ses disciples : « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. (Mt 23,11). Il parlait de lui-même, de sa manière d’être parmi eux, de sa façon d’être toujours au milieu de nous. Paul, dans son exhortation aux familles, dans le chapitre 5 de la lettre aux Éphésiens, utilise le même mot : « upotassein ».

21 « Par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres;

22 les femmes, à leur mari, comme au Seigneur Jésus;

Il réussit à faire une chose extraordinaire : en respectant une conception familiale encore patriarcale, centrée sur les hommes, avec la présence de maîtres et d’esclaves, il introduit dans la famille un principe qui fait éclater totalement sa structure pyramidale.

25 Vous, les hommes, aimez votre femme à l’exemple du Christ : il a aimé l’Église, il s’est livré lui-même pour elle,

01 Vous, les enfants, obéissez à vos parents dans le Seigneur, car c’est cela qui est juste :

04 Et vous, les parents, ne poussez pas vos enfants à la colère, mais élevez-les en leur donnant une éducation et des avertissements inspirés par le Seigneur.

05 Vous, les esclaves, obéissez à vos maîtres d’ici-bas comme au Christ, avec crainte et profond respect, dans la simplicité de votre cœur.

08 Car vous savez bien que chacun, qu’il soit esclave ou libre, sera rétribué par le Seigneur selon le bien qu’il aura fait. » (Eph 5-6).

À la fin, tous sont soumis à tous, comme Dieu à nous.

Et précisément c’est ce que la famille de Nazareth nous indique comme chemin d’humanisation pour nos familles : la route de la soumission mutuelle, d’être les uns, les autres au service de la vie des autres. Cela s’applique à toutes les situations et peut être la boussole dans toutes les réalités.

C’est celle-là la troisième bonne nouvelle de la Sainte Famille. La réussite de nos familles n’est pas liée au fait qu’elles aillent bien, qu’à leur intérieur il n’y ait pas de difficultés, de fatigues, de fautes et même de drames. . Le succès de nos familles est le fait que chacun, dans les faits positifs et ceux qui sont négatifs, engage sa vie afin de promouvoir la vie des autres.
La Famille de Nazareth n’est pas une famille idéale, ce n’est pas un idéal non plus à imiter, parce qu’en elle-même elle est inimitable. Et cependant elle est la bonne nouvelle de Dieu pour nous : elle nous confirme que la famille idéale n’existe pas, que pour tous il y a une histoire complexe à vivre; mais nous ne sommes pas seuls, un enfant est né dans nos familles : si nous prenons soin de lui, il prendra soin de nous; nous pouvons faire mieux que dominer la vie ou penser qu’elle nous écrase: nous pouvons la servir en nous remettant chaque fois en jeu, soit dans les événements heureux, soit quand les malheurs arrivent, parce que nous pouvons nous appuyer sur une espérance fiable; la voie du don de soi réciproque nous est indiquée comme accueil et fécondité du don de Dieu et comme voie d’humanisation et de salut de nos familles.
Aujourd’hui le souhait de Noël pour toutes nos familles est donc celui-ci : que nous accueillions la bonne nouvelle de la famille de Nazareth et avec gratitude que nous vivions, dans l’espérance, l’histoire de nos familles.

Joyeux Noël !

Frère Enzo Biemmi
Frère de la Sainte Famille